Cette association replante les prairies sous-marines de l’étang de Berre
Pascal Bazile récupère des graines de zostères, des tiges à partir desquelles l’espèce peut être replantée, au niveau de Port-Saint-Louis, où l’espèce a subsisté. - © Estelle Pereira / Reporterre
Pascal Bazile récupère des graines de zostères, des tiges à partir desquelles l’espèce peut être replantée, au niveau de Port-Saint-Louis, où l’espèce a subsisté. - © Estelle Pereira / Reporterre
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Pour rendre ses herbiers à l’étang de Berre, une association y sème des graines de zostères marines. Indispensables à cet écosystème, ces plantes avaient disparu à cause des rejets d’eau douce de la centrale EDF de Saint-Chamas.
Port-Saint-Louis-du-Rhône (Bouches-du-Rhône), reportage
Difficile d’imaginer l’étang de Berre, dans les environs de Marseille, comme un lieu écologique exceptionnel. Réputée pour les effroyables pollutions atmosphériques des industries voisines, la deuxième plus grande lagune d’Europe avec ses 155 km², était pourtant tapissée jusqu’au début des années 1970 d’une incroyable prairie subaquatique. Celle-ci a failli disparaître, les rejets d’eau douce de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas ayant fait dangereusement baisser son taux de salinité. Aujourd’hui, des passionnés tentent de faire revivre cet écosystème remarquable.
Les zostères, ces plantes qui poussent au fond de l’étang, sont indispensables à l’oxygénation de l’eau par la photosynthèse. Elles servent de nurserie et de garde-manger pour les poissons et autres organismes aquatiques, et protègent de l’érosion des fonds sableux ou vaseux grâce à leurs rhizomes.
Les zostères sont des cousines des posidonies, très répandues dans la Méditerranée. Les herbiers de cette famille constituent également de formidables puits de carbone.
« Dans les lagunes, on trouve deux types de zostères adaptées à ces milieux saumâtres, les zostères naines (Zostera noltei) et les zostères marines (Zostera marina) », explique Pascal Bazile, bénévole à l’association 8 vies pour la planète. Elles ont colonisé tout l’hémisphère Nord, du Japon aux États-Unis en passant par l’Europe.
En mai, l’association 8 vies pour la planète s’occupe de la cueillette des graines sur un herbier situé à Port-Saint-Louis-du-Rhône, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de l’étang de Berre. Dans ce bout du monde camarguais, l’eau douce du fleuve se mélange à l’eau salée de la Méditerranée, ce qui offre les conditions propices aux zostères.
Trois membres de l’association se sont donné rendez-vous jeudi 14 mai pour faire une récolte à l’extrémité d’une pointe sableuse, face au port industriel de Marseille et à ses usines imposantes de l’autre côté du golfe de Fos. Habituellement, d’autres bénévoles répondent à l’appel de l’association, mais en ce long weekend de l’Ascension, la récolte se fait en petit comité.
Feuilles fines et feuilles larges
« Les zostères naines ce sont celles qui ont les feuilles fines, qui ressemblent à des cheveux à la surface de l’eau. Celles qui nous intéressent, ce sont les zostères marines, qui ont les feuilles plus larges », montre Laure Jaurès, animatrice en éducation à l’environnement et salariée de l’association.
« Entre mars et juin, elles font des tiges qui portent des épis reproducteurs, qui montent jusqu’à la surface de l’eau », ajoute-t-elle. Ce sont ceux-ci qui sont récoltés. À l’intérieur, les graines « ressemblent à de petits grains de riz verts », explique Laure Jaurès en nous en montrant une sur son index.
« La zostère marine est la plus fragile. Elle a du mal à revenir dans l’étang naturellement, explique Pascal Bazile, pour justifier le choix de l’association de travailler à la reproduction de cette plante-là. La zostère naine a commencé à revenir toute seule à partir de 2007. D’abord, elle commence à faire des ronds, qu’on appelle des taches, de moins de 1 m² jusqu’à 10 m². Puis, elles peuvent finir par faire un grand herbier. À partir de 2012, il a commencé à y avoir des herbiers de zostères naines », raconte-t-il.
Aussi étonnant que ça puisse paraître, ce sont des plantes à fleurs. « Elles sont un peu comme les dauphins et les baleines, qui sont issus d’animaux terrestres revenus à la vie aquatique. Elles sont issues de plantes terrestres qui sont donc revenues à la vie marine, il y a 100 millions d’années », dit Pascal Bazile.
Les rejets d’eau douce d’EDF responsables de la mort des herbiers
La catastrophe pour la biodiversité aquatique de l’étang de Berre a commencé à la fin des années 1960, quand la centrale EDF de Saint-Chamas, exutoire de la chaîne hydroélectrique de la Durance, a été mise en service. L’électricien a rejeté annuellement jusqu’à sept fois le volume de l’étang, provoquant sa désalinisation.
« Beaucoup de plantes qui étaient là ont quasiment disparu. Ce sont des organismes qui sont habitués à un certain taux de sel. C’était non seulement de l’eau douce, mais aussi pleine de limons, qui faisaient des nappes occultant la lumière nécessaire à leur photosynthèse », raconte Pascal Bazile.
En quarante ans, les herbiers de zostères, qui occupaient plus d’un tiers de la superficie de l’étang, se sont drastiquement réduit : il n’y avait plus qu’un hectare de zostères naines soit une surface 6 000 fois moins étendue que dans les années 1960. Et pis encore pour les zostères marines, qui « avaient totalement disparu entre 1972 et 2009, année d’un essai de transplantation par le Gipreb, le syndicat mixte de gestion de l’étang, qui a laissé des taches qui ont survécu jusqu’en 2018 et 2024 », détaille Pascal Bazile.
Depuis 2023, EDF est contrainte dans ses rejets afin de permettre le retour de l’équilibre écologique de l’étang. La cour européenne de justice a d’ailleurs reconnu la responsabilité de l’entreprise et de l’État dans le préjudice écologique en 2004, ce qu’a confirmé la justice française en mars 2026.
Un lent repeuplement
Néanmoins la renaturation ne sera pas immédiate, car les herbiers mettent plusieurs décennies à s’étendre. Depuis 2021, le programme de 8 vies pour la planète est à l’origine de l’émergence d’une vingtaine de taches de zostères marines. « En 2025, nous avions une cinquantaine de tâches qui couvraient environ 50 m² », précise Pascal Bazile. Le syndicat mixte chargé de la gestion de l’étang réalise pour sa part des transplantations de zostères naines depuis 2024, qui ont abouti à 750 m² d’herbiers.
Le mistral glacial ne dissuade pas Pascal Bazile d’entrer dans l’eau. En combinaison de plongée, il palme au-dessus de l’herbier enraciné dans quelques dizaines de centimètres d’eau, pour ne pas le piétiner. Depuis un kayak, Laure Jaurès plonge ses mains dans l’eau pour récolter.
Les épis seront ensuite mis dans des bacs d’eau renouvelée directement depuis l’étang afin qu’ils puissent continuer leur maturation. Une partie de ceux-ci seront notamment installés dans une caravane comprenant des outils pédagogiques pour sensibiliser à l’écosystème de l’étang, que l’association installe l’été sur le port de plaisance de Saint-Chamas.
Lorsqu’elles seront mûres, à l’automne, les graines vont se détacher des épis. « 400 000 graines vont tenir dans un gros verre d’eau, donc même si 1 % arrive à germer, ça fait pas mal de nouvelles pousses », s’enthousiasme Damien Bonnet, le fondateur et directeur de l’association. La plantation des graines dans le plancher de l’étang sera réalisée en octobre et novembre.
« Il me faut du sédiment », s’exclame Damien Bonnet, entrant dans l’eau avec un seau. Pour planter, « les graines, mélangées aux sédiments, seront injectées dans le fond de l’étang », explique-t-il. Une opération réalisée avec un pistolet à mastic, que l’on trouve en magasin de bricolage, allongé et affublé d’un embout adapté et d’une rondelle pour bloquer l’enfoncement de l’outil à la profondeur voulue, à la manière d’un bâton de ski.
Coopération internationale
Ces éléments sont fabriqués par Damien Bonnet avec une imprimante 3D, en proposant une amélioration de l’outil conçu par une équipe de scientifiques de l’université de Groningue, aux Pays-Bas. Les chercheurs néerlandais animent depuis 2021 des échanges européens de bonnes pratiques pour refaire vivre les herbiers de zostères au sein du Seagrass Consortium.
Damien Bonnet est ainsi allé avec l’équipe de l’université de Groningue semer des graines dans le lac de Grevelingen. Cet ancien bras de mer coupé de la mer du Nord par des barrages depuis les années 1970 a connu pour cette raison une désalinisation analogue à celle de l’étang de Berre.
La méthode pour le mûrissement des graines vient quant à elle de l’Institut de science marine de Virginie, aux États-Unis. « Régulièrement, je regarde sur internet s’il y a de bonnes idées. Je suis tombé sur une publication scientifique qui la détaillait. J’ai écrit au professeur étasunien, qui a accepté de nous conseiller », raconte Pascal Bazile.
La coopération internationale se retrouve jusque dans les noms des projets. 8 vies pour la planète a choisi l’intitulé Zorro, pour « Zostères, leur retour rapide comme objectif ». L’acronyme Zorro est également utilisé par l’université de Göteborg en Suède pour désigner son propre programme de restauration des herbiers. Et le tout dernier projet est en train de se monter en Loire-Atlantique, porté par un étudiant de l’université de Nantes avec l’appui de son établissement sous l’appellation Zorro 44. Un marcottage fécond.