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ChroniquePotager politique

« Le jardin, là où les sens s’affinent »

Dans la nature, avoir les sens en éveil est une faculté qui s’apprend dans l’enfance, moins à l’âge adulte. Notre chroniqueuse le constate dans son potager, où il n’est pas aisé de s’occuper de ses plants tout en gardant l’œil ouvert.

Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique, elle livre astuces et réflexions parce que jardiner… c’est politique.



Au mois de juillet, je scrute les tomates. Quasiment chaque jour, à la recherche du moindre rougissement. Quatre doubles rangées, près d’une centaine de pieds de toutes les variétés, formes et couleurs : cerises noires, poires jaunes, oranges en grappe (valencia), roses ovales (olirose), rouges pointues à sécher (dix doigts de Naples), géantes précoces parfaites en salade (berao).

Je les attache — beaucoup me dépassent en taille, déjà. Je tâte l’humidité de la terre sous le paillage. Ciseau à la main, j’élague les feuilles basses à la moindre trace de mildiou. J’évalue l’activité des punaises vertes qui, par leur piqûre, rendent mes récoltes moins savoureuses, voire immangeables.

Dans ce carré-là, rien ne m’échappe. Mais tandis que j’ai le nez dedans, ma fille pointe le ciel en y entendant des cris. « Maman, des aigles ! ». Effectivement. Même pas 3 ans et, déjà, elle lève l’oreille au moindre chant de la huppe, du coucou ou des tourterelles. Elle connaît toutes les cachettes à escargot, repère le moindre insecte nouveau au potager. « C’est quoi ça ? » Que ce soit là-haut ou au ras du sol, elle se passionne pour tout ce qui vole ou grouille. Elle est en alerte, elle observe.

Mieux que moi, je trouve, qui ai le nez collé à mes plantations, au point de ne pas avoir remarqué qu’une des branches du figuier ombrant le potager avait cassé. Je pense à ma to do list : encore les aubergines à pailler, les haricots à arroser. Ou alors, je pars en méditation pendant la séance de désherbage. J’oublie d’écouter, regarder, ressentir ce qui se passe à l’horizon.

Une base de données dans la tête

J’espère donc que ma fille sera, dans ce domaine, un peu comme son père. Est-ce parce qu’il a grandi au milieu des prés, des forêts et des étangs ? Il sait regarder près et loin à la fois. Au bout de trois pas dans la forêt, il a comme déjà tout scanné. L’état de santé des châtaigniers, le taux d’humidité du sol, donc notre chance de trouver des champignons, la quantité de chants d’oiseaux. Les grives sont-elles plus ou moins nombreuses que l’an dernier ? Sont-elles arrivées plus tôt ou plus tard ? À quel moment de la journée les entend-on ?

Au jardin, c’est pareil. Il sait déjà où niche le loriot alors que j’ai à peine remarqué son retour. Il connaît les lieux de sieste des chats, les habitudes du renard et les horaires des sangliers. Il décrypte les chemins de l’eau ; cette année, nous avons ainsi changé le sens de nos rangées pour mieux la retenir. Il a vu là où les aubergines auraient chaud, et c’est vrai qu’elles ont donné tôt et beaucoup.

Il a dans la tête comme une base de données contenant l’historique de chacun de nos arbres fruitiers, mise à jour à chaque fois qu’il arpente nos plantations, et sait ainsi quel pêcher résiste le mieux à la cloque, ou est le plus constant dans sa production d’une année sur l’autre.

« Être comme la biche ou le loup qui tend l’oreille au moindre crissement des feuilles »

C’est douloureux de se rendre compte, par comparaison, à quel point je n’ai jamais développé ces compétences. J’ai l’impression d’être aveugle au vivant, d’avoir les sens endoloris, de sans cesse passer à côté de quelque chose.

Je remarque des choses, quand même. Je pressens quel paillage plaira aux courges et vois bien quelle variété de chou a le mieux résisté aux limaces. Je connais les habitudes de ces dernières, ainsi que celles du liseron qui envahit certaines plantations. L’accumulation des années de vie commune avec mon potager me rend de plus en plus habile à déceler ses besoins. Mais clairement, je n’ai pas ce réflexe ancré d’avoir tous les sens en alerte au moindre pas dehors. Certes, je suis naturellement un peu dans la lune. Mais il n’y a pas là qu’une question de caractère.

Les sorties en forêt, les après-midi au jardin, dans mon enfance, étaient des moments de détente, de loisir. Le but était de débrancher, de se dépenser, pas d’observer. Les moments de concentration, c’était pour l’intérieur : l’école, les activités créatives à la maison, les moments lecture. Ouvrir mes sens à tout-va au monde extérieur est un exercice que j’ai peu pratiqué, car risqué dans le milieu dans lequel j’ai grandi.

Apprendre à recevoir les manifestations du vivant

Dans ma banlieue où le regard est vite arrêté, je n’ai pas appris à regarder loin, à « éponger », absorber, la moindre information de mon environnement. Mon cerveau a plutôt développé la capacité de filtrer le bruit de la circulation, les façades grises et les odeurs de poubelle. Je trie, je synthétise, j’organise avec dextérité.

Une partie de ces qualités est utile au potager. Je sais par exemple tirer parti avec ingéniosité d’un petit espace. Je me sens parfaitement à l’aise dans ma serre de 6 m2. Je voudrais cependant apprendre à observer au-delà. Être, pour vous décrire autrement ce que suppose cet effort d’observation intense, comme quand vous avancez prestement sur un chemin escarpé, tous vos muscles tendus pour rester debout, réceptifs à chaque micro-changement d’équilibre.

Être comme la biche ou le loup qui tend l’oreille au moindre crissement des feuilles, pressentir que, le loriot étant arrivé plus tard cette année, les premières pêches feront de même.

Pour cela, il va falloir que j’oublie de temps en temps ma liste de tâches, pour me laisser atteindre par ce qui m’entoure, est imprévu. Que j’apprenne à recevoir et même rechercher les manifestations du vivant. Que ma concentration sorte de mon carré de tomates. Tout un apprentissage, si difficile à faire adulte, si aisé quand on est enfant.



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