123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageSocial

« Ce qu’il nous reste, ce sont les miettes » : quand le pétrole appauvrit les femmes

Sherlina Nageer, activiste queer, membre de Red Thread, cofondatrice du Greenheart Movement et de Queer Eco Corps Initiative.

Depuis 2019 et l’exploitation d’un immense gisement pétrolier offshore, le Guyana jouit d’une croissance hors norme, mais l’inégale redistribution des richesses nourrit de premières résistances, venant notamment des femmes.

Georgetown (Guyana), reportage

Avec ses suites Deluxe à plus de 100 euros la nuit et ses épais livrets présentant le « Who’s Who » du business guyanien en accès libre, le Regency Suites fait partie des nombreux établissements « d’affaires » de Georgetown — que la capitale du Guyana continue d’inaugurer par dizaines dans une véritable frénésie immobilière. Derrière cette vitrine, « nous ne devenons pas plus riches, nous galérons », déplore Joy Marcus, mère élevant seule ses deux enfants et cofondatrice de Red Thread.

Le samedi 7 mars, l’association occupait la salle de conférence du cinquième étage du Regency, prenant des airs de congrès « anti-ExxonMobil ». La multinationale étasunienne attise en effet la colère des membres de l’association : ExxonMobil est à la tête du consortium exploitant [1] le Stabroek Block, un gisement pétrolier en mer estimé à 11 milliards de barils. Depuis sa découverte en 2015, ce petit pays amazonien de 900 000 habitants situé entre le Suriname, le Brésil et le Venezuela est en pleine effervescence. Ponts, routes et autres infrastructures de services publics y métamorphosent le paysage de l’ancienne Guyane britannique, indépendante depuis 1966. Mais les retombées de l’exploitation de cet or noir sont loin de revenir à tout le monde.

Au premier plan, le parking du centre commercial Amazonia Mall, ouvert en 2024 et propriété de l’ancien joueur de cricket guyanien Ramnaresh Sarwan. En arrière-plan, le Demerara River Bridge, incarnant le projet d’infrastructures le plus emblématique depuis la découverte du pétrole. © Ophélie Loubat / Reporterre

Les cinq dernières années, le produit intérieur brut (PIB) du Guyana a eu beau bondir de 470 % — offrant à cet État alors considéré parmi les plus pauvres des Amériques la croissance la plus rapide du monde —, le sentiment reste très mitigé parmi la population, dont la moitié vivait encore avec moins de 5 euros par jour [2] en 2019, quand la production de l’or noir a commencé.

Sous les affiches illustrant les catastrophes pétrolières de l’histoire récente, les témoignages qui s’enchaînent à la tribune brossent un portrait bien plus contrasté de la « réussite » économique du pays.

Joy Marcus, l’une des membres principales de Red Thread, à la tribune. «  Nous ne profitons pas du pétrole. La majeure partie de nos profits, nous la cédons aux étrangers. Ce qu’il nous reste, ce sont les miettes et le désordre que laissent ces industries lorsqu’elles partent.  » © Ophélie Loubat / Reporterre

Violence économique

« Les écoles n’ont pas de professeurs, les hôpitaux, pas de médecins et les routes ne servent à rien quand on ne peut pas s’acheter de voiture », témoigne Joy Marcus, cofondatrice de l’association à l’origine de cette journée ayant rassemblé une centaine de personnes. Ce réseau fondé dans les années 1980 par des femmes pour lutter contre « les violences systémiques » touchant les Guyaniennes revendique 500 membres dans tout le pays.

« Les routes ne servent à rien quand on ne peut pas s’acheter de voiture »

Au micro, comme dans le public, les femmes sont largement majoritaires et sont issues aussi bien des deux grandes communautés indo et afrodescendantes que des peuples autochtones représentant 10 % de la population. « Cette violence économique fait désormais partie de notre quotidien. Les femmes précaires, élevant seules leurs enfants ou vivant en milieu isolé, y sont les plus exposées. Nous la combattons au même titre que les violences sexuelles, racistes ou liées au genre », détaille l’activiste en débardeur violet et à la coupe afro.

Au Bourda Market, le second plus important de Georgetown, capitale du Guyana. © Ophélie Loubat / Reporterre

La stimulation rapide de l’économie s’est accompagnée de nombreuses pressions inflationnistes — les salaires élevés dans le secteur des hydrocarbures tirant par exemple l’ensemble des prix à la hausse. Les statistiques officielles estiment l’inflation contenue à 3,5 % sur l’année 2025, et à 6,7 % pour les seuls produits alimentaires.

Seulement, ces chiffres, calculés sur le seul indice des prix de Georgetown alors que la vie est plus onéreuse dans l’intérieur du pays, et selon un panier de biens non détaillé, ne reflètent pas la réalité vécue par la population. Sur les marchés, on ne compte plus les témoignages de Guyaniens contraints de multiplier les petits boulots pour payer des denrées ayant « doublé, voire triplé » en seulement quelques années.

© Louise Allain / Reporterre

Depuis octobre 2022, le Stabroek News, journal indépendant de référence [3], chroniquait même l’ampleur de cette misère sociale. Le salaire minimal guyanien, lui, culmine à 430 euros début 2026, malgré de récentes revalorisations.

La situation apparaît d’autant plus inégalitaire au vu des profits engrangés par ExxonMobil — 10,4 milliards d’euros pour le consortium porté par Exxon sur la seule année 2024. Le contrat négocié par la précédente administration, mais que le gouvernement actuel se refuse à remettre sur la table pour ne pas « envoyer un mauvais signal aux investisseurs », est un des plus inéquitables au monde.

Cet accord léonin consent une minuscule redevance de 2 % sur la production (contre 5 à 20 % dans les autres pays pétroliers) et contient une clause permettant à Exxon de récupérer jusqu’à 75 % des bénéfices au nom du remboursement de ses coûts d’investissement. Enfin, la somme restante est partagée entre la major pétrolière et le gouvernement.

Le montant revenant à l’État guyanien est alors stocké dans un fonds souverain constitué en 2019 sur le modèle norvégien [4], mais la gestion de cette manne fait aussi l’objet de critiques.

Une affiche publicitaire d’ExxonMobil promouvant son programme de formation à destination de la jeunesse guyanienne. Selon Frederick Collins, «  Exxon veut se donner une bonne image auprès de la population : ils font des dons, financent des projets, soutiennent le sport, etc. Ils prennent l’argent et nous en redistribuent une partie. Les Américains veulent pouvoir garder le contrôle en permanence.  » © Ophélie Loubat / Reporterre

Corruption structurelle

Certes, les pétrodollars ont financé l’octroi d’un chèque unique de 450 euros à tous les Guyaniens, en 2024, la mise en place de repas gratuits dans les cantines scolaires et des programmes facilitant l’accès au logement. Exxon a aussi ses propres programmes d’aide, notamment dans l’éducation — augmentant ainsi son influence à peu de frais — comme le rappellent les centaines de panneaux de propagande ayant poussé partout dans le pays.

Pour autant, le président, Mohamed Irfaan Ali, élu en 2020 puis réélu en septembre 2025, a largement privilégié le développement des infrastructures au détriment d’une politique sociale et d’une diversification à long terme de l’économie. Et ce, quitte à inaugurer en grande pompe des services publics sans main-d’œuvre, faute d’avoir anticipé les problèmes de formation et d’attractivité de ces métiers sous-payés. « Le pétrole finance un modèle de développement très court-termiste, pas du tout structuré et qui ne bénéficie qu’à une élite, souvent proche des intérêts du gouvernement », tance Sherlina Nageer, activiste écoféministe militant aux côtés de Red Thread.

Le public du meeting de Red Thread est majoritairement constitué de femmes venues de tout le Guyana. © Ophélie Loubat / Reporterre

Plusieurs accusations de corruption dans l’attribution des marchés publics subventionnés par l’argent du pétrole ont aussi émaillé l’actualité guyanienne des dernières années, alimentant la défiance. « Si vous n’êtes pas un ami ou un proche du pouvoir qui soutient haut et fort la politique du gouvernement, vous avez beaucoup moins de chance d’obtenir des contrats », regrette Frederick Collins, membre d’une association anticorruption locale. L’ONG Transparency International classe le Guyana au 84e rang sur 182, sans progression notable depuis cinq ans.

Au cinquième étage du Regency, le sentiment de ne pas bénéficier de l’exploitation du pétrole se conjugue aussi avec les craintes d’en subir les conséquences environnementales. « Le jour où il y aura une marée noire, ce sont nos mangroves, notre faune marine et toutes les communautés côtières qui dépendent de la pêche qui seront affectées », dénonce Sherlina Nageer.

Frederick Collins : «  En théorie, le système des marchés publics n’est pas censé être discriminatoire, mais en réalité, on constate que ces règles sont ignorées ou contournées afin de garantir que certaines personnes obtiennent des contrats — des membres de la famille, des amis, des soutiens du gouvernement.  » © Ophélie Loubat / Reporterre

Une colère sourde

D’autant qu’en cas d’accident, la filiale d’ExxonMobil qui se porte garante s’avère avoir une capacité financière très limitée. En mai 2023, la justice guyanienne, saisie par Frederick Collins et un autre citoyen, a rendu un jugement acerbe contre l’Agence de protection de l’environnement (EPA) du Guyana accusée de « mettre en danger la nation » pour avoir autorisé l’exploitation dans ces conditions. L’affaire, qui voyait le gouvernement se défendre aux côtés d’Exxon, doit être rejugée en appel mais la procédure semble s’être perdue dans les limbes de l’administration.

« Il est très difficile de savoir ce qu’il se passe réellement dans le pays, ce que fait Exxon, où va l’argent du pétrole. C’est encore plus vrai quand on vit dans l’intérieur », dit Nicky Daniels, une Amérindienne venue de Bartica, une ville connectée à l’océan par le large fleuve Essequibo. Elle est marquée par la catastrophe minière d’Omai, en 1995, où plusieurs millions de mètres cubes de cyanure avaient empoisonné le fleuve pendant plusieurs jours avant que la population ne soit prévenue. « On a peur qu’il nous arrive la même chose avec une marée noire », poursuit cette femme de 60 ans, vivant d’un modeste élevage de poulets avec son mari et venue « par curiosité ».

Ann Lowe, 40 ans, et Nicola Daniels, 60 ans, sont venues de Bartica, commune minière située sur les rives de l’Essequibo, pour assister au meeting de Red Thread. «  Il est très difficile de savoir ce qui se passe réellement dans le pays, ce que fait Exxon, où va l’argent du pétrole. C’est encore plus vrai quand on vit dans l’intérieur  », confie Nicola Daniels. © Ophélie Loubat / Reporterre

D’autres voix s’élèvent contre le cruel paradoxe consistant à devenir un important producteur de gaz à effet de serre tout en étant l’un des territoires les plus vulnérables au dérèglement climatique. Georgetown a été construite à 1 mètre au-dessous du niveau de l’océan et, comme l’ensemble de la savane littorale où vit 90 % de la population, la capitale du Guyana n’est protégée des vagues que par un vaste système de canaux et de digues.

Le gouvernement [5] lui rappelle régulièrement le bilan carbone positif du pays, qu’il doit à son importante couverture forestière, et invoque sa « stratégie d’adaptation au dérèglement climatique » pour 2030, qui sera « financée par le pétrole ».

Si elle s’est manifestée aux dernières élections avec la percée d’un candidat populiste hors des clivages ethniques traditionnels, la colère sociale reste largement sourde dans ce petit pays, où l’information circule mal et où une opposition trop vive aux autorités peut rapidement freiner une carrière.

De quoi motiver Red Thread à poursuivre son travail d’éducation populaire et de mobilisation y compris dans les tribunaux — d’autres contentieux contre l’EPA et Exxon sont en cours — afin de comprendre et contrôler au mieux cette fuite en avant extractiviste.


legende