« Vert de rage » : l’histoire oubliée des classes populaires qui luttaient, déjà, pour l’écologie
À Marseille, en 1809, des riverains en lutte contre les usines de soude, ces « volcans artificiels au milieu des champs ». - © Annick Kamgang / Reporterre
À Marseille, en 1809, des riverains en lutte contre les usines de soude, ces « volcans artificiels au milieu des champs ». - © Annick Kamgang / Reporterre
Dans « Vert de rage », François Jarrige retrace deux siècles de combats environnementaux en France. Son livre rappelle que nous, écologistes, sommes les héritiers de la colère populaire contre un monde de machines et de profits.
Quel est le moteur de la pensée écologique ? Les luttes. Qu’est-ce qui a fait avancer la bataille environnementale ? Les luttes. De quoi sommes-nous aujourd’hui les héritiers ? Les luttes, encore et encore.
C’est un salutaire travail que le dernier livre de François Jarrige Vert de rage (éd. du Détour). De manière vive et accessible, l’historien retrace deux siècles de combats environnementaux en France. Deux siècles de bras de fer, de mobilisations populaires, de révolte et de désobéissance civile. Deux siècles de subversion créatrice, d’insoumission débordante où des habitants et des habitantes, des paysans et paysannes, des ouvriers et des ouvrières se sont soulevés pour défendre leur terre et leur condition concrète d’existence.
« Contre une lecture dépolitisante de l’écologie »
Il sonne — dans une période marquée par la répression et la difficulté à se mobiliser — comme un rappel. Nous n’obtenons, nous les écologistes, que ce que nous arrachons au pouvoir et aux bétonneurs. C’est en mettant nos corps en jeu, en se mettant collectivement en mouvement, en défendant un bout de territoire contre des projets mortifères que nous construisons peu à peu notre parti. Celui de la Terre, de l’eau et des éléments, celui du vivant et de la beauté.
Dans ce livre, François Jarrige écrit sur le vif et dans l’urgence, il laisse éclater sa colère, sort de la soi-disant neutralité de la recherche pour prendre position. « C’est la possibilité même d’un avenir vivable qui est questionnée », souligne-t-il.
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Et pour esquisser ce futur, nous avons besoin de replonger dans les archives, de nous nourrir de ce qui a fait la sève de notre histoire. « Contre une lecture dépolitisante des transformations écologiques, il s’agit de rappeler combien celles-ci n’ont cessé d’être façonnées par des conflits entre intérêts rivaux et groupes sociaux », écrit-il.
Parler des luttes environnementales, c’est déjà faire un choix : c’est assumer la conflictualité, c’est oublier les grands discours des ONG inoffensives et celui des élites pour s’inspirer de « l’environnementalisme des pauvres ». Ce sont elles, les classes populaires, qui sont le moteur de l’histoire. C’est à elles qu’il s’agit de rendre hommage, contre l’accaparement et la destruction engendrés par la modernité industrielle et capitaliste.
Nous sommes les héritiers de cette colère populaire
Qui connaît aujourd’hui la guerre des Demoiselles ? Lorsque des centaines de paysans travestis attaquaient les châteaux pour défendre leur bien commun et leur forêt, en 1830. Qui a entendu parler du soulèvement des soudières (les usines de soude) en 1809 à Marseille ? Quand des riverains luttaient contre l’industrie chimique, ces « volcans artificiels au milieu des champs » qui « vomissait la mort ». Connaissez-vous la défense des vignerons en 1844 contre les fumées toxiques des fours à chaux, qui appelaient à « éteindre la puanteur » du monde industriel ?
C’est pourtant notre legs. Le mérite de ce livre est d’y insister. Non, nous ne sommes pas juste les héritiers de ces naturalistes et écrivains bourgeois qui aimaient se promener seuls dans la nature. Non, nous ne sommes pas seulement les enfants de ces alpinistes chevronnés qui adoraient les cimes éthérées ou de ces scientifiques qui recensaient et quantifiaient le vivant.
Nous sommes aussi issus de la sueur et de la dépossession, de la contamination et de la violence. Nous sommes les héritiers de cette colère populaire, celle des damnés de la terre que l’on a spoliés pour construire notre monde de machines et de profit.
« Leur environnement était d’abord la condition même de leur subsistance »
Les travaux de François Jarrige — avec d’autres historiens d’ailleurs (Steve Hagimont, Christophe Bonneuil, Laure Teulière, Thomas Le Roux, Jean-Baptiste Fressoz, Renaud Bécot, Alexis Vrignon etc.) — viennent pallier un manque. Ils brisent cette petite musique que l’on entendait trop souvent et qui dénigrait les origines historiques de l’écologie, en voyant, dans les appels à la préservation de la nature au cours du XIXe siècle notamment, l’unique fait d’élites et d’artistes mus par des préoccupations esthétiques ou patrimoniales. Ce n’est en réalité pas le cas.
« Les milieux populaires du passé n’étaient, bien sûr, pas insensibles à la qualité de leur milieu de vie, même si leur savoir et leur représentation du monde vivant les entourant différaient d’aujourd’hui, écrit François Jarrige. Leur environnement était d’abord la condition même de leur subsistance, loin des paysages grandioses célébrés par les romantiques ; c’était la nature ordinaire, condition de la vie elle-même qui était au cœur de leur préoccupation ».
L’historien invite à puiser dans ces exemples foisonnants pour trouver aujourd’hui des armes et des récits pour affronter ce qui vient, renouer avec une certaine forme de radicalité et ne pas oublier d’où l’on vient. « L’avenir ne se construira pas sans lutte », conclut-il. C’est une question tout simplement de survie.
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Vert de rage, de François Jarrige, aux éditions Détour, avril 2026, 22,90 euros. |