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Énergie

Éoliennes en mer : le gouvernement a oublié les oiseaux

Une éolienne semi-achevée du parc pilote EFGL (éoliennes flottantes du golfe du Lion), en construction à Port-la-Nouvelle, près de Perpignan, dans le sud-ouest de la France, le 2 juin 2025.

Le gouvernement a défini les zones d’implantation des futurs parcs éoliens du golfe du Lion avant de connaître les zones prisées des oiseaux. Or plusieurs projets chevauchent ces zones sensibles.

C’est l’histoire d’une étude cruciale arrivée — hélas — après la bataille. D’un calendrier dramatiquement désynchronisé entre la recherche scientifique et l’État. De pouvoirs publics pressés au point de naviguer à vue, sans boussole environnementale. Et dont les décisions pourraient se solder par la perte de nombreux oiseaux dans le golfe du Lion, joyeux repère de flamants roses, de puffins yelkouans, d’ibis falcinelles et de crabiers chevelus.

Cette histoire, c’est celle du programme Migralion, restitué publiquement cet automne dans une relative indifférence médiatique et politique. Lancé en 2021, grâce à une enveloppe de 4,2 millions d’euros cofinancée par l’État et les Régions Sud et Occitanie, ce programme avait pour objectif de documenter la manière dont les oiseaux marins et migrateurs fréquentent le golfe du Lion, dans le contexte du développement de l’éolien offshore en Méditerranée.

Un décret gouvernemental avant les résultats de l’enquête

Afin de réaliser ses objectifs de neutralité carbone, l’État prévoit, d’ici 2050, d’atteindre une puissance installée d’éoliennes en mer d’environ 45 gigawatts (GW). Ces structures nécessaires à la lutte contre le changement climatique pouvant être néfastes aux oiseaux (en les tuant par collision, ou en les éloignant de zones importantes), des scientifiques ont été chargés d’analyser comment les centaines d’espèces qui gravitent autour du golfe du Lion habitent cet espace. L’idée : planifier au mieux les futurs aménagements, afin d’éviter autant de dommages que possible.

Problème (de taille) : le gouvernement n’a pas attendu ces résultats pour déterminer les zones d’implantation des futurs parc éoliens marins. Elles ont été définies par décret, en octobre 2024, un an à peine avant la publication de Migralion, par Catherine Vautrin et Agnès Pannier-Runacher, alors respectivement ministre du Partenariat avec les territoires et de la Décentralisation et ministre de la Transition écologique.

Résultat : une partie des parcs éoliens chevauchent les zones identifiées par les scientifiques comme étant très fréquentées par les oiseaux. « On a mis la charrue avant les bœufs », tempête Dominique Chevillon, vice-président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO).

Carte de vulnérabilité des oiseaux marins face aux projets éoliens dans le golfe du Lion, avec mesure d’incertitude associée (en bas à droite). Issue de la modélisation des données acquises entre 2022-2024. Les zones vertes («  EFGL  », «  EOLMED  » et «  PGL  ») correspondent aux éoliennes pilotes déjà construites. Capture d’écran / Migralion

Le groupe de chercheurs s’était pourtant livré à un impressionnant travail de collecte et d’analyse de données, qui a permis de cartographier finement la présence des oiseaux dans l’espace et le temps. Entre 2021 et 2024, 824 oiseaux de 40 espèces différentes ont été équipés avec des balises de géolocalisation. Une dizaine de campagnes en mer, avec des radars et des scientifiques embarqués, ont été menées ; des radars ornithologiques ont été installés sur la côte, enregistrant 40 000 heures de données…

Elles révèlent que, si les oiseaux marins se concentrent près des côtes lors de leur reproduction, ils étendent leurs ailes bien plus au large hors de cette période, notamment à l’ouest du golfe. Cette zone est également très fréquentée par les oiseaux migrateurs, en particulier durant leurs voyages post-nuptiaux.

« Dans l’imaginaire populaire, les oiseaux partent tout droit vers le Sahara, en volant au-dessus de la mer. En réalité, beaucoup d’espèces prennent le moins de risque possible en longeant les côtes », note Aurélien Besnard, chercheur au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive et coordinateur scientifique de Migralion.

Carte présentant l’intensité des flux migratoires dans le golfe du Lion des oiseaux migrateurs en période prénuptiale (janvier-juin). Deux fermes pilotes («  EFGL  » et «  EOLMED  »), et deux projets futurs, Narbonnaise 1 et le parc «  Golfe du Lion Ouest (GLO) se situent dans le couloir le plus à risque. Capture d’écran / Migralion

La marge de manœuvre pour limiter la casse est désormais très réduite. Les éoliennes des trois fermes pilotes, situées à proximité des côtes — à des endroits où Migralion montre que les oiseaux sont très présents — sont déjà construites. Le parc éolien en mer « Narbonnaise 1 », également situé dans une zone sensible, a été attribué en décembre 2024 à un groupement d’énergéticiens. Les travaux devraient commencer d’ici 2029, pour une mise en service en 2032. Les résultats de Migralion « ne remettent pas en cause la planification retenue par l’État à dix ans », écrit le ministère de la Transition écologique à Reporterre, en précisant toutefois qu’ils « fournissent des éléments importants qui devront être pris en compte lors du développement des projets ».

Seul un des parcs situés dans un endroit à risque pourrait éventuellement être rediscuté, signale Simon Fégné, chargé de projet Eau, mer et littoral à France Nature Environnement (FNE) Occitanie-Méditerranée. Il s’agit du parc « Golfe du Lion Ouest », désigné zone prioritaire pour le développement de l’éolien en mer à horizon 2050. D’une puissance envisagée d’1,1 gigawatt (GW), il est pour le moment planté dans le couloir occidental prisé des sternes hansel, des hérons pourprés et autres oiseaux migrateurs. Cette zone « sera précisée et révisée après une nouvelle participation du public qui devrait se dérouler d’ici une dizaine d’années sur la base des nouvelles connaissances disponibles d’ici là, notamment environnementales », promet le ministère de la Transition écologique.

Des dégâts potentiels « non négligeables »

Migralion n’estime pas les dégâts potentiels de ces parcs éoliens. On peut s’attendre à ce qu’ils soient « non négligeables », selon Simon Fégné. Son inquiétude est d’autant plus forte que le rapport montre que plus de la moitié (51 %) des vols des oiseaux migrateurs ont lieu à moins de 300 mètres, c’est-à-dire à hauteur des pales. Seulement 13 % sont réalisés à moins de 20 mètres d’altitude.

Le placement irréfléchi de ces parcs pourrait fragiliser un peu plus un écosystème déjà meurtri. Une récente étude menée par l’institut de recherches de la Tour du Valat montre que la Méditerranée agonise : en trente ans seulement, l’abondance des espèces marines a décliné de 52 %.

Les puffins yelkouans, comme les flamants roses, ibis falcinelles et crabiers chevelus, ont été observés dans le golfe du Lion. Julien Renoult / Wikimédia Commons

Le problème n’est pas l’éolien en soi, nécessaire pour protéger humains et non-humains du changement climatique, tient à préciser Simon Fégné. « On est favorables aux énergies renouvelables, abonde Dominique Chevillon. Mais pas dans les lieux sensibles. »

Ailleurs en Europe — notamment en Allemagne —, la biodiversité est prise en compte « en amont » dans la localisation des parcs éoliens marins, observe le Conseil national de la protection de la nature (CNPN). En France, le gouvernement a fait ses choix « en prenant en compte tous les éléments socio-économiques [comme par exemple la distance à la côte, qui influe sur le coût des parcs], mais pas les éléments environnementaux. C’est une variable d’ajustement », regrette Simon Fégné.

Beaucoup de propositions, peu d’efficacité prouvée

Pour les parcs actés, les dommages ne pourront plus être limités « qu’à la marge », déplore-t-il. Parmi les pistes envisageables : peindre les pales en noir et blanc pour les rendre plus visibles ; ne pas éclairer les éoliennes, afin d’éviter d’attirer les oiseaux ; arrêter les pales dans les périodes les plus à risque… Cette dernière solution coûte cependant « très cher », signale Aurélien Besnard.

Une autre stratégie consiste à détecter les vagues de migration grâce aux radars météo, et mettre en pause les parcs en fonction. « Ça se fait dans les pays du Nord et aux États-Unis, poursuit le chercheur. Mais des arrêts trop fréquents font beaucoup travailler les machines, ce qui peut poser des risques pour la pérennité du matériel... » Ce qui n’est pas forcément du goût des industriels.

Lire aussi : Un parc éolien voulu et porté par des habitants, c’est possible !

Le risque de collision n’est par ailleurs pas nécessairement le plus élevé au moment des pics de migration, où les oiseaux montent en masse en altitude pour profiter des vents favorables. Les accidents pourraient avoir plutôt lieu « quand il n’y a pas trop de vent, un peu de pluie ou du brouillard. Les oiseaux qui choisissent de passer à ce moment-là sont moins nombreux, mais la mortalité est potentiellement plus importante ».

Globalement, « il y a beaucoup de propositions pour limiter les risques de collision, note le chercheur. Mais très peu d’études prouvent qu’elles sont efficaces. »

Malgré ces limites, FNE Occitanie-Méditerranée dit vouloir travailler avec les porteurs de projet, afin de limiter, autant que faire se peut, les impacts de leurs parcs. « Mais c’est du micro-évitement », regrette Simon Fégné. La LPO songe quant à elle à lancer un contentieux contre l’État.

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