« Chasse aux trophées : qu’attend le gouvernement pour l’interdire ? »
Un ours polaire transformé en tapis. - @ Britta Jaschinski
Un ours polaire transformé en tapis. - @ Britta Jaschinski
Durée de lecture : 8 minutes
Chasser des espèces menacées et importer des parties de leur corps en France est toujours légal. Cette tribune signée par une cinquantaine de parlementaires dénonce cette chasse, à laquelle s’adonne un cercle d’ultraprivilégiés.
Sandra Regol est députée du Bas-Rhin et Yannick Jadot, sénateur de Paris. Cette tribune est cosignée par plus de cinquante parlementaires.
La chasse aux trophées d’espèces protégées consiste à débourser des dizaines de milliers d’euros pour s’offrir le plaisir d’abattre des animaux devenus rares et iconiques, un éléphant, un léopard ou un rhinocéros, avant d’en importer la tête, la peau ou les défenses sur notre territoire. Et plus un animal est rare, plus sa valeur sera élevée. Donc, aberration écologique, plus l’espèce est en danger plus le trophée sera prisé.
Cette activité alimente un commerce international lucratif et sans bénéfices démontrés pour la faune sauvage ni pour les communautés locales. Cette pratique, qui ne concerne qu’une poignée d’individus privilégiés, est pourtant défendue bec et ongles par certains responsables cynégétiques, comme Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs. Il dénonce une « leçon d’écologie néocolonialiste » de la part de ceux qui s’en offusquent.
Toutefois, cette position ne reflète pas la diversité du monde cynégétique. Beaucoup de « chasseurs du dimanche », attachés à une pratique locale et populaire, ne se reconnaissent pas dans ces safaris de luxe à l’autre bout du monde — savane africaine, steppes d’Asie centrale ou Grand Nord canadien. Ils se retrouvent pourtant associés, malgré eux, à une pratique qui les met en porte-à-faux avec l’opinion publique.
Un soutien grandissant et transpartisan
Il est temps de le dire clairement : l’importation de trophées d’espèces menacées est le symbole d’un privilège défendu par un cercle restreint d’influence.
Depuis plus de trois ans, les initiatives parlementaires se multiplient pour interdire l’importation de trophées de chasse d’espèces menacées. Proposition de loi adoptée à la quasi-unanimité en commission à l’Assemblée nationale avant la dissolution de juin 2024, texte redéposé et cosigné par 82 parlementaires de neuf groupes en avril 2025, dépôt d’un texte au Sénat en juin 2025, amendements adoptés dans le cadre du Projet de loi de finances 2026, propositions de résolutions européennes déposées à l’Assemblée nationale et au Sénat…
Lorsqu’elles sont débattues et votées, ces initiatives font apparaître une majorité claire. Le soutien est transpartisan et ne cesse de croître.
Dans un courrier officiel en date du 20 mars 2026 adressé à Convergence Animaux Politique, le gouvernement lui-même a reconnu la nécessité d’agir, en exprimant son soutien de principe à une interdiction de l’importation de trophées de chasse issus d’espèces menacées.
L’opinion publique est également sans ambiguïté : 91 % des Français y sont favorables (sondage Ifop/2023), et plus de 50 000 citoyens ont signé la pétition « Non à la chasse aux trophées » demandant un vote au Parlement.
Le monde scientifique s’est également positionné, à travers une tribune de soutien à l’interdiction signée par plus de 140 scientifiques et ONG publiée dans Le Monde, ainsi que par des prises de position officielles d’institutions comme l’Union internationale pour la conservation de la nature France.
Contradiction des engagements français en matière de biodiversité
Comment expliquer alors qu’un sujet bénéficiant d’un tel consensus scientifique, citoyen, parlementaire et gouvernemental n’aboutisse pas ?
Depuis la dissolution, les marges de manœuvre parlementaires sont quasi inexistantes. L’agenda législatif est embouteillé, les textes se bousculent, et les rares fenêtres donnent lieu à une concurrence intense entre groupes politiques. Dans ces conditions, espérer l’examen d’une proposition de loi sur les trophées de chasse d’ici à 2027 relève de l’illusion. Et attendre une mise à l’ordre du jour par le Parlement, comme le préconise le ministre, revient, de fait, à enterrer le sujet.
Cette situation profite, de fait, au statu quo. Et si certains acteurs continuent de défendre ces importations, notamment au nom d’une certaine vision de la chasse, leur influence n’explique plus, à elle seule, l’inaction actuelle. Le principal obstacle est désormais institutionnel et politique.
Le gouvernement peut agir, immédiatement.
« Le principal obstacle est désormais institutionnel et politique »
Pendant que le calendrier parlementaire sature, l’exécutif, lui, dispose de leviers directs. Le ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement, Mathieu Lefèvre, a lui-même affirmé au Sénat le 7 avril dernier qu’il faut adopter une approche particulièrement stricte à l’égard des importations de trophées de chasse — la chasse aux trophées se distinguant de la chasse traditionnelle et devant être davantage encadrée afin de préserver la crédibilité et l’acceptabilité sociétale d’autres pratiques de chasse. Ces mots engagent.
La France a toute légitimité pour légiférer
La chasse aux trophées n’est ni ancestrale, ni socialement acceptée. Elle ne répond à aucune nécessité alimentaire, à aucun impératif écologique, à aucun intérêt collectif. Elle relève d’un loisir de prestige, et contredit directement les engagements de la France en matière de biodiversité.
Surtout, la voie réglementaire existe. En 2015, la France a interdit l’importation de trophées de lion, sans attendre le législateur. Ce précédent démontre que l’exécutif peut agir rapidement, lorsqu’il le décide.
La France a toute légitimité pour légiférer, comme l’ont déjà fait les Pays-Bas, la Belgique ou la Finlande. Dès lors, la question n’est plus de savoir s’il faut agir, ni même comment. Elle est simple : qu’attend le gouvernement ?
Se retrancher derrière l’embouteillage parlementaire n’est plus tenable. D’autant que ce blocage est connu, anticipé, et qu’il ne fera que s’aggraver à l’approche de 2027.
Nous appelons, aux côtés des 49 parlementaires signataires de cette tribune, le gouvernement à traduire ses engagements en actes, par une mesure réglementaire immédiate étendant cette interdiction à l’ensemble des espèces concernées.
Tout est prêt. Le consensus est là. Il ne manque plus qu’une décision.
Mathieu Lefèvre, nous comptons sur vous.
Tribune cosignée par les parlementaires suivants :
Christine ARRIGHI, députée de Haute-Garonne
Clémentine AUTAIN, députée de Seine-Saint-Denis
Léa BALAGE EL MARIKY, députée de Paris
Arnaud BAZIN, sénateur du Val-d’Oise
Guy BENARROCHE, sénateur des Bouches-du-Rhône
Lisa BELLUCO, députée de la Vienne
Michel CASTELLANI, député de Haute-Corse
Samantha CAZEBONNE, sénatrice représentant les Français établis hors de France
Sylvain CARRIÈRE, député de l’Hérault
Cyrielle CHATELAIN, députée de l’Isère
Mickaël BOULOUX, député d’Ille-et-Vilaine
Dorine BREGMAN, députée de Paris
Pierrick COURBON, député de la Loire
Hendrik DAVI, député des Bouches-du-Rhône
Thomas DOSSUS, sénateur du Rhône
Emmanuel DUPLESSY, député du Loiret
Jacques FERNIQUE, sénateur du Bas-Rhin
Marie-Charlotte GARIN, députée du Rhône
Fabien GAY, sénateur de de la Seine-Saint-Denis
Damien GIRARD, député du Morbihan
Guillaume GONTARD, sénateur de l’Isère
Antoinette GUHL, sénatrice de Paris
Steevy GUSTAVE, sénateur de l’Essonne
Catherine HERVIEU, députée de Côte-d’Or
Yannick JADOT, sénateur de Paris
Bernard JOMIER, sénateur de Paris
Chantal JOURDAN, députée de l’Orne
Tristan LAHAIS, sénateur d’Ille-et-Vilaine
Monique de MARCO, sénatrice de la Gironde
Akli MELLOULI, sénateur du Val-de-Marne
Mathilde OLLIVIER, sénatrice représentant les Français établis hors de France
Maud PETIT, députée du Val-de-Marne
Sébastien PEYTAVIE, député de Dordogne
Raymonde PONCET MONGE, sénatrice du Rhône
Sandra REGOL, députée du Bas-Rhin
Jean-Louis ROUMÉGAS, député de l’Hérault
Sandrine ROUSSEAU, députée de Paris
Daniel SALMON, sénateur d’Ille-et-Vilaine
Eva SAS, députée de l’Essonne
Isabelle SANTIAGO, députée du Val-de-Marne
Ghislaine SENÉE, sénatrice des Yvelines
Sabrina SEBAIHI, députée des Hauts-de-Seine
Anne SOUYRIS, sénatrice de Paris
Ersilia SOUDAIS, députée de Seine-et-Marne
Anne STAMBACH TERRENOIR, députée de Haute-Garonne
Mélanie VOGEL, sénatrice représentant les Français établis hors de France
Corinne VIGNON, députée de Haute-Garonne
Dominique VOYNET, députée du Doubs
Michaël WEBER, sénateur de la Moselle