Extraction illégale d’or : face à l’inertie de l’État, des Guyanais prêts à « prendre les armes pour régler le problème »
Des soldats français sur un site d'orpaillage illégal dans l'anse de Sparouine, un affluent du fleuve Maroni, en Guyane française, le 20 octobre 2021. - © Jody Amiet / AFP
Des soldats français sur un site d'orpaillage illégal dans l'anse de Sparouine, un affluent du fleuve Maroni, en Guyane française, le 20 octobre 2021. - © Jody Amiet / AFP
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La justice guyanaise examinait le 23 avril un recours dénonçant la gestion de l’État dans la lutte contre l’orpaillage illégal. Le rapporteur public a reconnu le préjudice écologique, mais pas la « carence fautive » de l’État. Le délibéré sera connu dans un mois.
Cayenne (Guyane), reportage
C’est une audience historique qui s’est tenue, le 23 avril, dans la petite salle du tribunal administratif de Cayenne, sobrement décorée avec de l’artisanat traditionnel, où plusieurs représentants des peuples autochtones avaient fait le déplacement, dont certains en tenue coutumière.
Après deux ans d’attente, la cour examinait enfin le recours porté par 6 associations et 2 habitants wayana du Haut-Maroni — un peuple autochtone vivant dans le sud-ouest de la Guyane — sur la « carence fautive » de l’État français dans la lutte contre l’orpaillage illégal. Autrement dit, l’idée que l’État a failli dans ses obligations définies notamment par la Charte de l’environnement, qui garantit le droit à vivre dans un environnement sain.
Les requérants demandaient aussi pour la première fois à un tribunal français de doter un milieu naturel d’une personnalité juridique, en l’occurrence le fleuve Maroni, bassin de vie des peuples Wayana et Bushinenge, souillé depuis trente ans par les diverses pollutions consécutives à l’extraction illicite d’or.
« On finira par prendre les armes »
Cette audience intervient dans un contexte de recrudescence de l’orpaillage illégal, lié à l’explosion des cours de l’or et à la trop faible coopération transfrontalière, comme Reporterre l’expliquait fin 2025.
Si le Haut-Maroni continue de concentrer une grande partie des nouveaux sites exploités, l’hydre de l’orpaillage provoque l’exaspération de toute la Guyane, y compris de populations pour lesquelles la situation s’était apaisée ces dernières années, comme à Camopi, à la frontière brésilienne.
« Il y a tellement de pirogues qui passent, nous ne pouvons plus dormir. Nous réclamons un barrage militaire permanent, c’est la seule solution, mais il ne se passe rien. S’il faut, on finira par prendre les armes pour régler le problème nous-mêmes », lâche Siméon Monnerville, chef coutumier Teko de Camopi venu assister à l’audience en soutien à ses homologues wayana.
« Personne ne vient voir les contaminations chez nous »
Les conséquences sanitaires, comme la contamination aux métaux lourds, et environnementales, dont l’érosion de la biodiversité, sont largement documentées depuis des décennies. Fin 2025, un rapport parlementaire rappelait que plus de 3 600 km de rivières avaient été détruits depuis 2003 — soit sept fois la Garonne —, dont une partie par l’orpaillage légal. Selon la Cour des comptes, 432 hectares de forêt ont été ravagés, en moyenne, chaque année, depuis 2009.
Dans son avis, le rapporteur public, dont la vocation est d’éclairer les juges, a d’ailleurs bien retenu l’existence d’un « préjudice écologique » sur le Haut-Maroni. Mais aussi, de façon plus inédite, un préjudice « culturel », la culture wayana, interdépendante avec le fleuve, étant affectée par sa destruction.
Pas de carence fautive pour le rapporteur
Pour autant, malgré cette reconnaissance, le rapporteur a rejeté toute « carence fautive » de l’État dans la lutte contre l’orpaillage illégal, arguant que celui-ci agit en vertu d’une « obligation de moyens » et non de « résultats ».
En cela, les différentes mesures prises par l’État, comme les missions répressives Anaconda (2002-2008) et Harpie (depuis 2008) mobilisant 300 militaires au quotidien, et les différents programmes sanitaires expérimentaux de la stratégie métaux lourds, lancée en 2021, témoigneraient des « efforts conséquents » de l’État dans un contexte géographique défavorable.
L’idée d’accorder des droits au Maroni, à l’image de ce que la Colombie, la Nouvelle-Zélande et l’Espagne ont pu faire ces dernières années pour des espaces naturels en danger et qui fait écho au rapport « sensible » qu’entretiennent les peuples autochtones guyanais avec leur environnement, a, elle aussi, été rejetée par le rapporteur public.
Sans surprise, celui-ci a estimé que le tribunal n’était pas compétent pour créer une nouvelle catégorie de droit, et a renvoyé cette « question intéressante » à la « souveraineté nationale ». Un message sûrement entendu par le député guyanais Jean-Victor Castor (gauche démocrate et républicaine), présent dans la salle « en soutien » et très engagé sur la question de l’orpaillage illégal.
« Nous, on veut simplement revenir à notre vie d’avant »
Malgré quelques points positifs, dont ce premier pas vers la reconnaissance d’un préjudice écologique — ce serait le deuxième de l’histoire guyanaise —, l’avis du rapporteur a largement déçu les requérants qui annoncent déjà faire appel si celui-ci s’avère suivi par la cour. Le délibéré sera connu dans un mois.
« Le problème, c’est que les gens qui jugent de ce sujet le font dans une salle climatisée sur le littoral. Personne ne vient voir les contaminations chez nous, personne ne croise les garimpeiros [les chercheurs clandestins d’or]. Ils ne connaissent rien à la réalité du terrain », confie Michel Aloiké, chef coutumier wayana et requérant, à la sortie de l’audience. Et comme une énième litanie, prononcée depuis trente ans, il ajoute : « Nous, on veut simplement revenir à notre vie d’avant. »