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Animaux

Sensibilité animale : travaillons à ôter nos œillères !

Être en présence d’un animal pacifique diminuerait le niveau de stress chez les humains, en baissant leur niveau de cortisol, tout en augmentant l’ocytocine, la molécule de l’attachement.

Les chats sont-ils si individualistes qu’on le pense ? La mémoire des rats marche-t-elle comme la nôtre ? À l’occasion des cinquante ans de l’article L214, voici deux livres et un podcast pour une exploration de la sensibilité des animaux encore bien trop méconnue.

À La Rochelle vit Cheops, un être devenu indispensable au commissariat de la ville, en particulier à sa brigade de protection de la famille. Lorsqu’un ou une officière de police emmène un enfant dans la salle Mélanie pour qu’il puisse parler des violences qu’il a subies, Cheops est là et apaise tout le monde. Et sa présence facilite les échanges.

Pourtant Cheops n’est pas un thérapeute, c’est un jeune chat. La plupart du temps, il se pose simplement sur la table, sur les genoux du mineur ou sur ceux de l’officier de police, il ronronne, ou pas, se laisse caresser, comme le raconte le chaleureux épisode « La thérapie féline » du podcast L’effet chat de Franck Bessière, diffusé sur France Culture. Dommage qu’il ne nous apprenne rien de la queue ou des oreilles de Cheops, car c’est surtout par là que les chats manifestent leurs émotions.

« Quand Cheops est arrivé, il avait juste trois mois, témoigne l’officier Jean-Michel. Et il a tout de suite compris pourquoi il était là : apaiser les enfants. Quand l’un d’eux arrive, on va le chercher, et au lieu, comme certains chats pourraient le faire, de partir en courant ou de ne pas avoir envie, lui sait que c’est le moment, il reste dans la pièce. »

Une sensibilité que nous connaissons encore si peu

Pour ceux que Cheops approche, enfants, adolescents, mais aussi adultes, le bénéfice est patent, tous les officiers de la brigade, jusqu’à ceux des stups, en témoignent. Est-ce là un effet de la biophilie, ce plaisir que chaque humain est censé éprouver au contact de la nature et d’individus d’autres espèces ? Ou de la chimie organique ? Car être en présence d’un animal pacifique diminuerait le niveau de stress chez les humains, en baissant leur niveau de cortisol, tout en augmentant leur taux d’ocytocine, la molécule de l’attachement.

Mais que sait-on de la sensibilité de ces animaux qui sont aussi aimants, émouvants, solidaires, nobles même, et que nous connaissons encore si peu ?

Il y a cinquante ans déjà, le 10 juillet 1976 — une date qui aurait pu devenir un jour férié — l’article L214 du Code rural et de la pêche maritime inscrivait pour la première fois dans le droit que « les animaux sont doués de sensibilité » et que « tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce ».

Il reste pourtant beaucoup à comprendre, à dire, à instruire et à interdire pour faire en sorte que cette loi soit de plus en plus, et de mieux en mieux appliquée.

L’effet chat, de Franck Bessière, réalisée par Gilles Blanchard, épisode 5/8 « La thérapie féline », LSD, La série documentaire, 2025.

Du « grand méchant loup » à la « cervelle d’oiseau »

Au cours de son documentaire sur la thérapie féline, Franck Bessière fait une remarque intéressante : Cheops est un petit chat très sociable, et pourtant les chats ne sont-ils pas considérés comme des animaux très individualistes ?

Et pourquoi ne serait-il pas à la fois individualiste, c’est-à-dire rétif au pouvoir que l’on exercerait sur lui, et sociable ? Ne serait-ce pas là un préjugé ? C’est le point de vue que développe David Bertrand, passionné à la fois de psychologie humaine et d’éthologie (la science du comportement animal).

Dans Nos préjugés envers les animaux, ce professeur bruxellois analyse ainsi l’enchevêtrement de préjugés et de systèmes de croyances dans lequel est enfermé notre rapport à l’animal non humain — du « grand méchant loup » à la « cervelle d’oiseau », en passant par le créationnisme, qui stipule que Dieu a créé toute chose pour l’Homme, ou la « loi du plus fort », mauvaise interprétation de la théorie de l’évolution qui justifierait encore dans beaucoup de têtes la maltraitance animale, tout comme les inégalités tant sociales que raciales.

Certaines personnes, parfois même des éducateurs, voient par exemple le chien exclusivement comme le descendant du loup, et vont utiliser des méthodes coercitives pour l’« éduquer », raconte ce chercheur amoureux du monde sauvage. « Le problème de cette théorie, écrit-il, est qu’elle arrange surtout des hommes qui aiment se considérer comme des “alphas” placés au-dessus des animaux pour les dominer. » Et que ces individus se révèlent souvent violents aussi avec d’autres personnes vulnérables, enfants et/ou femmes, détaille-t-il.

Si les animaux éprouvent les mêmes émotions de peur, de colère, de joie, de chagrin, de honte que, nous, humains — comme l’illustre bien aujourd’hui l’éthologie —, ils développent aussi beaucoup de troubles comportementaux et psychiques à notre contact. Alors travaillons à ôter nos œillères, encourage ce chercheur iconoclaste, et nous apprendrons aussi beaucoup sur nous-mêmes.

Nos préjugés envers les animaux. Psychologie et éthologie, de David Bertrand, Humensciences, coll. « Mondes animaux », 2024, 360 pages, 22 euros.

S’intéresser à la logique propre des animaux

Mais comment écarter ces préjugés, et « rendre perceptibles, sensibles […] des choses qui existent mais qui n’étaient pas perçues auparavant ? », se demandait la chercheuse Vinciane Despret dans Fabriquer des mondes habitables, en 2021. Une de ses conférences, publiée récemment, Et si les animaux écrivaient ?, en donne une idée.

Dans ce récit destiné aux enfants, mais qu’un adulte dévorera aussi le sourire aux lèvres, cette philosophe des sciences démontre que, bien sûr, les animaux écrivent, mais autrement que les humains : avec leur chant dans l’espace pour les oiseaux, avec leur corps pour les mammifères…

Mais pour s’en apercevoir encore faudrait-il arrêter de « fanfaronner », et s’intéresser à la logique propre des animaux, souligne cette chercheuse proche de Baptiste Morizot. Cela reste, montre-t-elle, difficile pour les scientifiques, qui ont tendance à rechercher chez les autres animaux les capacités des humains. Et de citer les rats, dont on ne savait pas grand-chose « parce qu’on les avait mis dans des situations où l’on exigeait d’eux qu’ils oublient qu’ils sont des rats ».

Certains chercheurs ont étudié, par exemple, la manière dont ces animaux peuvent mémoriser des parcours de labyrinthe, en stipulant que leur mémoire se situerait dans le cerveau, comme celle des humains. Sauf que «  première route à droite et deuxième à gauche, cela n’a pas beaucoup de sens pour les rats »… qui seraient haptophiles : ils auraient besoin de toucher, de se frotter contre les murs, les surfaces pour se souvenir de leur cheminement. En quelque sorte, ils mémoriseraient « des tracés de sensations ».

Et voilà comment « la théorie la plus chiantissime du monde » sur la capacité des espèces à se repérer dans l’espace peut devenir une ouverture joyeuse vers les mondes animaux. Il suffit juste d’admettre que nous sommes « des analphabètes en écritures animales », souligne, taquine, Vinciane Despret.

Et si les animaux écrivaient ?, de Vinciane Despret, Bayard, coll. « Les petites conférences », 2022, 80 pages, 12,90 euros.

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