Sur la plage, les puces de sable vous veulent du bien
Une puce de sable. - © Camille Jacquelot / Reporterre
Une puce de sable. - © Camille Jacquelot / Reporterre
Durée de lecture : 6 minutes
Considérées comme nuisibles, les puces de sable sont pourtant essentielles sur la plage. Inoffensifs, ces petits crustacés sont les éboueurs du littoral et permettent de lutter contre l’érosion.
Vous lisez la quatrième partie de notre série « Nuisibles des mers : un océan de préjugés ».
Dinard (Ille-et-Vilaine), reportage
Confortablement installé sur sa serviette, bercé par le roulis des vagues, tout à coup, un léger chatouillement parcourt le corps, de point en point. Le temps de se redresser, elle a déjà sauté pour s’enfoncer dans le sable, un peu plus loin. Qui n’a jamais eu sa tranquillité sur la plage l’été perturbée par cette petite bestiole ? Bien qu’elle ne dépasse pas les 25 millimètres, la puce de mer ou de sable, aussi appelée talitre, serait, à en croire certains, capable de gâcher nos vacances à cause de ses piqûres. Une réputation « totalement injustifiée », selon Agathe Bouet, chargée de mission scientifique pour l’association Planète mer.
Pour aller au-delà des préjugés et expliquer aux curieux le rôle de la puce de sable, la jeune femme aux cheveux bruns organise des sorties nature à Dinard (Ille-et-Vilaine), dans le cadre d’un programme de sciences participatives. Ni nuisible, ni insecte contrairement à ce que son nom indique, ce petit crustacé couleur sable est essentiel au littoral.
Première chose avant de commencer la visite sur la plage entre la Manche et l’estuaire de la Rance : « Les puces de mer sont inoffensives, contrairement à ce que l’on pense, elles ne piquent pas », affirme Agathe Bouet. Pascale, Isabelle et Maria, les trois participantes à l’activité, n’ont donc rien à craindre en cette journée d’été. Seconde précision, parmi tous les petits habitants de la plage, « ceux que l’on recherche aujourd’hui ont 6 pattes, 2 longues antennes et peuvent faire des bonds de 40 centimètres ! ».
Le signe d’une plage propre
En se retirant, la mer dépose la laisse de mer, ce mélange d’algues, de coquillages, de bois flotté, de restes d’animaux et de débris liés aux activités humaines amenés par la marée. « Plus cette dernière est importante, plus on trouvera de laisses de mer, c’est pour cela que l’on en voit davantage sur la façade ouest qu’en Méditerranée », précise Agathe Bouet. Même su son aspect peut rebuter les passants, la chargée de mission scientifique, elle, plonge les deux mains à l’intérieur.
« C’est là que se trouvent les puces de mer, elles viennent se nourrir de tous les débris d’animaux et de végétaux », explique-t-elle. Si elles peuvent se regrouper à plusieurs centaines par m2, aucune n’est trouvée par les participantes à l’activité, assises dans le sable à leur recherche. Algues brunes, herbiers, patte de crabe, sac plastique, paquet de cigarettes… « La laisse de mer est le miroir de ce que l’on va retrouver en mer, y compris nos déchets. »
Après quelques minutes à farfouiller dans ces amas de végétaux et autres débris, la guide propose de se rapprocher de la mer pour trouver de la laisse de mer « plus fraîche », tout juste déposée par la marée, car « les puces adorent l’humidité ».
Si elles savent nager, elles n’aiment pourtant pas l’eau : « Si elles sont emportées par la marée, elles sauront revenir à la plage, elles peuvent parcourir 200 mètres par nuit. » Le crustacé, qui n’aime pas non plus le soleil, préfère creuser des galeries dans l’obscurité du sous-sol.
« Est-ce que ça vit longtemps ? » demande Maria, toujours en train de soulever la laisse de mer à la recherche des puces. « Elles hibernent d’octobre à mars sous le sable et vivent entre 6 et 18 mois », répond Agathe Bouet. Pascale, elle, a plus de mal à mettre les doigts dans la laisse de mer : « Ça fait un peu sale, ce n’est pas agréable quand on marche dessus. » « Au contraire, explique Agathe, la laisse de mer et les puces de sable sont un bon indicateur de la qualité de l’eau, leur présence est le signe que la plage est propre ! » Surtout, les deux ont une fonction fondamentale dans la naissance des dunes.
Un rempart naturel à l’érosion
« Au fil du temps, la laisse de mer forme un obstacle au déplacement du sable poussé par le vent, elles provoquent la création d’un petit bourrelet de sable en haut de plage, et devient la base des dunes. » Les puces de mer, en décomposant la laisse de mer, « enrichissent le sol en nutriments ce qui permet à plusieurs espèces de plantes de germer, de se développer et de renforcer les dunes ». Aussi petites soient-elles, les puces de mer permettent ainsi de lutter contre l’érosion. En outre, « elles servent de garde-manger aux oiseaux limicoles comme les bécasseaux et participent à l’équilibre de l’écosystème littoral », ajoute Agathe Bouet.
C’est pour toutes ces raisons que la trentenaire sensibilise le public au risque du nettoyage mécanique des plages. Pour présenter aux touristes une plage propre et lisse, on enlève la laisse de mer, « ce qui affecte toutes les espèces qui s’y nourrissent, s’y réfugient ou s’y reproduisent ».
Par exemple, les cribleuses prélèvent le sable avec des lames vibrantes sur environ 20 cm de profondeur et le tamisent afin de récupérer les « déchets » qui s’y trouvent. « Quelle est la solution pour enlever les détritus ? s’interroge Pascale. Tout simplement, on peut ramasser à la main les débris et les déposer dans les bacs à marée, situés aux entrées des plages. » Après plusieurs tentatives, on aperçoit enfin les puces. Sautant de point en point avant de se réfugier dans le sable, la puce de mer ne se laisse pas facilement prendre en photo.
Grâce au travail des associations, « de plus en plus de communes comme Dinard ont compris l’utilité de la laisse de mer et ont arrêté de nettoyer mécaniquement les plages en hiver et au printemps pour reprendre au début de l’été, les choses vont dans le bon sens », se réjouit Agathe Bouet. Car, s’il n’y a pas de chiffres précis sur leur nombre, il est certain que les puces de mer sont moins visibles sur le sable que par le passé, estime la jeune femme.
Toujours pour sensibiliser les usagers de la plage, une grande sculpture de talitre est exposée six mois dans chaque ville de la communauté de communes de la côte d’Émeraude. Si l’initiative peut prêter à sourire, ce genre d’action avec les sorties nature ou les programmes de sciences participatives pour renseigner leur présence sont essentiels selon Agathe Bouet. « Comment protéger quelque chose que l’on ne connaît pas ? »