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Potager politique

Jardins ouvriers, potagers militants : jardiner, c’est résister !

Dans les jardins ouvriers des Vertus, à Aubervilliers.

Les jardins et potagers sont des objets politiques passionnants. Ils sont des zones importantes à défendre, mais aussi des « remèdes à la vie de béton ». Plongée dans ces lieux qui sont parfois « une question de survie ».

En ce mois de juin, les premières tomates font leur apparition et les rosiers colorent le panorama de leur splendeur. Rien de mieux pour installer votre transat. Vous voyez votre jardin comme un havre de paix ? Pas surprenant, c’est un cliché répandu. Pourtant jardiner, c’est politique !

« Dans l’imaginaire, le jardinage est une pratique individuelle, on ne voit pas la dimension collective, explique la géographe Flaminia Paddeu, spécialiste des jardins collectifs en ville. En plus, c’est un acte qui se fait sur le temps long, assez discret. Cela alimente l’idée que le jardinage est apolitique, pas forcément radical et contestataire. »

Et pourtant, rien que le fait de bénéficier d’un bout de vert est en soi le fruit de décisions politiques d’aménagement, de choix sociétaux, de rapports de domination. Autant d’enjeux que Reporterre compte rappeler lors de l’événement festif « Potagers Révoltés », organisé dimanche 14 juin à Bobigny (Seine-Saint-Denis), à La Prairie du canal. En attendant ce beau moment, on vous livre cinq raisons — parmi tant d’autres — qui rappellent que les jardins sont des objets politiques passionnants.

1. En ville, ils sont des zones à défendre

« Mettre des jardins en ville, c’est forcément subversif, estime Sandrine Glatron, géographe étudiant notamment les jardins collectifs de Strasbourg. C’est dire qu’il y a d’autres valeurs que celles du promoteur, qui veut faire du bénéfice sur de l’espace. » Préserver une parcelle de terre dans une ville où le mètre carré d’appartement peut valoir des milliers d’euros est souvent une gageure.

Lieu emblématique de lutte jardinière dans un quartier très populaire, à Aubervilliers, les jardins ouvriers des Vertus pourraient être rabotés pour un projet immobilier. Déjà 4 000 m² ont été détruits pour un solarium destiné aux Jeux olympiques, qui n’a finalement jamais été construit.

Dans les jardins ouvriers des Vertus, à Aubervilliers. © Mathieu Génon / Reporterre

À Tourcoing, les jardins partagés sont priés de laisser place à un centre commercial. À Besançon, ironie de l’histoire, c’est pour construire un écoquartier, soutenue par l’ex-maire écologiste Anne Vignot, que l’on veut raser les jardins des Vaîtes. À Dijon, c’est aussi un écoquartier qui voudrait prendre la place du quartier libre des Lentillères, zone cultivée et en résistance depuis 2010 contre les appétits immobiliers. Ces lieux en lutte se sont fédérés dans une Coalition des jardins populaires en lutte.

Pourquoi tant de jardins menacés ? « Cela montre que c’est tout en bas de l’échelle des priorités des acteurs publics et privés qui ont le pouvoir de produire la ville », dit Flaminia Paddeu.

2. Ils font du bien à ceux qui les cultivent

« Pour ceux qui aiment cela, le jardinage est une activité réparatrice », dit-elle encore. Ces potagers sont d’abord nourriciers. « C’est parfois une question de survie », a observé Angèle Proust, qui prépare une thèse sur l’agriculture urbaine à São Paulo (Brésil) — elle participera à l’événement « Potagers Révoltés ». En France, « il y a aussi un enjeu de subsistance », estime Flaminia Paddeu.

« Avec mes récoltes, je mange bio, je peux même faire un peu de conserves. Sinon je mangerais comme avant : des légumes de fin de marché, pas chers, dont je jette la moitié car elle est pourrie », confiait à Reporterre Khokha Boukhelifa, jardinière à Alès (Gard), en 2020 au sortir du confinement.

« Ce jardin est mon troisième poumon, mon remède à la vie de béton »

Ce sont aussi des espaces verts dans les zones urbaines denses, souvent populaires. « Ici, rares sont les lieux où l’on oublie le bruit des voitures. Ce jardin est mon troisième poumon, mon remède à la vie de béton », nous racontait en 2023 Lila depuis sa parcelle des jardins d’Aubervilliers — elle interviendra également à l’événement de Reporterre. La ville compte 1,42 m² de verdure par habitant contre une douzaine recommandée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Lila dans les jardins ouvriers des Vertus, à Aubervilliers. © Mathieu Génon / Reporterre

C’est d’ailleurs la revendication de ce droit à la nature en ville qui a inspiré le développement des jardins partagés à partir des années 1990 en France. C’est venu du guerrilla gardening : « À New York dans les années 1970, les personnes issues de l’immigration en situation de précarité, des artistes sans le sou, se sont organisés pour revendiquer un droit à l’espace public ouvert, pour jardiner, faire des barbecues, des fêtes avec les voisins », raconte Flaminia Paddeu.

Les jardins partagés sont aussi des lieux où se tissent de nombreux liens sociaux, légers ou forts. « Les gens s’échangent des graines, des recettes, participent à des événements, brisent leur isolement », poursuit la chercheuse. Et le simple fait de devoir organiser la cohabitation dans ces espaces collectifs, c’est de la politique !

Lire aussi : « Pour les personnes migrantes, jardiner est une pratique qui redonne du souffle »

Toutes ces fonctions sociales, atténuant les inégalités, deviennent encore plus fondamentales pour les personnes migrantes. « J’ai beaucoup travaillé avec des personnes qui se sentaient déracinées en ville, à São Paulo, raconte Angèle Proust. Le jardinage les aide à lutter contre leurs traumatismes, les maladies, la dépression. C’est une question de santé mentale et physique. » Ce sont des lieux où l’on peut cultiver des plantes de son pays d’origine, essentielles pour préserver une culture culinaire, par exemple.

Et puis, « les jardins sont des espaces où peuvent s’exprimer les savoir-faire, notamment des personnes racisées ou immigrées qui, souvent, viennent des espaces ruraux. Elles s’y épanouissent et transmettent leurs connaissances », ajoute Flaminia Paddeu.

3. Des lieux soumis aux rapports de domination

Cependant, tous ces bienfaits ne font pas des jardins, en particulier collectifs, des lieux à l’abri des dominations. Questions de classes, genres et races s’y croisent.

La création des premiers jardins ouvriers en France, à la fin du XIXe siècle, avait un objectif de contrôle des classes populaires. « Historiquement, le jardin ouvrier est un instrument de paix sociale, rappelle Sandrine Glatron. Pendant que les ouvriers jardiniers jardinaient, ils n’étaient pas en train de boire un coup et de parler politique au café. »

Aujourd’hui, ceux qui ont subsisté rassemblent « une diversité de personnes, d’origines, de cultures et de races extrêmement différentes », souligne Flaminia Paddeu. Qui nuance toutefois : « À la tête des associations qui gèrent ces jardins, on va souvent retrouver des hommes blancs retraités, qui vont perpétuer cet héritage historique de contrôle et répercuter les clichés de race et de genre. Avec par exemple des a priori négatifs sur les arrivées récentes comme les Afghans, les Asiatiques, les Palestiniens ou les femmes seules. »

«  Jardiner, c’est résister  », lit-on sur cette pancarte installée aux jardins ouvriers d’Aubervilliers, en 2021. © Mathieu Génon / Reporterre

Ce sont aussi des lieux de potentielles tensions entre classes sociales. Les jardins partagés (plutôt qu’ouvriers), qui sont ceux nés de la vague des années 1990 post-guerrilla gardening, ont surtout été créés par des personnes de « classes moyennes supérieures, diplômées, souvent blanches », observe Flaminia Paddeu. À quel point le lieu doit-il être productif ? Comment cultiver ? Ce sont autant de points d’accrochage.

Ces espaces verts urbains sont aussi, parfois, vecteurs de gentrification. « Certaines municipalités utilisent la nature en ville pour faire partir les populations qu’elles estiment non “désirées”, dit Angèle Proust. Cela a été le cas à Seattle dans les années 2000, pour faire partir les sans-abri. »

À Paris, avec l’appel à projets Parisculteurs, la mairie peut contrôler qui sont les acteurs de la végétalisation de la ville, dans un contexte de pénurie d’espaces verts. « Il y a une concurrence entre les associations qui sauront répondre à ce type d’appel à projets et arriver à s’insérer de manière institutionnelle, et d’autres associations ou collectifs informels qui vont être en marge et n’ont pas d’autre choix que d’entrer en lutte pour défendre ces espaces », détaille Flaminia Paddeu.

4. Ils sont un outil des luttes écologistes

Les potagers ne sont pas forcément que des espaces à défendre, ils peuvent aussi être un outil des luttes, et faire partie de leur répertoire d’actions. Ainsi, en introduction de l’ouvrage Militantismes et potagers (éd. Presses universitaires du Septentrion), la sociologue Laurence Granchamp constate que lors de Nuit debout, en 2016, des dalles avaient été retirées de la place de la République, à Paris, pour y créer un potager, ainsi qu’à Nuit debout Grenoble.

Ensuite, en 2019, certains groupes de Gilets jaunes ont aussi, par exemple en Normandie, aménagé « un potager à proximité des ronds-points occupés, tandis que dans le Vaucluse ou en Dordogne, ils réclamaient aux élus des terrains pour y cultiver des potagers solidaires ».

Le jardin partagé de Villetaneuse (Seine-Saint-Denis) en 2023. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Elle relève également l’exemple d’Istanbul, en 2013, quand un mouvement populaire turc s’est opposé à la construction d’un centre commercial au parc Gezi. « Les manifestants avaient également créé des potagers [...]. [Ils] symbolisaient à la fois une résistance écologique et la revendication du droit des citoyens à participer à la fabrique de la ville. »

Ces potagers sont souvent temporaires, petits, peu productifs, mais ils symbolisent le projet de société auquel aspirent les contestataires. « Ils questionnent le rapport à l’alimentation : d’où vient ce que l’on mange ? Et le droit à la nature en ville, à avoir des espaces où cohabiter avec d’autres groupes sociaux, mais aussi avec des non-humains », précise-t-elle à Reporterre.

5. Ils sont des lieux où l’on doit composer avec les non humains

Comment réagirez-vous à une invasion d’escargots et limaces ravageant le moindre de vos plants ? Jardiner impose d’apprendre à composer avec l’altérité. Pour les spécialistes interrogées par Reporterre, le résultat est plutôt au bénéfice d’une meilleure compréhension du vivant.

Des relations se tissent avec tous ceux qui fréquentent le jardin. Sandrine Glatron travaille sur les sols des jardins : « Cela fait un focus sur la biodiversité, mais pas celle des ours polaires, celle des collemboles qui sont à vos pieds et sont importants pour la fertilité des sols, les cycles, de l’eau, des cycles du carbone. »

Dans sa parcelle, le jardinier travaille ses sens et développe une sensibilité à son environnement au sens propre. « Souvent les jardiniers deviennent de fins observateurs de la petite faune de leur parcelle, mais aussi, année après année, du climat », dit Flaminia Paddeu.

Et c’est enfin une relation particulière qui se crée avec les plantes cultivées. « Chez ceux qui ont peur de perdre leur jardin, on constate un attachement très fort à un arbre qui va être détruit, même des semis qu’on a plantés pour l’année, un buisson de fleurs souvent pollinisé, etc., constate encore la chercheuse. J’ai vu des personnes qui n’étaient pas militantes se politiser pour défendre leur jardin. »

© Mathieu Génon / Reporterre
« Potagers Révoltés ! », un événement Reporterre à La Prairie du canal (Bobigny, Seine-Saint-Denis) dimanche 14 juin 2026 de 14 à 21 heures. Toutes les infos ici.

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