Face aux canicules, faisons corps avec les arbres
Sur la commune d'Hyères, la presqu'île de Giens en juillet 2024. - © Magali Cohen / Hans Lucas
Sur la commune d'Hyères, la presqu'île de Giens en juillet 2024. - © Magali Cohen / Hans Lucas
Face aux fortes chaleurs, l’arbre est notre ultime allié mais nous le malmenons. Un moratoire sur les abattages d’arbres en ville est nécessaire, plaide notre journaliste dans cet éditorial.
L’évidence nous saute à la gorge, elle nous transperce, nous étouffe. C’est quelque chose, au fond, de très intime qui vient nous heurter à l’intérieur, à grand coup de sueur, dans notre quête effrénée de brassées d’air. La canicule vient nous le rappeler amèrement : nous ne pouvons pas vivre sans les arbres, dans cette fournaise que deviennent nos villes. Nous ne pouvons pas vivre sans nos complices végétaux, sans leur ombrage accueillant, sans leurs canopées qui adoucissent les températures et leur halo protecteur.
À l’heure où la France surchauffe, les bois, les forêts et les parcs sont notre ultime refuge. Ce sont nos climatiseurs naturels. Ce sont eux qui, littéralement, nous font respirer et nous redonnent du souffle. La canicule a peut-être au moins ce mérite-là, malgré le lot de malheurs et d’injustices qu’elle charrie. Elle nous renvoie à notre extrême dépendance, elle révèle au grand jour notre vulnérabilité que l’on ressent à travers tous les pores de notre peau. Face à ce qui vient, nous partageons avec les arbres un destin commun, nous ne pouvons pas faire sans eux.
« Des géants aux mégapouvoirs »
Il est temps de cesser de les voir comme du mobilier urbain interchangeable, comme une décoration esthétique ou un bibelot superflu. Les arbres en ville que les municipalités inconscientes arrachent et déracinent pour laisser place à des parkings ou à des projets immobiliers plus lucratifs méritent tout notre respect et notre attention.
Ce sont des êtres vivants qui doivent être vus pour ce qu’ils sont : des géants aux mégapouvoirs, les bâtisseurs fragiles de l’habitabilité de notre monde, les artisans patients de la vie sur Terre qui enveloppent sous leurs houppiers nos existences.
Il faut poser aujourd’hui les choses. Malgré nos gadgets technologiques, nous voilà bien démunis et impuissants face à ce qui arrive. Nous avons besoin de nous reposer sur d’autres forces pour affronter l’avenir.
Dans son magnifique livre La vie des plantes (éd. Rivages, 2016), le philosophe Emanuele Coccia parle des feuilles comme de « l’origine du monde ». Mais « nous en parlons à peine et leur nom nous échappe, regrette-il. La philosophie les a toujours négligées. »
« Les arbres méritent mieux que la piètre estime dans laquelle nous les tenons »
Notre ami Francis Hallé, décédé en début d’année, s’en désolait lui aussi dans son livre adressé aux élus et aux énarques, Du bon usage des arbres (éd. Actes Sud) — écrit en 2011, il n’a pas pris une ride. « Les arbres méritent mieux que la piètre estime dans laquelle nous les tenons, écrivait-il. Puisqu’ils sont vivants, beaux, utiles, discrets, robustes, silencieux, autonomes, rassurants, faciles à satisfaire et d’une complète non-violence. Je vous pose la question : parmi vous, les élus, qui peut en dire autant ? »
Défendre nos « poumons cosmiques »
Les arbres nous sont essentiels. C’est d’autant plus criant aujourd’hui quand on constate — comme l’arboriste grimpeur Thomas Brail thermomètre à la main — l’écart de température sous un arbre et sur le bitume, entre un parc et la ligne de tramway. La différence peut parfois dépasser 30 °C.
Dans son ouvrage Respire (éd. Verdier, 2023), Marielle Macé parle des arbres et des forêts comme de nos « poumons cosmiques ». Les arbres ne nous rendent pas seulement des services, ils ne remplissent pas juste des fonctions utilitaires, dit-elle. Ils sont une puissance immémoriale qui oxygène notre atmosphère.
Qui d’autre, en effet, est capable de transformer l’énergie solaire en corps vivant ? Qui d’autre sait appeler les nuages, faire tomber la pluie ? Qui régénère les sols, purifie l’eau ? Qui humidifie l’air et baisse la température ? Qui filtre les polluants ?
Planter des arbres en ville doit devenir une nécessité politique. Pas juste un slogan de campagne, pas juste un spot publicitaire ou un énième élément de greenwashing. Force est de constater que tous les projets mis en œuvre aujourd’hui sont largement insuffisants, ils ne sont pas à la hauteur de la gravité de la situation.
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La moitié de l’espace public à Paris est encore dévolue à l’automobile [1]. Nous crevons du béton et de la bagnole, du gris terne de nos métropoles et de notre manque criant de vert. Et pourtant le son des tronçonneuses continue à vrombir dans les villes. Chaque année, des arbres tombent pour de nouvelles routes, des centres commerciaux, des places de stationnement.
« La canicule est un trauma transpécifique »
Il est urgent de décréter un moratoire sur ces projets d’abattage, qui nous tuent nous aussi à petit feu. Artificier les sols n’est plus négociable sous cette chaleur étouffante. On se prend d’ailleurs à rêver d’une foule joyeuse et débordante, armée de masses et de pioches qui s’attaquerait dans nos métropoles au bitume qui nous emprisonne, pour libérer la terre et faire sauter le béton. Pour faire pousser des jardins pirates et créer partout des îlots de fraîcheur. À quand ce genre de mobilisations festives et déterminées, pour prendre à bras le corps notre destin et s’allier au vivant ?
Dans ces heures difficiles, il y a quelque chose de déconcertant qui nous saute à la gueule. Comme une prise de conscience. Un mantra philosophique. Nous prenons conscience que vivre est essentiellement vivre de la vie d’autrui : vivre dans et à travers la vie que d’autres êtres ont su construire ou inventer.
« Dans l’adversité, nous voilà toutes et tous reliés, humains comme végétaux »
Nous avons besoin des arbres et la canicule, pour paraphraser le camarade Baptiste Morizot, « nous restitue à notre condition de vivant ». Elle nous aligne dans un destin commun avec les autres vivants du milieu — sans avoir besoin de faire de la théorie. La canicule est un « trauma transpécifique », explique-t-il.
« Ce trauma circule à travers la barrière des espèces. On voit un arbre assoiffé, une prairie asséchée, et on le ressent dans notre chair. On parle en botanique de stress hydrique pour les plantes, en faisant circuler un concept qu’on croyait seulement animal, qu’on connaît bien de l’intérieur de nos corps, vers des formes de vie très éloignées. La sécheresse végétale stresse tout le milieu jusqu’à nous », écrivait le philosophe dans un chapitre du livre On ne dissout pas un soulèvement (éd. Seuil, 2023).
Nous voilà, donc, dans l’adversité toutes et tous reliés, humains comme végétaux. Puisse la force de cet affect construire à terme de belles révoltes contre ces canicules et leurs responsables, puisse-t-elle aussi nourrir à l’avenir notre soin aux autres espèces, et à cette altérité grandiose qu’est le peuple des arbres.
Gaspard D’Allens est l’auteur du livre Des forêts en bataille (Seuil, 2024) qui a reçu le prix Lire pour Agir.