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Idées

« Apocalypse nerds » : un livre pour contrer Elon Musk et Jeff Bezos

Elon Musk fait partie des « Apocalypse nerds » décrits par les auteurs Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet dans leur livre.

Incarné par Elon Musk, Jeff Bezos, ou encore Mark Zuckerberg, le technofascisme pose sa main sur le pouvoir politique, après avoir accaparé nos vies privées. Antidémocratique par essence, il bénéficie du soutien de Donald Trump.

Il se passe quelque chose, et tout le monde est bien en peine de dire quoi. Elon Musk, un entrepreneur libertarien, qui honore d’un salut nazi l’élection de Donald Trump, président ultraconservateur miraculé d’une condamnation pour appel à l’insurrection. Ce même Donald Trump n’aurait pu être élu sans le soutien politique, financier et médiatique, de l’immense majorité des patrons des entreprises de la tech. Ceux-ci bénéficiaient jusqu’à récemment d’une aura de geeks plutôt hippies et progressistes, parce qu’ils installaient des toboggans pour leurs employés dans leurs sièges sociaux.

À l’instar du patron de Meta, Mark Zuckerberg, ils appellent à présent à valoriser « l’énergie masculine » et assument leur virage, ou leur vrai visage, en mettant fin à leur politique d’inclusion. Backlash conservateur, percée du libertarianisme, avènement de la « broligarchie » ?

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La recherche du néologisme idoine peut sembler vaine. En proposant de parler de « technofascisme » dans leur essai Apocalypse nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir (éd. Divergences, 2025), les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet font toutefois un geste utile en proposant, plutôt, une manière d’interpréter la bascule politique qui est en train de s’opérer.

« L’art du deal comme pratique du pouvoir »

Remisons les outrances de Donald Trump, les bouffonneries d’Elon Musk et les provocations du président argentin Javier Milei, et concentrons-nous plutôt sur le système politique qu’ils mettent en place : « Ce que nous proposons d’appeler technofascisme [...] c’est un nouveau régime d’action, modulaire, distribué, post-idéologique, où l’autorité s’administre comme un service et se déploie à l’ombre des institutions qu’elle aura préalablement affaiblies. »

L’essai nous enjoint de s’équiper de nouvelles lunettes : Hadjadji et Tesquet considèrent que « le trumpisme n’a jamais été une idéologie », mais qu’il s’agit d’un « simple répertoire d’action, l’art du deal comme pratique du pouvoir [...] En langage informatique, on dirait qu’il fonctionne selon un système de “trial and error”, d’essais et d’erreurs ».

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Une manière de comprendre les négociations brutales que mène Donald Trump sur les droits de douane, sa prétention d’annexer le Canada ou le Groenland, et ses tentatives de négociation avec Vladimir Poutine sur l’Ukraine. Filant la métaphore informatique, Hadjadji et Tesquet proposent de penser le répertoire d’action des technofascistes comme une API (application programming interface, ou interface de programmation), « qui permet à différents logiciels de communiquer entre eux, en échangeant des données ou en exécutant des actions de manière automatisée ».

« Le technofascisme ne souffre pas de son incohérence, il s’en nourrit »

À cette aune peuvent cohabiter deux idées apparemment incompatibles, comme celle qu’il faudrait un État fort et une économie saine (appliquée par la mainmise de Donald Trump sur le pouvoir exécutif, notamment pour tordre le bras au pouvoir fédéral), et la doctrine du libéral Milton Friedman (1912-2006), qui souhaite réduire la puissance publique à sa portion congrue, exemplifiée par les coupes budgétaires du Département de l’efficacité gouvernementale, piloté un temps par Elon Musk. La principale particularité du technofascisme, soulignent Hadjadji et Tesquet, c’est « qu’il ne souffre pas de son incohérence, il s’en nourrit ».

« C’est là que s’opère la véritable rupture ontologique : le pouvoir ne se situe plus dans l’autorité d’un individu, mais dans l’activation d’un système », notent-ils alors. On situe sans mal ce à quoi correspond ce système : celui d’un État piloté par un « CEO-président » qui aurait la main sur toutes ses variables pour le piloter à son goût, réactivant le vieux fantasme de la fin de la politique, préférant voir l’administration de la société comme une simulation informatique façon SimCity, boostée par le dynamisme entrepreneurial d’une start-up nation.

Villes privées et colonisation des mers

L’une des stratégies de long terme des technofascistes, admirablement analysée par l’historien Quinn Slobodian dans un essai récent, c’est la sécession : une séparation économique et politique du reste de la société, permise grâce à la technologie. Diverses expériences fantasques et plus ou moins abouties pointent déjà dans ce sens, de l’entrepreneur allemand Titus Gebel — qui rêve de « villes privées » en concurrence pour attirer leurs citoyens-consommateurs moyennant un abonnement annuel — au « seasteading », ce mouvement de colonisation des mers pour y installer des paradis de l’entrepreneuriat.

Bien entendu, les heureux élus de la sécession ne sauraient prospérer sans une masse de déshérités, et c’est là qu’affleure l’idéologie de la Silicon Valley. L’essai livre une généalogie dense des idées eugénistes et racistes de ses figures titulaires, telles que « l’hyper-racisme » de Nick Land, un « processus d’accélération dans la création d’une élite supérieure par divers moyens, notamment l’appariement et la reproduction en fonction du QI ».

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L’autre grande perspective stratégique des technofascistes, c’est aussi de s’emparer de l’État pour l’éroder : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles », expliquait dès 2009 Peter Thiel, argentier de la campagne de Trump et mentor politique d’Elon Musk et du vice-président, J.D. Vance. À peine arrivés au pouvoir, les membres de la « mafia Paypal » [1] se sont attelés à démanteler les institutions de la démocratie étasunienne.

En se concentrant sur ce répertoire d’action pensé à partir de l’informatique, Apocalypse nerds aide à structurer notre lecture du chaos apparent des dernières années. Mais la proposition de considérer Trump et ses affidés comme des interfaces d’un système, dépourvus d’idéologie, peut vite être piégeuse : elle aboutit à ne se concentrer que sur des résurgences de leur manière de penser, sous la forme de « l’hyper-racisme », par exemple.

Mainmise sur les infrastructures matérielles

C’est oublier la dimension profondément idéologique des technologies elles-mêmes : le fait qu’elles sont associées à une soif de contrôle et un désir de puissance, une volonté d’éradiquer toute forme d’altérité et d’inconnu. Cette autre grille d’analyse pourrait tout aussi bien être mobilisée pour expliquer, en premier lieu, comment « l’utopie déchue » d’internet, pour reprendre les mots du sociologue Félix Tréguer, s’est muée en rejet de l’immigration, indifférence aux inégalités sociales, avènement du transhumanisme et recherche effrénée d’une intelligence artificielle générale.

Autre écueil : en comparant la stratégie politique des technofascistes à un « Moyen-Âge du futur […] où chaque milliardaire serait le seigneur de son fief technologique », Hadjadji et Tesquet empruntent le concept apparemment séduisant de « technoféodalisme », qui gagne en popularité ces dernières années.

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Mais, comme le relève l’essayiste Evgeny Morozov dans un article pour Le Monde diplomatique, ce concept est profondément trompeur, en ce qu’il oublie une composante essentielle du pouvoir des Gafam, que négligent aussi Hadjadji et Tesquet : les investissements colossaux des géants de la tech dans les infrastructures matérielles, qu’il s’agisse de data centers, de câbles sous-marins, de foncier ou de production d’énergie.

« Nos cauchemars ne sont encore que leurs rêves, mais ce monde est en germe »

Si Musk, Bezos et consorts sont si puissants, ce n’est pas uniquement grâce à leur opérationnalité une fois aux commandes. C’est aussi parce qu’ils ont les moyens de tordre le bras des autorités politiques locales grâce à leur mainmise sur le monde très prosaïquement matériel.

L’une des remarques les plus stimulantes du livre est à trouver dans les pages de conclusion : Hadjadji et Tesquet comparent la subordination du Vieux Continent envers les Gafam à des situations de domination coloniale et, reprenant les travaux du philosophe Norman Ajari sur la Révolution haïtienne (1791-1804), rappellent que « certaines des grandes révolutions victorieuses des siècles passés ont jailli en dehors de l’Occident ».

Puisque les technofascistes nous considèrent déjà comme des marginaux, « alors autant revendiquer la perspective minoritaire », suggèrent-ils : un champ de réflexion à creuser, pour cesser de rêver de négociations sur un pied d’égal à égal qui se terminent systématiquement par une défaite. Il y a urgence, rappellent les auteurs, car « nos cauchemars ne sont encore que leurs rêves, mais ce monde est en germe ».



Apocalypse nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, de Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, aux éditions Divergences, septembre 2025, 200 p., 17 euros.

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