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Incendies

« La stratégie actuelle a montré ses limites » : comment rendre nos paysages résistants aux incendies ?

La fumée d'un incendie près de Vinça (Pyrénées-Orientales), le 6 juillet 2026.

Alors que la saison des feux a débuté de manière précoce en France et que plusieurs incendies sont toujours actifs dans le Sud, chercheurs et paysans appellent à repenser nos paysages pour les rendre plus résilients face aux flammes.

C’est un début de mois de juillet apocalyptique auquel nous assistons en France. Alors que les épisodes caniculaires s’enchaînent, de violents incendies embrasent le pourtour méditerranéen. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé le 6 juillet que près de 11 000 hectares étaient déjà partis en fumée dans l’Hexagone, soit deux fois plus que l’an dernier à la même période.

Selon les projections de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), cette dynamique devrait encore s’accentuer sous l’effet du changement climatique, avec une augmentation de 34 à 67 % du nombre de feux d’ici à 2050, davantage de grands incendies (ceux qui parcourent plus de 100 hectares), et l’extension du risque à de nouveaux territoires, comme les Cévennes, le Haut-Languedoc et les monts d’Ardèche.

« Il faut sortir d’une logique uniquement centrée sur la gestion de crise »

Face à ces feux plus précoces et plus violents, la doctrine française, fondée depuis les années 1980 sur l’attaque massive des feux naissants grâce aux moyens aériens et terrestres, montre désormais ses limites.

« On ne fait plus face aux mêmes feux qu’à l’époque, observe Jordan Szcrupak, paysagiste concepteur à Marseille et membre du collectif Paysages de l’après-pétrole. Ces incendies dépassent désormais les capacités de lutte humaines. Nos forces de secours, qui font un travail admirable, sont déjà presque saturées alors que nous ne sommes qu’au début de l’été. Il faut sortir d’une logique uniquement centrée sur la gestion de crise. »

Le paysage, premier rempart contre les flammes

Des chercheurs tentent désormais de réfléchir en amont des incendies en imaginant et en proposant des aménagements et des paysages capables de ralentir la propagation des flammes. « C’est la fin d’un imaginaire du contrôle, estime Jordan Szcrupak. Cela nous impose désormais de faire une alliance avec le feu, de composer avec lui dans l’aménagement de nos territoires. » Aujourd’hui, rappelle-t-il, environ trois quarts des moyens publics sont alloués à la lutte directe contre les flammes, alors que seulement un quart est alloué à la prévention.

L’enjeu est particulièrement fort dans les interfaces habitat-forêt, ces zones de contact entre les habitations et les massifs boisés. « Elles se sont multipliées ces dernières années du fait de la déprise agricole, qui a favorisé une expansion des forêts et des garrigues, ainsi qu’une urbanisation diffuse, qui n’a pas pris réellement en compte le risque d’incendie », déplore Jordan Szcrupak. Généralement mal équipées en bornes incendies et difficiles d’accès pour les secours, ces zones sont pourtant stratégiques pour protéger les biens et les personnes, et limiter la propagation du feu.

« Les zones boisées à proximité des habitations sont souvent des petites parcelles privées et morcelées, peu entretenues et qui sont de véritables combustibles, ajoute-t-il. Le feu révèle la désorganisation dans la gestion du risque et de l’aménagement du territoire en France. »

À ses yeux, il faut désormais considérer ces territoires comme des « pyropaysages », c’est-à-dire des espaces où la présence du feu fait partie des risques permanents. « On ne peut plus habiter une maison en lisière de forêt dans le sud de la France comme on habite au milieu d’un lotissement. Il faut imaginer une architecture pyrorésistante, des matériaux adaptés [tuiles en ardoise, fibrociment, cadres de fenêtre en acier...], des zones tampons et des paysages pensés pour ralentir les flammes. »

« Déficit de culture du feu »

Concrètement, les leviers existent déjà pour intégrer la présence du feu sur nos territoires. Ils passent par le débroussaillement (déjà obligatoire dans certaines régions), la création de zones tampons avec les forêts, mais aussi par le retour d’activités agricoles capables d’entretenir durablement les espaces.

« La grande problématique de l’aménagement du territoire est de séparer les grandes masses combustibles des zones à enjeux », résume Éric Maille, ingénieur de recherche à l’Inrae dans le laboratoire Écosystèmes méditerranéens et risques. Cela suppose de recréer des coupures de combustible grâce à des cultures, des pâturages, des vergers et des haies, ainsi que par la transmission d’une culture du risque dans la population.

« On sait que 93 % des feux sont d’origine anthropique. C’est de l’imprudence pour la plupart, et cela prouve bien un déficit de culture du feu. Il y a un énorme travail de sensibilisation à faire », affirme le chercheur.

« Les terres sont abandonnées et deviennent des réservoirs de combustible »

Pour Nicolas Mirouze, vigneron dans les Corbières et membre du tiers-lieu paysan Beauregard, la question des incendies est indissociable de celle de la disparition progressive de l’agriculture et du monde paysan. « Nous avons perdu la moitié des surfaces viticoles en quarante ans, constate-t-il. Lorsqu’une vigne disparaît, elle cesse aussi d’être une barrière contre les incendies. Les terres sont abandonnées et deviennent des réservoirs de combustible. Il faut réfléchir à une véritable transition agricole sur notre territoire plutôt que de s’enfoncer dans un modèle de viticulture productiviste qui a atteint ses limites. »

Le vigneron plaide pour un retour de l’élevage extensif, capable d’entretenir de vastes espaces. « L’élevage occupait les Corbières avant les vignes, cela permettrait de créer des corridors pour le pâturage d’ovins et ainsi limiter la propagation des flammes. Tout le monde s’accorde à dire que c’est une bonne idée, mais les conditions économiques des éleveurs sont aujourd’hui tellement dégradées que cela ne se fera pas sans véritables leviers politiques. »

Lire aussi : Après les mégafeux, paysans et chasseurs s’allient pour replanter

Selon lui, les difficultés que traverse le monde paysan et la disparition progressive de l’agriculture extensive sont également un terreau fertile pour la multiplication des feux dans la région. « Ce ne sont pas seulement les paysans qui disparaissent. Ce sont aussi les façons d’habiter ces territoires, les savoir-faire ancestraux, les associations locales de chasse, toute une vie rurale qui entretenait ces paysages et permettait de prévenir les feux en amont. »

« Les brûlages dirigés [fait de détruire préventivement par un feu contrôlé la végétation susceptible de nourrir les incendies] sont aussi des outils efficaces lorsqu’ils sont réalisés dans des conditions très encadrées quand il fait humide, généralement en hiver, ajoute Anne Ganteaume, directrice de recherche à l’Inrae dans ce même laboratoire. Certains pays le pratiquent beaucoup plus massivement que la France. Ils permettent de réduire les combustibles en forêt et de maintenir des coupures. »

Changer d’échelle

Jordan Szcrupak imagine des ceintures agricoles autour des villages, des vergers collectifs, des fermes pédagogiques, le retour des troupeaux, ou encore le développement du brûlage dirigé. « Nous disposons déjà d’une boîte à outils. Pastoralisme, agriculture, agroforesterie, coupures de combustibles… Il ne s’agit pas d’appliquer une solution unique, mais de composer, territoire par territoire, des paysages capables de casser la dynamique des feux. »

« Faire naître une alliance avec le feu »

Une approche qui suppose, selon lui, de réunir autour de la même table forestiers, agriculteurs, élus, chercheurs, pompiers, urbanistes et habitants des territoires. « Ce que les incendies révèlent, conclut-il, c’est un manque de transversalité dans nos politiques publiques. Le feu s’engouffre souvent dans les limites entre les politiques forestières, agricoles, foncières ou d’urbanisme. Les réponses existent et il faut désormais leur donner une traduction territoriale. Les enseignements viendront des expérimentations menées localement. C’est là que pourra naître une alliance avec le feu. »

Localement, des collectifs tentent déjà de tirer parti de leurs expériences et d’apporter collectivement des solutions, avant ou pendant les incendies. C’est le cas dans l’Aude de l’association Corbières solidaires grands feux, qui multiplie les chantiers de reconstruction et de semis, mais aussi de l’École du feu, née à Marseille après l’incendie de 2025 dans le nord de la ville, et qui regroupe habitants et chercheurs pour « apprendre à vivre avec ce risque ».

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