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ReportageSocial

Le jardin partagé, une « porte de sortie » pour les habitants d’une commune populaire

« Les gens ont besoin de nous », dit Josselyne, présente à la distribution de fruits et légumes au jardin partagé de Villetaneuse, le 3 juin 2026.

Jardiner, c’est politique ! Lieu de résistance, de lutte et de solidarité, le jardin partagé de Villetaneuse nous le montre bien. En plein quartier populaire, il offre aux habitants « une porte de sortie » bienvenue.

Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), reportage

Il est 11 heures aux abords des rails du tram T8 à Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), en ce mercredi de juin. Les tables sont déjà installées au jardin partagé, les cagettes posées et les petites mains du Ver galant s’activent à trier des fruits et légumes. Tous les mercredis, les associations L’Autre champ et Le Ver galant organisent une distribution de fruits et légumes invendus de Rungis. Tout le monde est le bienvenu pour récupérer sa cagette. Les pousses du jardin, elles, sont en priorité réservées aux bénévoles ayant travaillé la terre. « Vous avez mis où les fraises ? » entend-on au loin. « Les gens ont besoin de nous », glisse Josselyne, fière, en plein triage de choux à côté de Juliette, qui s’occupe des aubergines. L’habitude se voit dans leurs gestes et leur détermination.

Dans ce jardin partagé, on cultive, mais ce lieu est au carrefour de multiples activités : distributions alimentaires, projections de films engagés, ateliers de cuisines du monde. Tout est bon pour créer du lien et apporter un peu de vert sous toutes ses formes aux habitants de cette commune populaire.

« Une équipe est partie ce matin à Rungis chercher des invendus », précise Samuel Lehoux, cofondateur de L’Autre champ. Avocats, bananes, kiwis, cerises, tomates, salades, brocolis, pommes de terre et même champignons : dans ces paniers, « presque tout est bio, ça permet aux bénéficiaires de manger sainement et pour pas très cher », ajoute-t-il. Prix du panier : 2 euros. « Quelquefois, des familles n’ont même pas ces 2 euros, confie Josselyne. Heureusement qu’on est là, qu’on continue à se lever et à aider le plus de gens. »

Sur environ 500 m², le jardin propose des parcelles, des serres, un poulailler et un espace de plantes médicinales. © Enzo Berthier / Reporterre

Membre de l’association depuis six ans, c’est le Covid-19 qui l’a poussée à venir au jardin : « On avait moins l’habitude de s’embrasser et d’avoir du contact physique. Ici, au jardin, c’est exactement ce que j’ai trouvé. » Le jardinage, pour elle, c’est un peu une histoire de famille. Originaire de Martinique, elle plantait beaucoup avec ses parents. « À cause du chlordécone présent sur nos terres, on a dû se limiter. » Ce pesticide, nocif pour la santé humaine, a été massivement utilisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993.

Elle avait 10 ans à son arrivée en France. Elle en a aujourd’hui 73. « On se croirait à la campagne, coupés de la ville, apprécie la retraitée. Ça donne le goût de planter, on voit ce que ça donne et on peut même le manger ! »

« Je suis un peu malheureuse dans mon petit appartement en pleine ville. Le jardin me libère »

À ses côtés, Juliette, 59 ans et originaire de Côte d’Ivoire, est arrivée en France il y a près de cinquante ans. Elle a vécu quelques années chez ses beaux-parents, dans une maison « avec un grand jardin » en Auvergne. « Ça me manque, je suis un peu malheureuse dans mon petit appartement en pleine ville. Le jardin me libère et me permet de cultiver des tas de choses : bissac, gombo, aloe vera, etc. »

Originaire de Côte d’Ivoire, Juliette est arrivée en France il y a près de cinquante ans. © Enzo Berthier / Reporterre

« Se couper du béton »

À sa création en 2012, l’association L’Autre champ, alors sans jardin fixe, organisait de nombreux ateliers autour du jardinage et du cinéma comme vecteurs de lien social et d’émancipation. Elle se déplaçait auprès des jeunes pour les sensibiliser au vivant. Ce jardin partagé a alors ouvert en 2015 au pied des immeubles de Villetaneuse.

« C’était une friche, un ancien pavillon. Les habitants et bénévoles nous ont apporté un coup de main et de bras pour tout remettre en ordre. On a vu une vraie dynamique collective. Comme il n’y avait pas d’eau à l’ouverture, des bénévoles ramenaient des seaux avec de gros sacs de courses », précise Abel Mortada, adjoint au maire de Villetaneuse, qui a vu naître ce jardin.

«  Dans une ville où tu es bloqué entre les quatre murs d’un appartement, ce jardin est comme une porte de sortie  », dit Samuel Lehoux. © Enzo Berthier / Reporterre

« Dans une ville où tu es bloqué entre les quatre murs d’un appartement, ce jardin est comme une porte de sortie », ajoute Samuel Lehoux. Ici, sur environ 500 m², les habitants peuvent trouver plusieurs parcelles et serres, un poulailler et un espace de plantes médicinales.

Pour le cofondateur de l’association, ce jardin est comme « un grand centre social à ciel ouvert » : « On vient s’y retrouver pour être coupé de la circulation, du béton et cultiver la terre. On transmet à ses enfants des cultures perdues. Le simple fait de se retrouver dans un jardin quand tu vis en métropole, ça fait du bien, tu te reconnectes à des choses essentielles. »

Une partie des invendus de Rungis est bio. © Enzo Berthier / Reporterre

S’y découvrir et partager

« Oh ! Il y a des pêches ! » s’exclame Chloé face aux tables débordantes de cagettes remplies de fruits et légumes. « Je sélectionne ce que je mets dans mon panier, il y a tellement de choses », ajoute la Rennaise de 22 ans, ici en stage. Cette ancienne étudiante en droit, aujourd’hui en master d’économie, ne se voyait pas mettre les mains à la terre il y a quelques années. « Je trouve ça hyper thérapeutique, je me sens bien ici. »

« Ce jardin, c’est l’inclusion »

Régulièrement, l’association organise des ateliers culturels. Pour Chloé, ces choix révèlent le côté politique de jardiner, car « c’est lié à d’autres luttes ». « Ils font de l’éducation populaire aux médias, des ateliers cuisine et des projections de films engagés sur la Palestine et l’écologie », ajoute la Rennaise. « Ce jardin, c’est l’inclusion, glisse Marieme, 31 ans, salariée au jardin depuis avril. On distribue des cagettes à des personnes qui n’ont pas trop de moyens, tout le monde peut venir mettre la main à la terre et repartir avec des produits sains. »

Fatima (à d.), ici avec Mina, est la plus ancienne bénévole du Ver galant. © Enzo Berthier / Reporterre

Créer les conditions pour une écologie dans les quartiers populaires

Depuis plus de dix ans, l’association L’Autre champ grandit, le jardin propose plusieurs parcelles où cultiver en fonction des saisons. Pour Samuel, ce lieu est comme un laboratoire dans lequel « créer les conditions pour entrer dans une transition écologique adaptée aux quartiers populaires. Il y a la nécessité de changer le monde localement par rapport au dérèglement climatique. Là où le libéralisme tend à promouvoir la réussite individuelle et à écraser les gens, ce jardin cherche à faire s’émanciper la population via des victoires collectives ». Les décisions sont prises collectivement, et le choix des semis est fait en fonction de l’espace disponible, des saisons, mais surtout de la volonté des membres.

Autosubsistance et sensibilisation vont de pair au jardin partagé. Un peu plus loin des cagettes et de la foule, dans la grande parcelle, Milo est dans une petite cabane en bois. Autour, une odeur de lavande, de mélisse, de menthe et de verveine. Cette cabane regorge de plantes séchées. Elle vient tout juste d’en cueillir pour les mettre à sécher.

«  On vient s’y retrouver pour être coupé de la circulation, du béton et cultiver la terre.  » © Enzo Berthier / Reporterre

« Tu t’inscris dans un modèle qui va à l’encontre de l’économie de marché », confie Fatima, la plus ancienne bénévole du Ver galant, une grande mauve au bout de ses doigts. En la suivant dans le local de l’association, à deux rues des parcelles, des affiches « Ne laissons pas le quartier aux riches » ou encore « Ciné Palestine » bordent le mur. « On organise régulièrement des échanges de graines en Palestine ou au Liban. C’est notre façon de dépasser les frontières et de créer un jardinage internationaliste », confie Milo.

Transmission de savoirs

De retour aux parcelles, les cagettes sont presque vides après le passage des bénéficiaires mais on peut entendre Fatima rigoler. « Vous voulez un artichaut ou un arti-froid ? dit-elle à Jeanne, bénéficiaire régulière. C’est ma mère qui me disait ça. J’adore rigoler ! » Ce contact avec les habitants est essentiel pour elles.

Soline a toujours travaillé en agriculture. Au jardin, elle a trouvé sa place au milieu des parcelles et ce « miracle » du milieu urbain. Pour elle, « comme il n’y a pas beaucoup de place dans les appartements, se retrouver ici permet d’avoir des liens et de se défaire des industries. On mange ce que l’on sème ».

Le jardin propose plusieurs parcelles où cultiver en fonction des saisons. © Enzo Berthier / Reporterre

Mais au-delà de la consommation, il y a tout un travail de sensibilisation : « Les enfants qui viennent ici savent qu’il y a une vie avant l’achat en magasin, ça leur permet de devenir plus responsables », ajoute Soline. Équipés de leurs bottes, des enfants de bénévoles se promènent entre les parcelles. Ils aident à la confection des paniers et arrosent les semis. Il est 16 h 30 quand les bénévoles commencent à jeter les cagettes. C’est la fin de journée. « Je n’arrive plus à couper la pastèque ! On est fatiguées ! » lance Juliette. S’épuiser pour son jardin, tout en se faisant plaisir, une belle façon de lutter et de manger.
 


Pour vous aussi, jardiner, c’est politique ? Alors venez à l’événement festif de Reporterre, « Potagers Révoltés », organisé dimanche 14 juin à Bobigny (Seine-Saint-Denis), à La Prairie du canal. Samuel Lehoux, cofondateur de L’Autre champ, sera également présent. Toutes les infos ici.


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