20 millions d’espèces d’insectes sur Terre : des chercheurs révèlent l’étendue d’une biodiversité insoupçonnée
Un coléoptère sur une feuille (illustration). - © Pierre-Olivier Chaput / Reporterre
Un coléoptère sur une feuille (illustration). - © Pierre-Olivier Chaput / Reporterre
Une nouvelle évaluation scientifique estime qu’il pourrait exister 20 millions d’espèces d’insectes sur Terre. Un chiffre aussi énorme qu’inédit, qui devrait inciter à redoubler les efforts d’étude et de protection.
C’est un chiffre qui explose les compteurs du vivant. Le monde des insectes contiendrait, à lui seul, 14 à 20 millions d’espèces différentes. À comparer aux 2 millions d’espèces inventoriées aujourd’hui, toutes formes de vie confondues. Ou aux estimations communément admises sur le nombre d’espèces peuplant la Terre, oscillant généralement entre 8 et 20 millions.
Cette nouvelle évaluation a été réalisée par une équipe internationale de scientifiques, dont les travaux ont été publiés le 29 juin dans la revue PNAS. Leurs calculs, qu’ils présentent comme prudents et plutôt dans la fourchette basse, viennent doubler à tripler le chiffre qui fait jusqu’ici le plus consensus dans la littérature scientifique, d’environ 6 millions d’espèces d’insectes existants.
Une complexe histoire de guêpes
Évaluer la diversité des insectes est depuis longtemps un casse-tête pour les entomologistes. « C’est une classe d’animaux qui est sous-étudiée, car l’essentiel de leur diversité est constitué d’organismes de petite taille et se situe dans les régions intertropicales, moins faciles d’accès et moins étudiées », nous dit Rodolphe Rougerie, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle, au sein de l’Institut de systématique, évolution, biodiversité, et co-auteur de l’étude.
Toute estimation consiste donc à extrapoler à partir de données parcellaires, ce qui rend l’exercice particulièrement périlleux. Pour cette étude, cependant, les chercheurs ont fait les choses en grand. Ils ont installé une série de pièges dits Malaise, du nom de leur créateur — une sorte de grande moustiquaire qui piège les insectes au vol — dans la zone de conservation de Guanacaste, au Costa Rica.
Cette région a l’avantage d’être une réserve tropicale, riche en biodiversité et couvrant à elle seule une grande diversité d’habitats : forêts sèches, forêts de nuages et forêts tropicales humides.
Les scientifiques ont capturé dans leurs filets pas moins de 1,6 million d’insectes. Grâce à un outil d’identification par ADN, appelée « barcoding », ils ont pu identifier un total de 53 954 espèces dans leurs filets.
« Sans ces outils génétiques, il nous aurait fallu une armée de taxonomistes et des années d’études comparatives pour identifier ces espèces », fait remarquer Rodolphe Rougerie.
Leur travail était toutefois loin d’être achevé. Ils se sont ensuite focalisé sur les 1 414 espèces de microgastrinae piégées, une sous-famille de guêpes parasitoïdes. Un groupe d’insectes dont les auteurs sont spécialistes et à partir desquels ils ont pu se livrer à de savants calculs d’extrapolation. D’abord pour calculer combien de guêpes, puis combien d’insectes manquaient à l’appel dans leurs filets.
Une fois estimé le nombre d’espèces d’insectes vivant dans leur zone d’études, il restait à trouver comment extrapoler ce chiffre à l’ensemble des autres régions du globe. Pour ce faire, ils ont utilisé les données existantes concernant des espèces mieux étudiées : les arbres et les mammifères notamment.
La logique : le ratio entre le nombre d’espèces d’arbres de Guanacaste et le nombre d’espèces d’arbres sur Terre doit être à peu près le même que le ratio entre le nombre d’insectes de Guanacaste et le nombre d’espèces d’insectes sur Terre.
« Un travail d’inventaire énorme »
« Leur méthode comporte certains biais et elle est forcément imparfaite. Mais ils utilisent un travail d’inventaire énorme, des idées élégantes, et ils sont prudents, ils prennent soin de minimiser leurs résultats. C’est une étude bien pensée », juge Jean-Yves Rasplus, entomologiste à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement et qui n’a pas participé à ces travaux. Le chercheur estime même que la réalité est sans doute supérieure à 20 millions d’espèces d’insectes.
« Je suis moi-même spécialiste des chalcidiens, un groupe énorme d’insectes qui comporte 30 000 espèces décrites, dit-il. Or, rien qu’avec ce que nous possédons comme espèces inconnues dans nos collections, on passe de 30 000 à 500 000 espèces ! Rien que pour les insectes pollinisateurs associés aux figuiers, sur lesquels je travaille, il existe 320 espèces connues et j’en ai séquencé moi-même quelque 1 200. Si on extrapole, on a peut-être 40 à 50 millions d’espèces. C’est au doigt mouillé, ça ne vaut pas le travail rigoureux de cette étude mais cela donne une idée des possibles. »
Cela fait, quoi qu’il en soit, beaucoup d’insectes. Ce qui est assez logique puisque, avec leur petite taille, ces animaux vivent dans de très nombreux milieux différents, ce qui contribue à les faire évoluer de fort diverses manières.
« Dans leurs micro-habitats, les insectes sont confrontés à de nombreux paramètres : climat, nourriture, prédateurs, interactions multiples, qui conditionnent leur survie et sont donc un moteur de sélection naturelle, et donc d’évolution et de diversité », explique Rodolphe Rougerie.
Cercle vertueux pour la biodiversité : plus il existe d’espèces d’insectes, plus cela favorise la diversité d’insectes : « Des milliers d’espèces d’insectes cohabitent et forment des communautés complexes au sein desquelles elles interagissent et s’adaptent les unes aux autres ; au cours du processus évolutif cette diversité génère de la diversité », dit le chercheur.
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Revers de la médaille : la perte de biodiversité peut entraîner un cercle vicieux dans l’autre sens, des extinctions en cascade, et des catastrophes écologiques dont nous n’avons conscience que tardivement, voire pas du tout, tant le monde des insectes reste inexploré.
D’où l’importance de ce travail de fourmi, et la nécessité d’inventorier ces millions d’espèces que nous ne connaissons pas encore, plaident les entomologistes. « Le monde des insectes comprend des réseaux biologiques hyper complexes. Les microgastrinae de cette étude, ce sont les tigres des insectes : ils mangent d’autres insectes, qui eux-mêmes mangent des plantes, etc. Ce seront les premiers à s’éteindre, comme les gros prédateurs dans les écosystèmes, sauf que personne ne le verra », alerte Jean-Yves Rasplus.
Rendre à cette classe animale gigantesque et souvent sous-visibilisée la place qu’elle mérite, c’est aussi repenser nos politiques de conservation du vivant. « Les politiques de restauration prennent parfois comme indicateur de réussite le retour d’une ou deux espèces emblématiques. Mais un retour à l’équilibre est lié à tout un ensemble d’espèces et de communautés hypercomplexes. Tant qu’on ne mesure pas et qu’on ne comprend pas cette diversité, on ne sera pas efficaces dans nos méthodes de restauration », dit Rodolphe Rougerie.
« Nous ne sommes qu’une trentaine de spécialistes dans le monde ! »
Il y a d’autant plus urgence à étudier les insectes que leur déclin est massif : touchés qu’ils sont de plein fouet par les pesticides et les polluants en tous genres, le changement climatique, la destruction et la fragmentation des habitats, etc.
« Les insectes n’attirent pas beaucoup de vocations, soupire Jean-Yves Rasplus. La communauté scientifique ne manque pas d’écologues, et comprendre le tableau d’ensemble est important mais ça ne peut pas marcher si on ne connaît pas les espèces qui composent l’écosystème. Les chalcidiens — 30 000 espèces décrites — c’est deux fois plus que l’ensemble des espèces d’oiseaux sur Terre, et nous ne sommes qu’une trentaine de spécialistes dans le monde ! »
Pour celles et ceux qui seraient en quête de vocation, le travail ne manque pas. Ni pour décrire ces millions d’espèces, ni pour les protéger avant qu’elles ne disparaissent.