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Politique

Des arbres par milliers ? Paris peine à tenir sa promesse

La souche d'un arbre abattu, près de la porte de Montreuil à Paris.

La mairie de Paris ambitionne de planter 170 000 arbres d’ici la fin du mandat d’Anne Hidalgo. Or la place manque et la question de la qualité des plantations se pose.

Paris étouffe quand l’écrase la chaleur. Il a suffi d’un nouvel épisode caniculaire pour rappeler aux habitants que leur ville se transforme en chape de plomb dès que le mercure explose les normales de saison. Pour lutter contre ce four urbain, il n’y pas trente-six solutions : il faut végétaliser. C’est d’ailleurs l’ambition affichée par la mairie avec son Plan arbre dévoilé en décembre 2021. L’objectif : planter 170 000 arbres d’ici la fin du mandat. L’équipe d’Anne Hidalgo pourra-t-elle tenir ses promesses ? Reporterre a tenté d’y voir clair, mais la réponse est loin d’être simple.

Open Data : des chiffres peu fiables ?

Pour suivre l’évolution des plantations à Paris, on peut consulter la base Open Data, régulièrement mise à jour par les services techniques de la ville. Dans l’onglet « Environnement » se trouvent des informations sur les îlots de fraîcheur, les arbres à abattre pour raison sanitaire, les arbres remarquables, les jardins partagés ou encore les permis de végétaliser. C’est ici qu’est listé le nombre d’arbres de la ville : 205 855 au 17 juin dernier. Pour comparer, nous avons retrouvé l’historique grâce à Mathieu, un militant écologiste du 5e arrondissement, qui archive les données d’Open Data depuis 2020. D’après ses calculs, on comptait 205 124 arbres en juillet 2020.

Ainsi, la ville n’aurait gagné que 731 arbres ces deux dernières années. Un chiffre largement inférieur à ceux communiqués dans les médias, qui font état de quasiment 5 000 arbres plantés intra-muros. Pourquoi une telle différence ? La direction des espaces verts et de l’environnement assure que la base d’Open Data n’est pas mise à jour en temps réel. « Un comptage de l’Open Data pour évaluer l’action 170K [170 000 arbres] arbres ne rime strictement à rien et est malhonnête », écrivent les services de la Ville dans un courriel consulté par Reporterre. « Nous n’avons jamais autant planté depuis le début du mandat. Depuis deux ans, nous avons planté 38 557 arbres. Plus de 18 000 sur les talus du boulevard périphérique. Plus de 12 000 dans les bois. Mais également plus 4 700 dans Paris intra-muros », assure dans une vidéo Christophe Najdovski, adjoint à la maire de Paris, chargé de la végétalisation de l’espace public, des espaces verts, biodiversité et de la condition animale.

À porte de Montreuil, des arbres ont été coupés pour un projet immobilier. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

Tangui Le Dantec, architecte et urbaniste, membre du Groupe national de surveillance des arbres (GNSEA) et cofondateur du collectif Aux arbres citoyens, prend également les chiffres d’Open Data avec des pincettes. « Quand un arbre est abattu, il disparaît dans le néant et on reprend à zéro avec un nouvel arbre planté. Cela ne facilite pas la tâche pour bien vérifier et comprendre l’évolution des choses. » Quel sera alors le solde de toutes ces opérations ? Y aura-t-il vraiment plus d’arbres à Paris ? Interrogé par Reporterre, Christophe Najdovski n’apporte pas plus de précisions : « Nous n’avons pas un objectif de chiffres, mais un objectif de qualité. »

L’intenable promesse électorale des 170 000 arbres

Examinons la promesse électorale faite en 2019 de planter 170 000 arbres en six ans de mandature. Tangui Le Dantec a sorti sa calculette : pour atteindre un tel nombre, il faudrait libérer une superficie totale de 5,7 km², soit la surface du 17e arrondissement. L’objectif semble inatteignable. « Si on regarde uniquement les rues de Paris, bien évidemment qu’on ne pourra pas planter autant d’arbres faute de place, s’agace Christophe Najdovski au téléphone. Mais sur les talus du périphérique, par exemple avec la méthode Miyawaki, est-ce que ces plantations sont bénéfiques ? On pense que oui. »

La méthode Miyawaki est une technique japonaise qui vise à planter de façon très dense des espèces locales sur une superficie d’un mètre carré. Puis de laisser faire la nature. Cette méthode est contestée par des associations écologiques, qui doutent de sa viabilité à long terme et dénoncent des taux de mortalité importants.

« On en arrive à obliger les bûcherons de planter des arbres morts »

Car au-delà de la quantité d’arbres plantés, c’est surtout leur qualité qu’il faudra juger. Chez France Nature Environnement (FNE), on préfère d’ailleurs raisonner en termes de houppier, soit l’ensemble des branches et des feuilles qui vont absorber le CO2. « Quand vous abattez un arbre de 30 mètres avec un houppier d’une centaine de mètres cubes et que vous le remplacez par un tout petit, cela n’a plus rien à voir en matière de lutte contre la pollution ou le réchauffement climatique », assure Yves Contassot, conseiller de Paris et ancien adjoint à l’environnement.

Les bûcherons élagueurs de la ville de Paris constatent eux aussi une dégradation de la qualité des nouvelles pousses. En mars dernier, l’une des équipes était chargée de planter une dizaine d’arbres rue Ordonner, dans le 18e arrondissement de Paris : « Ils ont été livrés presque morts. On les a quand même plantés. Sauf qu’un mois plus tard, ils étaient vraiment morts. Notre service est tellement désorganisé qu’on en arrive à obliger les bûcherons à planter des arbres morts », raconte un bûcheron sur son compte Twitter.

Le grimpeur-arboriste Thomas Brail s’est perché dans l’un des platanes proche de la tour Eiffel. © Mathieu Génon/Reporterre

Pourquoi l’abattage d’arbres déchaîne-t-il autant les passions ?

Chaque année à Paris, environ 3 000 arbres sont abattus pour des raisons sanitaires. Mais beaucoup d’autres sont sacrifiés sur l’autel de l’expansion immobilière. Ainsi, aux abords de la tour Eiffel, un projet de bétonnage des jardins menaçait 42 arbres. Pour les sauver, le grimpeur arboriste Thomas Brail a récemment installé un campement en haut d’un platane et commencé une grève de la faim. « Le projet a été revu avec désormais un objectif de zéro abattage. Il est clair que la mobilisation citoyenne autour de la tour Eiffel a changé la donne », assure Christophe Najdovski.

Lire aussi : À Paris, il s’installe dans un arbre pour alerter sur l’état des forêts

La forte mobilisation pour défendre les platanes de la tour Eiffel n’a pas étonné Mathieu, le militant d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) du 5e arrondissement. « Couper un arbre, c’est quelque chose d’émotionnel. Dans une période d’abondance, on ne le remarquerait pas. Mais aujourd’hui, comme il n’y en a pas assez dans Paris, les gens le voient tout de suite. » La capitale de la France est en effet loin d’être une bonne élève en la matière. Selon les chiffres du Green View Index [1], Paris n’a que 8,8 % de couverture végétale, contre 28,8 % pour Oslo ou 12,7 % pour Londres.

Il reste donc beaucoup à faire pour se mettre au niveau d’autres villes européennes. Paris aurait tout à gagner en accélérant les projets de végétalisation car cela fait des dizaines d’années que les études scientifiques démontrent les bienfaits des arbres sur la santé et le moral des humains. La première date de 1984. Le psychologue Roger Ulrich avait démontré que les patients hospitalisés après une intervention chirurgicale se remettaient plus rapidement et avaient moins de complications si leur fenêtre donnait sur des arbres. D’autres études montrent que la présence d’arbres augmenterait l’espérance de vie, réduirait le stress, la dépression ou la délinquance. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), les arbres permettent de réduire jusqu’à 30 % les besoins en climatisation.

Quelle politique de verdissement des villes ?

Face à tant de preuves, pourquoi autant traîner à verdir les rues ? Pourquoi ne pas décider d’un moratoire sur tout abattage d’arbre comme le suggèrent certaines organisations écologiques ? Car replanter, c’est bien, mais éviter de détruire c’est encore mieux, rappelle Tangui Le Dantec : « On constate ces dernières années que les arbres sont toujours une variable d’ajustement des projets immobiliers. Il est aujourd’hui plus que nécessaire d’arrêter le bétonnage qui accentue l’inertie thermique des villes. Toutes les nouvelles constructions devraient se faire seulement sur des espaces artificialisés. Les espaces en pleine terre devraient être préservés, comme par exemple au pied de la tour Eiffel. »

Sur ce terrain à porte de Montreuil, les arbres ont été abattus pour y construire un projet immobilier. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

À Paris, on bétonne toujours autant

C’est encore loin d’être le cas à Paris. Prenons l’exemple du projet Bruneseau, dans le 13e arrondissement, où 29 arbres ont été abattus. « Pourtant, les permis de construire étaient à peine déposés et les recours juridiques ont entraîné l’abandon du projet. Alors, pourquoi un tel empressement ? Ne faudra-t-il pas les garder le plus longtemps possible ? », s’interroge Yves Contassot.

Autre exemple, porte de Montreuil, où 76 arbres ont été coupés pour une « opération urbaine » de 60 000 m2. Des abattages supposés être compensés par une végétalisation rase sur dalle. « Pour un certain nombre de projets, le permis de construire été délivré il y a plusieurs années et prévoyaient des abattages, comme ça a été le cas à la porte de Montreuil. Je n’ai pas pu l’empêcher », dit Christophe Najdovski. L’élu assure que le futur plan local d’urbanisme dit « bioclimatique » obligera les promoteurs à élaborer leurs programmes immobiliers en tenant compte des arbres existants. « Il y a un virage pris sur cette question qui n’existait pas il y a encore trois ans. Nous avons aujourd’hui une prise de conscience généralisée sur la nécessité de préserver l’existant et sur la valeur économique des arbres. »

Mais face à ces promesses politiques, Tangui Le Dantec reste dubitatif : « Les épisodes de canicule vont se multiplier. Il est aujourd’hui plus que nécessaire d’avoir une politique sérieuse, rationnelle et scientifique. C’est une question de vie ou de mort dans les villes comme Paris. Malheureusement, tant que nous n’aurons pas affronté une situation au moins aussi dramatique qu’août 2003, je crains que rien ne change. »

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