Mares, haies, fossés… Face aux inondations, ils tentent de guider l’eau
Jérôme et Audrey à Rumilly, en février 2024. - © Mathieu Génon / Reporterre
Jérôme et Audrey à Rumilly, en février 2024. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Dans le Pas-de-Calais, l’écolieu « De rives et rêves » expérimente des pratiques nouvelles pour prévenir les inondations. Un pari original dans une région où la culture intensive favorise les ruissellements.
Rumilly (Pas-de-Calais), reportage
Le long de la départementale, les champs s’étalent à perte de vue, dans un damier vert et marron. Les parcelles de blé d’hiver à peine germé succèdent à d’immenses étendues labourées. « Voilà les responsables de ce qu’on a subi », lâche Jérôme Sergent, une main sur le volant. Son regard vif semble fusiller le paysage. Deux mois après les inondations qui ont dévasté le Pas-de-Calais, ce natif de Béthune frémit encore de colère : « Sur ces sols à nu et appauvris, la pluie ne s’infiltre plus, elle ruisselle, et emporte la terre », explique-t-il.
Arrivée dans le village de Rumilly, sa voiture ralentit à la hauteur de l’Aa. La rivière s’écoule en gros bouillons marronnasses. « C’est toute la terre fertile des champs qui s’en va », se désole le quadragénaire. Entre novembre et février, le cours d’eau est sorti six fois de son lit.
À quelques mètres de là, un corps de ferme se niche au pied d’une colline boisée. Des canards et des poules prennent le soleil au bord d’une mare. Jérôme Sergent se gare dans un glissement gadouilleux. « Bienvenue à l’écolieu De rives en rêves, lance-t-il. Ici, on cherche des solutions naturelles aux catastrophes naturelles ! »
De rêves à cauchemars
En 2019, à la recherche d’un endroit où implanter leur utopie écolo et nourricière, Jérôme et Audrey, sa compagne, ont flashé sur ce monticule en friche aux abords de la rivière. « J’ai eu un coup de cœur pour l’eau, je ne voyais que le beau côté, sourit, amère, la quadragénaire. Mais De rives en rêves est bien vite devenu "de rives en cauchemars" ». Dès le premier hiver, les torrents ont submergé leur parcelle.
Le couple s’est alors mis en quête de solutions, qui s’inscrivent désormais sur les pentes abruptes de leur domaine. Ici, une fascine, sorte de petite haie de bois tressé « pour retenir la terre du potager », là une bessière, « un fossé qui répartit l’eau à travers le terrain ». Le jardin est parsemé de mares — six au total — dont certaines sont reliées par des tuyaux.
« L’idée est de créer des zones tampons, qui peuvent stocker et filtrer l’eau, mais qui sont aussi une zone refuge pour la biodiversité », souligne Jérôme. Insatiable, il ne s’arrête de parler que pour pointer les rouges-gorges, pinsons et autres piafs qui sifflotent dans l’air frais.
Tous ces aménagements, Jérôme et Audrey les ont découverts à travers l’hydrologie régénérative, une approche venue d’Australie, relayée en France par des passionnés comme Simon Ricard : « On la définit comme la régénération des cycles de l’eau par l’aménagement du territoire, explique ce formateur du bureau d’études Perma Lab, également coprésident de l’association Pour une hydrologie régénérative, créée en 2022. On part du constat d’une forme de dégradation des cycles de l’eau dont les manifestations sont les sécheresses et les inondations, qui sont les deux faces d’une même pièce. »
« Ces terres mises à nu n’absorbent plus la pluie »
Face à l’imperméabilisation des sols — par l’étalement urbain ou par l’agriculture intensive — cette méthode vise à « faire en sorte que la pluie s’infiltre là où elle tombe et soit valorisée sur site », selon l’expert. Pour bien comprendre, il suffit de monter quelques centaines de mètres au-dessus de Rumilly. Sur le plateau, les champs de betteraves et de pommes de terre ont été retournés à la fin de l’automne. Le long des immenses parcelles, l’eau ruisselle en sillons boueux… vers le vallon de l’Aa. « Ces terres mises à nu n’absorbent plus du tout la pluie, décrit Jérôme Sergent. Résultat, tout déboule chez nous. »
La faute au remembrement : « On a arraché les haies et les boisements qui retenaient les pluies, on a asséché les zones humides en les drainant, raconte Marlène Vissac, éleveuse en Aveyron et fondatrice du bureau d’étude Hydronomie. Il y a jusqu’à maintenant une dynamique d’extraction de l’eau des territoires agricoles vers des exutoires, qui se retrouvent saturés. » D’où des inondations récurrentes — voire inéluctables — en aval. « Il faut donc changer de pratiques agricoles, pour améliorer la porosité des sols et retrouver leur capacité d’éponge », dit la spécialiste.
En clair, augmenter la matière organique dans les sols — une terre riche en humus retient bien mieux l’eau — et couvrir les parcelles entre deux cultures — avec des légumineuses par exemple. Elle insiste aussi sur le rôle-clé de l’arbre, « une barrière à l’érosion » qui enrichit la litière de ses feuilles et branchages. Au-delà, il s’agit de restaurer des zones humides, reméandrer les cours d’eau. « Tout ce qui peut ralentir l’eau, pour qu’elle s’infiltre plus », résume Charlène Descollonges, ingénieure hydrologue et membre de l’association Pour une hydrologie régénérative. Autant de techniques mises en œuvre sur l’écolieu De rives en rêves.
Avec un succès mitigé. « Les mares, les fascines, les fossés ont joué leur rôle, dit Jérôme Sergent, mais ce n’était pas suffisant face à l’ampleur du ruissellement. » L’association qui gère le lieu a ainsi perdu quatorze poules et beaucoup de matériel. Seule solution, d’après lui : essaimer sur tout le bassin versant. Il a donc pris son bâton de pèlerin pour aller persuader les agriculteurs alentour. « Beaucoup ne sont pas contre faire autrement », assure le militant, qui envisage une formation pour ses voisins dès le printemps.
« Le climat impose de revoir les choix culturaux »
N’est-ce pas vider le bassin à la petite cuillère ? Suite aux intempéries, sur demande des syndicats agricoles majoritaires, l’État a surtout annoncé des opérations de curage des rivières — controversées d’un point de vue écologique. Et les quelques haies et fascines qui encadrent encore les monocultures sont mal ou peu entretenues, faute de soutien public. À écouter les politiques, la mutation hydrologique n’est pas pour demain.
Pour Marlène Vissac, le monde agricole se trouve pourtant à un tournant sur la question de l’eau. « On arrive à une époque charnière où le climat impose de revoir les choix culturaux, constate-t-elle. Sauf que les agriculteurs ont des difficultés à investir, à se projeter dans l’avenir, il y a quelque chose de l’ordre du fatalisme. On ne sait plus sur quoi parier. » La fuite en avant vers des solutions techniques coûteuses (comme les mégabassines) peut être tentante, surtout si elle est subventionnée. Mais d’autres voies sont possibles, comme celle expérimentée à Rumilly.
Notre reportage en images :