« Au jardin, ma minibassine ne me sauvera ni des crues ni des sécheresses »
- © Camille Jacquelot / Reporterre
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L’hiver humide a ravivé l’envie de notre journaliste de rénover un vieux bassin. Est-ce écologique ? Minibassine ou pas, l’important est surtout de « cultiver l’eau » dans son jardin, explique-t-elle dans cette chronique.
Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique mensuelle, elle livre astuces et réflexions, parce que jardiner… c’est politique.
Splotch, splotch, splotch. Cet hiver, au jardin, j’ai l’impression de marcher sur une éponge que j’essore à chaque pas. Les fèves et les pois gourmands ont gelé, il faut replanter mais comment faire sous cette pluie continue et dans ce sol détrempé ? Allez, on compte sur une éclaircie ce weekend. Mais voilà, encore cette année nos légumes de printemps arriveront tard et finiront essorés par les premières chaleurs. Sauf si le printemps est aussi pluvieux que l’hiver ? Ou alors aurons-nous un temps d’été dès avril ? Chaque année, de nouveaux extrêmes climatiques en termes de température, pluviométrie, sécheresse ou autres sont battus. Et nous, on s’y perd.
Cet hiver humide a en tout cas ravivé l’envie de rénover ce vieux bassin qui ne retient plus l’eau. Un drôle de triangle d’une vingtaine de mètres cubes. Il serait si vite rempli, et cela ferait une réserve en cas d’été sec. Si un arrêté sécheresse nous interdisait d’arroser à partir de la source, nous aurions de quoi sauver le potager.
Mon compagnon médite sa remise en service depuis quelque temps déjà : il a peu à peu réorienté les gouttières vers ce réceptacle. Pour l’instant, malgré les pluies diluviennes, seuls quelques centimètres restent dans le fond car il faudrait refaire une chape étanche au fond, et un enduit de chaux sur les parois. Mais moi, je me demande : « Est-ce écologique de nous aménager ainsi notre minibassine ? »
Une minibassine n’est pas une mégabassine
Résonne en moi l’argument tant entendu en faveur des mégabassines, pourfendues par tant de militants écologistes dont le combat a été relayé dans les colonnes de Reporterre : « Stocker l’eau quand il y en a l’hiver, pour l’utiliser quand il n’y en a plus l’été, c’est du bon sens, voyons ! » La pertinence de ce raisonnement, en particulier quand les mégabassines sont remplies avec de l’eau pompée en profondeur dans les nappes phréatiques, a pourtant été contestée par les scientifiques.
Alors qu’en est-il pour notre minibassine ? Je pressens que cela dépend de plusieurs conditions. Pour lever mes doutes, il me faut appeler des spécialistes. Anne-Morwenn Pastier est chercheuse sur le cycle de l’eau et a fait un rapport sur les mégabassines du Poitou. « Il ferait combien de mètres cubes votre bassin ? » demande-t-elle. Je réponds, elle rigole. « C’est rien ! » Certes, 20 mètres cubes contre les plus de 600 000 m³ visés à terme par la mégabassine de Sainte-Soline… Mais tout de même, sur le principe ? « Ce n’est pas du tout pareil de récupérer de l’eau de pluie et de faire du pompage actif », dit-elle. Ainsi, le collectif Bassines non merci a soutenu « une maraîchère qui n’avait pas eu de droits d’accès à l’eau et a fait un bassin de rétention pour récupérer l’eau s’écoulant de ses serres. » Tant que l’on ne pompe pas, tant qu’il s’agit de l’eau de nos toits, ça va.
Surtout, minibassine ou pas, ce n’est pas le plus important. C’est toute la « gestion » de l’eau dans notre jardin qu’il faut regarder. Avoir un sol riche en matière organique qui retient l’eau. Pailler pour éviter l’évaporation. Planter des arbres autour du potager pour l’ombrer aux moments les plus chauds de la journée. Et puis… réflexe contre-intuitif en cette période où la France déborde à cause de pluies exceptionnelles, il faut ralentir, retenir l’eau. Lui faire une place plutôt que de l’évacuer.
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C’est Samuel Bonvoisin, ingénieur agronome et cofondateur de l’association pour une hydrologie régénérative qui me l’explique. Destruction des haies, fossés de drainage, cultures dans le sens de la pente, bétonisation, évacuation des eaux de pluie vers les égouts… « On a organisé nos paysages pour chasser l’eau », dit-il. Dans nos jardins, c’est trop souvent pareil : grandes pelouses, peu d’arbres. « Maintenant, la mode ce sont les pelouses plastiques, les galets blancs et les palmiers. Et les gens croient que c’est écologique parce que c’est un jardin qui ne demande pas d’arrosage, poursuit-il. Le problème, c’est qu’ils n’utilisent pas d’eau, certes, mais ils n’en produisent pas. Ils alimentent un cercle vicieux. »
« Cultiver l’eau »
Moins vous retenez l’eau, moins il y en aura. À l’inverse, Samuel Bonvoisin propose d’appliquer les principes de l’hydrologie régénérative : « Ralentir l’eau, l’infiltrer, la stocker dans le paysage, planter des arbres pour favoriser l’évapotranspiration, diversifier le paysage », énumère-t-il. Se créer, en somme, un microclimat de fraîcheur et d’humidité. Cela signifie construire des murettes ou des fossés perpendiculaires à la pente, pour que l’eau chemine plutôt que de dévaler les champs en torrents. Favoriser des zones humides. Laisser l’eau stagner en certains endroits. Samuel Bonvoisin appelle cela « cultiver l’eau ».
Quant à l’eau de notre toit, oui, pourquoi pas la stocker mais le plus important est avant tout qu’elle n’aille pas directement à la rivière (il n’y a pas d’égouts chez nous). « Il faut déconnecter ses eaux pluviales et les orienter vers ce que l’on appelle un “jardin de pluie”, qu’elle s’infiltre au maximum, dit-il. Oui, dans ce cas, vous pouvez mettre un stockage d’eau entre la toiture et ce jardin de pluie. »
« Il faut accepter d’avoir des endroits qui restent inondés en hiver »
Des préceptes qui valent aussi dans les périodes de « trop » d’eau comme en ce moment. « Il faut accepter d’avoir des endroits qui restent inondés en hiver », me dit Anne-Morwenn Pastier. Elle travaille sur le marais poitevin, et a constaté que les nappes phréatiques se rechargeaient bien mieux, et que l’eau s’infiltrait bien plus, quand on retient l’eau, en laissant les zones dites de « marais mouillé » en eau l’hiver, plutôt que de les assécher. Face aux crues et aux sécheresses, plutôt que de sans cesse vouloir stocker ou contrôler, il faut composer. « On est plus sur de l’aïkido que dans la boxe », image la chercheuse.
Mon jardin est un paysage plein d’une belle diversité
Je relis le paysage de mon jardin à l’aune de ces conseils, et trouve qu’on ne s’en sort pas si mal. On a planté beaucoup d’arbres ces dernières années, réduisant sans cesse les surfaces de pelouse à la merci des canicules. Mon compagnon me fait remarquer la butte, au fond du pré, juste avant la berge, qui empêche l’eau de dévaler vers la rivière. Et c’est drôle, l’an dernier on a changé le sens de nos rangées, pour les mettre perpendiculaires plutôt que parallèles à la pente, en se disant qu’on garderait ainsi un sol plus humide. On a aussi fini par accepter que le chemin en haut du jardin, au pied d’un mur où ruissellent les eaux de la montagne, soit inondé une bonne partie de l’hiver. Notre petite zone humide à nous.
Sans tout cela, notre minibassine n’aurait pas de sens. Car elle ne sera jamais assez grande pour stocker autant que nos sols et nos arbres. Elle peut permettre de sauver nos tomates d’une canicule, mais ne suffira jamais pour abreuver tout notre jardin en cas de sécheresse. Et avoir un potager au milieu d’un désert serait peine perdue. Mon jardin est un paysage plein d’une belle diversité. C’est celle-ci, avant les solutions techniques, qu’il me faut cultiver. Et quand j’entends le bruit de mes bottes sur le sol éponge, j’espère que je suis sur la bonne voie.
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