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IdéeSports

La Coupe du monde vous déprime : voici une contre-histoire du football

Deux membres des Dégos lors du tournoi Football pour toutes organisé par Les Hijabeuses en juin 2021.

La Coupe du monde le montre une fois encore : le football professionnel est devenu une industrie insoutenable. Du Brésil à la France, ce sport est aussi, dans les stades ou dans la rue, un bel espace de résistance, comme le narrent ces œuvres.

Le coup d’envoi sera donné jeudi 11 juin. Quarante-huit équipes, trois pays hôtes — Canada, États-Unis, Mexique —, des milliers de kilomètres d’avion entre les sites de compétition, un partenariat de la Fifa avec Aramco, géant pétrolier saoudien, et des profits qui s’annoncent records.

La Coupe du monde 2026 est un cas d’école : avec le Mondial au Qatar en 2022 et ses 6 500 travailleurs migrants morts sur les chantiers, jamais une compétition sportive n’aura autant symbolisé l’insoutenabilité structurelle du sport-spectacle. Ce qu’elle reflète, c’est ce que le football professionnel est devenu en trente ans : une industrie indifférente à la planète qui la supporte.

La révolution libérale, ou comment le foot a été capturé

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter aux années 1990. C’est ce que fait Jérôme Latta dans Ce que le football est devenu — Trois décennies de révolution libérale (Divergences, 2023). Cofondateur des Cahiers du football et chroniqueur au Monde, Jérôme Latta y décrit une « révolution libérale qui a empoisonné le football en le rendant mortellement séduisant » : l’explosion des droits télévisés, qui a reconfiguré les compétitions et leurs calendriers non plus pour le public mais pour les diffuseurs ; la libéralisation du marché des joueurs, réduits à des « actifs spéculatifs » ; la concentration des ressources dans une poignée de clubs, formant une oligarchie dont la puissance financière détermine désormais les résultats sportifs. Les stades sont devenus des « centres de profit », les spectateurs des « consommateurs ».

Essais, BD, manifeste... Notre sélection d’œuvres sur le football. Montage Reporterre

Une douce chimère que d’espérer changer tout ça ? « Céder au fatalisme, ce serait l’assurance que rien ne change, répond Latta. D’un programme de réformes réalistes à une révolution, tout reste imaginable. »

Un autre football n’a jamais cessé d’exister

Ce que déconstruisent les œuvres suivantes, c’est l’idée que le football populaire serait un paradis perdu. Un autre football coexiste, résiste, s’invente — parfois sur les mêmes pelouses que le foot-business, dans les mêmes tribunes, et depuis bien plus longtemps qu’on ne le croit.

Une histoire populaire du football de Mickaël Correia — publié en 2018 aux éditions La Découverte, puis adapté en bande dessinée avec JC. Deveney et Lelio Bonaccorso chez Delcourt en 2025 — en donne la mesure. Le livre suit le ballon rond « par en bas », et chaque exemple dit quelque chose d’une époque.

Pendant la Première Guerre mondiale, des munitionnières — ces ouvrières des usines d’armement britanniques — ont fondé leurs propres équipes de football, et joué devant des dizaines de milliers de spectateurs. En 1920, 53 000 personnes ont assisté à un match des Dick, Kerr Ladies à Goodison Park. Le 5 décembre 1921, la Fédération anglaise interdisait aux clubs de prêter leurs terrains aux équipes féminines. L’interdiction a duré cinquante ans. Les joueuses ont continué pourtant, dans des parcs improvisés, ou en fondant cinq jours plus tard leur propre ligue.

Les matches disputés par le club de foot féminin le “Dick, Kerr Ladies FC” attiraient jusqu’à 50 000 spectateurs. National Football Museum

Puis est venu Matthias Sindelar, attaquant autrichien surnommé le « Mozart du football ». Après l’Anschluss de mars 1938, le régime nazi a organisé un match censé célébrer l’annexion de l’Autriche : les deux équipes devaient se quitter sur un 0-0 fraternel. Devant 60 000 spectateurs au Praterstadion de Vienne, Sindelar s’est appliqué à rater ses occasions… jusqu’à la 70ᵉ minute, où il marqua. Puis il dansa, ostensiblement, devant la tribune des dignitaires nazis. L’Autriche s’imposa 2-0. Sindelar refusa ensuite de porter le maillot du Reich. Il fut retrouvé mort dans des conditions troubles en janvier 1939.

Quarante ans plus tard, c’est au Brésil que le ballon roule contre une dictature. Dans Latéral gauche — Figures du foot politique (Libertalia, 2026), le journaliste et historien du sport Nicolas Kssis-Martov raconte notamment l’expérience de la « démocratie corinthiane » : de 1981 à 1984, le médecin et milieu de terrain Sócrates et ses coéquipiers du Sporting Club Corinthians Paulista inventent une forme d’autogestion totale du club — joueurs, masseurs, chauffeurs de bus votent ensemble toutes les décisions, à égalité. Ils floquent « democracia » dans le dos de leurs maillots, s’engagent dans le mouvement Diretas Já pour des élections libres, et font du terrain une tribune. La dictature s’essouffle. Les Corinthians n’y sont pas pour rien.

Ce fil se prolonge jusqu’à aujourd’hui. En 2022, au Brésil toujours, les torcidas du Corinthians — dont les Gaviões da Fiel avaient déclaré publiquement en 2018 qu’« un Gavião ne vote pas Bolsonaro »brisent les barrages érigés par des camionneurs bolsonaristes pour empêcher la transition démocratique après la défaite du président sortant. Sur les pelouses, dans les tribunes ou dans la rue, cette histoire populaire du football continue de s’écrire.

Cartographier, proposer, inventer

C’est ce foisonnement que documente l’Atlas du football populaire de Yann Dey-Helle (Terres de feu, 2024), animateur du site Dialectik Football, média au point de vue résolument anticapitaliste sur le ballon rond. Son inventaire est minutieux : des supporters’ trusts anglais (ces associations de fans qui, depuis les années 1990, résistent aux propriétaires, reprennent leurs clubs ou en créent de nouveaux) à l’Unionistas de Salamanque, club de troisième division espagnole géré par plus de 5 000 socios sans aucun actionnaire privé ; du Clapton Community FC de Londres (club antifasciste de dixième division, ancré dans l’est populaire de la capitale, qui draine plusieurs centaines de spectateurs à chaque match) au collectif féministe La Nuestra en Argentine, dont les joueuses revendiquent un football libéré des logiques de performance et de compétition.

Dian Malal, capitaine de l’équipe FSGT Melting Passes en 2017. © Alexandre-Reza Kokabi / Reporterre

En France, les alternatives, encore rares, se développent surtout à l’écart du football fédéral classique, dans le giron de la FSGT — Fédération sportive et gymnique du travail —, qui abrite des clubs comme Les Dégos, collectif majoritairement composé de lesbiennes et de personnes trans luttant contre les discriminations dans le sport, ou encore Melting Passes, né de la rencontre entre des mineurs étrangers isolés et des étudiants en droit, dont l’épopée a été documentée dans le film Just Kids.

Le Ménilmontant FC 1871, à Paris, a fait le choix inverse : évoluer au sein de la FFF — dans le district de Seine-Saint-Denis — pour « toucher le plus de personnes possible », selon ses fondateurs. Autogéré, autofinancé, fonctionnant en assemblée ouverte où chaque voix a le même poids, ce club né en 2014 dans le sillage de militants antifascistes et d’ex-ultras parisiens revendique une identité politique affirmée. Son slogan : « Love football, hate fascism ». Le documentaire Notre Ligue des champions donne la parole à ses adhérents.

Les Dégos ont participé au tournoi Football pour toutes organisé par Les Hijabeuses en juin 2021. © Teresa Suárez

Ces alternatives ont leurs limites, que Yann Dey-Helle ne dissimule pas. Évoluer dans un système capitaliste impose des compromis. Et le football populaire, même prospère dans les divisions amateurs et dans une fédération à part, peine à faire bouger les instances qui gouvernent le haut niveau.

Contrer, dribbler, inventer

C’est précisément ce plafond que cherche à faire sauter Foot Manifesto — 15 propositions pour sauver le ballon rond de Mickaël Correia et Sébastien Thibault (Divergences, 2026), dont le premier chapitre est vide, intentionnellement. Cette absence de mots est dédiée au silence imposé à Christophe Gleizes, journaliste à So Foot et Society, arrêté au printemps 2024 alors qu’il enquêtait sur la Jeunesse sportive de Kabylie — le plus grand club de football d’Algérie — et condamné à sept ans de prison sous des charges d’apologie du terrorisme criminalisant en réalité un reportage. La rédaction de Reporterre se joint aux auteurs pour réclamer sa libération.

Structuré en trois temps — contrer, dribbler, inventer —, l’ouvrage rassemble journalistes, universitaires, éducateurs et écrivains autour de quinze propositions. Certaines relèvent de la régulation : abolir le Ballon d’or, ce dispositif de starification qui naturalise un ordre du monde capitaliste et eurocentré sous les atours de la méritocratie sportive ; réformer une Fifa que son propre président, Gianni Infantino, a selon eux transformée en monarchie privée.

« L’accaparement du football n’est pas une fatalité »

D’autres relèvent de la démocratisation : instaurer la propriété collective des clubs, garantir la gratuité des retransmissions, organiser la décarbonation des compétitions à l’heure du dérèglement climatique. D’autres encore, plus inattendues : transformer les grands stades — souvent construits sur fonds publics, occupés par des clubs privés et vides les trois quarts du temps — en équipements à mission ouverts aux associations, aux structures d’insertion, aux habitants des quartiers populaires qui en sont trop souvent tenus à l’écart.

« L’accaparement du football par les obsédés de la rentabilité n’est pas une fatalité », écrit Mickaël Correia en préface. Sur ce point, ces œuvres rappellent que pour en finir pour de bon avec le foot-business, c’est bien au capitalisme qu’il faudrait s’attaquer. Le football, lui, survivra, car il « n’a nul besoin de tout cet argent qui se déverse sur lui et qui le corrompt, écrit Jérôme Latta. Ceux qui l’aiment ne l’aimeront pas moins. »

Le Mondial 2026 sera ce qu’il sera : quarante-huit équipes, trois pays, Aramco. Pendant ce temps, ailleurs, le ballon roule autrement.

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