Comment les parcs éoliens pourraient transformer durablement les écosystèmes marins
Les chercheurs ont recensé dix types de pressions générées par les parcs éoliens en mer sur leur environnement. - Public Domain / CC0
Les chercheurs ont recensé dix types de pressions générées par les parcs éoliens en mer sur leur environnement. - Public Domain / CC0
Bruit, risque de collision, routes migratoires modifiées : une vaste étude recense les pressions générées sur les écosystèmes par les parcs éoliens en mer. L’ampleur des conséquences pour la biodiversité reste inconnue.
En Méditerranée, au large de Belle-Île-en-Mer, de Dunkerque, ou encore de la Normandie… D’ici à 2050, l’État prévoit d’atteindre une puissance installée d’éoliennes en mer d’environ 45 gigawatts (GW), soit l’équivalent d’une cinquantaine de parcs. De l’avis des experts énergétiques, la neutralité carbone ne pourra être atteinte sans elles, surtout si notre consommation d’énergie continue de croître.
Avec quelle incidence sur la biodiversité ? C’est la question à laquelle ont tenté de répondre l’Ifremer et le CNRS dans une expertise scientifique collective, dont une première synthèse a été mise en ligne lundi 29 juin. Le rapport complet, de plus de 1 000 pages, sera publié en septembre.
Dans sa forme actuelle, la stratégie nationale de développement de l’éolien en mer est susceptible de transformer de manière « durable » les écosystèmes, soulignent les deux pilotes scientifiques de l’expertise, Cédric Bacher (chercheur à l’Ifremer) et Nathalie Niquil (directrice de recherche CNRS en écologie marine). Le collectif de chercheurs avec lequel ils ont travaillé a recensé, au total, dix « pressions », c’est-à-dire des mécanismes par lesquels ces parcs peuvent modifier les milieux « au-delà de leur variabilité naturelle ».
Commandée par les ministères chargés de l’énergie, de l’écologie et de la mer, cette expertise a mobilisé 25 experts issus de 13 établissements publics de recherche français et belges pendant plus de deux ans. Pour constituer cette revue de littérature — la plus détaillée au monde —, ils ont analysé 411 articles scientifiques portant sur les effets des éoliennes en mer sur la biodiversité.
L’objectif était de « centraliser » et de « mettre en commun » les connaissances sur ces infrastructures énergétiques, dont le déploiement « massif » se déroule dans des écosystèmes « déjà soumis à de multiples pressions, dans un contexte plus large d’altération de la biodiversité », a rappelé lors d’une conférence de presse François Houllier, le président-directeur général de l’Ifremer.
Perte d’habitat et risque de collision
Parmi les « pressions » les mieux documentées — et les plus préoccupantes — se trouve celle exercée sur les oiseaux marins, les oiseaux migrateurs terrestres et les chauves-souris. Certaines espèces, comme les fous de Bassan, ont tendance à éviter les parcs éoliens. « C’est ce qu’on appelle l’effet barrière, explique Nathalie Niquil. Dans ce cas, le risque est une perte d’habitat ou une dépense énergétique supplémentaire. »
Plusieurs espèces d’oiseaux, notamment la sterne caugek, ont déjà modifié leurs aires de distribution et leurs routes migratoires. D’autres, comme les goélands, peuvent au contraire être attirés par les parcs. « Si leur vol est à hauteur de pales, et si les conditions atmosphériques sont à risque, on peut rencontrer des collisions », note Nathalie Niquil.
Les nuisances sonores générées lors de la construction des parcs sont également bien documentées. L’enfonçage des pieux des éoliennes dans les fonds marins produit des bruits très intenses, qui peuvent se propager sur plusieurs kilomètres. « La littérature [scientifique] décrit des réactions physiologiques ou de comportement chez les mammifères marins, les poissons et certains mollusques, comme les calmars », poursuit la chercheuse. Des réactions de fuite ont notamment été observées chez les marsouins communs qui, comme d’autres cétacés, utilisent le son pour communiquer et chasser.
Les experts notent également que les fondations des éoliennes peuvent être colonisées en masse par les moules, les balanes et autres petits crustacés. En mer du Nord, certains mâts d’éoliennes en hébergent plusieurs tonnes. Des études suggèrent que certains poissons, comme le tacaud et le cabillaud, pourraient également être plus abondants à leur proximité.
Répercussions sur les chaînes alimentaires
Cet « effet récif » peut « transformer » la biodiversité sur le long terme, note Cédric Bacher. Tirant parti de cette nouvelle manne, certaines espèces modifient leur régime en consommant davantage de proies associées aux mâts des éoliennes, ce qui peut se répercuter sur les chaînes alimentaires à plus grande échelle.
Parmi les autres pressions recensées, on retrouve l’émission de substances chimiques dans l’eau (notamment en provenance des matériaux anticorrosion qui constituent les éoliennes), le risque d’introduction d’espèces non indigènes, l’introduction dans le milieu de lumière artificielle, de chaleur et de champs électromagnétiques (qui peuvent être perçus par les requins et les raies)…
Ces effets sont bien moins étudiés, observent les auteurs, qui regrettent la persistance de nombreuses « lacunes de connaissances ». Très peu d’études se sont par exemple penchées sur les effets des parcs éoliens sur les algues, le plancton et les chauves-souris. Les scientifiques manquent également de données de long terme, alors que les effets écologiques des parcs pourraient « se manifester progressivement sur plusieurs décennies ».
« L’efficacité des mesures de compensation reste très théorique »
« Les approches multipressions demeurent elles aussi insuffisamment développées », note le résumé aux décideurs, « alors que les parcs éoliens combinent plusieurs pressions susceptibles d’interagir entre elles et avec d’autres pressions anthropiques », comme par exemple la pêche, le transport maritime, les pollutions et le changement climatique.
L’expertise liste quelques pistes d’atténuation de ces pressions : installation de « rideaux de bulles » pour réduire le bruit en phase de travaux, arrêt temporaire des turbines lors de la migration des oiseaux ou lorsque la météo réduit leur visibilité… Ces mesures ont néanmoins plusieurs limites : d’une part, les travaux sur leur efficacité n’ont concerné qu’un nombre limité de groupes biologiques (principalement les mammifères marins et les oiseaux) ; et d’autre part, une grande partie d’entre elles n’ont jamais été évaluées en conditions réelles. En ce qui concerne les mesures de « compensation », leur efficacité reste « très théorique », rapporte Cédric Bacher.
Restent les mesures d’évitement, qui consistent à supprimer les effets potentiels à la source, dès la phase de planification, en évitant les sites où les enjeux écologiques sont importants. Pour le moment, cette stratégie n’a pas été celle du gouvernement. Dans le golfe du Lion, comme le relatait Reporterre, le gouvernement a défini les zones d’implantation des futurs parcs éoliens sans attendre la publication d’une étude délimitant les zones les plus sensibles pour les oiseaux. Résultat : une partie des parcs éoliens chevauchent les zones les plus fréquentées.