« Colonialisme vert » : la gauche visée par des élus guyanais pour s’être opposée aux hydrocarbures
Le député Jean-Victor Castor (gauche démocrate et républicaine) à l'Assemblée nationale, le 23 décembre 2025. - © Adnan Farzat / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Le député Jean-Victor Castor (gauche démocrate et républicaine) à l'Assemblée nationale, le 23 décembre 2025. - © Adnan Farzat / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Le 11 juin, l’Assemblée nationale étudiera la proposition de loi pour réautoriser l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures dans les outre-mer. La gauche, opposée au texte, est accusée en Guyane de « colonialisme vert ».
Cayenne (Guyane), correspondance
« Un choc » et une « amertume profonde » face à « l’hypocrisie et la lâcheté » d’une « gauche bien-pensante » et « dogmatique ». Après le détricotage en commission parlementaire, le 3 juin, de la proposition de loi visant à relancer l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures dans les territoires d’outre-mer, les parlementaires guyanais n’avaient pas de mots assez forts pour acter leur rupture avec la « gauche française ».
Ce texte, toujours inscrit à l’ordre du jour du 11 juin, lors de la niche parlementaire du groupe de la gauche démocrate et républicaine (GDR), où siègent communistes et ultramarins, entend déroger à la loi Hulot de 2017, perçue localement comme un « verrou colonial ». De même que les macronistes, les groupes de gauche se sont positionnés contre, refusant de suivre leurs habituels alliés de la GDR, au nom, notamment, de la défense des engagements écologiques pris par la France à l’international.
Le rapporteur du texte, l’indépendantiste guyanais Jean-Victor Castor, pourfendeur régulier du « colonialisme vert », a aussitôt dénoncé les « écolonialistes inconscients » qui refusent le « développement » de la Guyane et font fi des réalités locales.
Un retard structurel
Ce département, où plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, compte (avec Mayotte) parmi les territoires les plus carencés de France, tant en matière d’éducation, de logements, de santé que de transports avec, en prime, une population en forte croissance. Dans ce contexte, l’enjeu climatique passe sans surprise au second plan et la perspective de subsides pétroliers, aussi incertains soient-ils — Patrick Pouyanné (TotalEnergies) lui-même ayant estimé qu’il n’y avait pas « d’hydrocarbures accessibles » dans les eaux guyanaises — fait rêver.
La Guyane voit déjà ses ressources naturelles pillées par des acteurs étrangers depuis trente ans, elle ne touche guère de retombées liées aux importants crédits carbone générés par la forêt tropicale couvrant 97 % de son territoire, et elle voit son économie grevée par tout un tas de normes européennes inadaptées à sa réalité sudaméricaine — et parfois édictées au nom de la protection de l’environnement [1]. Cette proposition de loi apparaît aussi, et peut-être pour l’essentiel, comme un moyen de se réapproprier enfin son destin.
« Le pétrole n’enrichira que des actionnaires des multinationales »
Cette dimension très politique, sans doute mésestimée par la gauche française, fédère la population locale au même titre que le combat pour l’évolution statutaire visant à doter cette ancienne colonie française d’une plus grande autonomie par rapport à Paris. Toutefois, sur le fond, l’or noir ne fait pas l’unanimité en Guyane, ni d’ailleurs au Guyana voisin, érigé à tort en success story pétrolifère régionale.
Au-delà des organisations autochtones (représentant 5 % de la population), historiquement critiques de l’extractivisme, plusieurs voix écologistes guyanaises rencontrées par Reporterre tentent d’apporter de la nuance.
« Un mirage qui fait rêver les pauvres »
« Pour moi, le pétrole est un mirage qui fait rêver les pauvres et n’enrichira que des actionnaires des multinationales qui accepteront de venir l’exploiter, estime ainsi Michel Dubouillé, ancien élu local écologiste et membre du collectif Stop Offshore Guyane. Après des siècles de colonisation, nous avons plutôt besoin d’un plan Marshall afin de rattraper nos besoins de services publics, structurer des filières agricoles et halieutiques pour garantir l’autonomie alimentaire du territoire. C’est sur cela que nous attendons nos alliés politiques, et surtout l’État. »
« Régulièrement, des personnes arrivent de France avec leurs normes en nous disant de ne pas toucher à notre forêt et ne voient pas nos besoins de développement, mais il y a aussi des écologistes guyanais qui s’opposent au pétrole, car ce n’est pas un projet de société désirable, complète Raphaëlle Rinaldo, directrice de la Sepanguy, la plus ancienne association naturaliste de Guyane, fondée en 1964. Plutôt que de faire miroiter un carburant qui sera moins cher dans dix ans, nous devrions mettre notre énergie sur la promotion de filières liées à la biodiversité (formation, tourisme, recherche) ou sur les questions d’accès au foncier et de souveraineté alimentaire. »
En polarisant ce débat à outrance, les parlementaires guyanais ont réussi à imposer sur le devant de la scène nationale la problématique du retard structurel de la Guyane et de son autonomie, au risque de réduire l’écologie à une vision punitive et étriquée. Au national, ils offrent aussi du crédit politique à peu de frais à la droite et au Rassemblement national qui, sans trop de peine à sacrifier l’écologie, peuvent désormais se poser en héraut du « libre choix des territoires ».