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TribuneSports

« Et si on interdisait les pubs climaticides au Tour de France ? »

18e étape du Tour de France 2025, reliant Vif à Courchevel, dans les Alpes, le 24 juillet 2025.

Le Tour de France, qui débute le 4 juillet, opère une surenchère commerciale polluante depuis ses débuts. L’auteur de cette tribune propose ainsi que les secteurs les plus carbonés ne puissent plus y participer.

Laurent Castaignède est ingénieur centralien, conseiller en bilan carbone et essayiste. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les transports et, dernièrement, d’un essai sur l’empreinte environnementale du sport, Le Revers de la médaille (Écosociété, mai 2026).



Alors qu’en Amérique du Nord la Coupe du monde de football bat son plein... de carbone, en dépassant probablement le record qatari, la France accueille sur son sol une nouvelle édition du Tour de France cycliste, qui démarre le 4 juillet.

Sans donner les détails de son calcul, l’équipe d’organisation du Tour révélait sur son site internet, en ce qui concerne l’édition 2021, une empreinte environnementale globale de l’épreuve assez conséquente de 216 388 tonnes équivalent CO2 (tCO2e), valeur intégrant l’organisation matérielle ainsi qu’une estimation des déplacements des spectateurs, a priori depuis leur domicile. Ce chiffre correspond environ à l’émission mensuelle en gaz à effet de serre de l’ensemble des Bordelais ou des Lillois dans leur vie courante.

Lire aussi : Au Tour de France, « la caravane publicitaire est une gabegie écologique »

Mais cette évaluation, pour salée qu’elle soit déjà, omet un poste clé : la publicité. Omniprésente sur le Tour, et lors des retransmissions télévisées, celle-ci induit la surconsommation de produits et services de secteurs d’activité variés, coûteux en gaz à effet de serre aussi. Il est donc plus que nécessaire d’éclairer aujourd’hui ce poste, car il n’a pas cessé de prendre de l’ampleur ces dernières décennies.

Des pubs présentent depuis toujours

La surenchère commerciale autour du Tour est présente dès les débuts. C’est pour faire concurrence au quotidien sportif Le Vélo, qui avait créé avec succès la course cycliste Paris-Roubaix en 1896, qu’Henri Desgrange, directeur du nouveau quotidien L’Auto, lance en 1903 la première édition du Tour de France, une longue course de six étapes d’environ 400 km chacune. Son objectif est de dynamiser les ventes estivales du journal, et de valoriser, du même coup, les pages de réclames.

Le succès est immédiat. Des sociétés commerciales rejoignent vite l’aventure, notamment celles qui financent des équipes de cyclistes professionnels. Elles peuvent ainsi afficher le nom de leur marque sur les maillots des coureurs et sur les voitures suiveuses pour mettre en avant leurs produits — majoritairement des bicyclettes, des motocycles ou des pneumatiques.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le quotidien L’Équipe succède à L’Auto, interdit pour collaboration avec l’ennemi. Le journal demeure aujourd’hui intimement lié à la course, au sein du groupe Amaury Sport Organisation (ASO), propriétaire de l’épreuve.

La loi aurait pu limiter là cette inflation publicitaire pour préserver « l’esprit du sport », mais il n’en fut rien : elle va enfler d’année en année.

« L’inflation publicitaire va enfler
d’année en année »

En 1930, sous l’influence de Desgrange encore, les équipes de marques sont remplacées par des équipes nationales, en échange de la mise en place d’une caravane publicitaire, un défilé commercial motorisé précédant quotidiennement de quelques heures le passage des coureurs. Mais, en 1962, les organisateurs rebasculent l’épreuve en équipes de marques, lesquelles s’ajoutent… à celles de la caravane.

Les messages publicitaires vont ainsi se multiplier, et donc la consommation de produits et services promus d’autant plus variés que des marques nouvelles, valorisant des produits alimentaires, des boissons alcoolisées ou des cigarettes par exemple, puis internationales (de tous horizons, jusqu’au secteur des hydrocarbures — actuellement, 4 des 23 équipes inscrites le sont au nom d’États ou de groupes pétroliers ou gaziers), remplacent celles des fabricants de vélos, qui peinent à suivre l’augmentation des budgets.

Le tout s’amplifie encore avec la retransmission en direct du Tour à la télévision, grâce à des caméras embarquées sur des motos. Les nombreuses villes traversées se démènent elles aussi chaque année pour apparaître au mieux sur les petits écrans et aux visiteurs d’un jour — perçus comme autant de possibles investisseurs et de futurs touristes.

Interdire SUV et énergies fossiles ?

Si le Tour de France est régulièrement vilipendé pour ses atteintes à l’environnement, liées au passage des coureurs, d’une troupe d’accompagnateurs motorisés et au trépignement, au bord des routes, de foules de spectateurs, sans compter les arbres abattus pour favoriser la circulation, l’équipe d’organisation ne cesse d’afficher sa volonté d’inscrire l’épreuve dans la lutte contre le changement climatique, en promouvant le slogan « C’est mon tour j’agis » et la doctrine ERC, éviter-réduire-compenser.

Or, même s’il est impossible de détailler ici les retombées, en termes de gaz à effet de serre, de toutes les incitations à la surconsommation du Tour, sa facture carbone donne quelque peu le tournis : l’empreinte totale de l’épreuve, dans sa configuration actuelle et en ordre de grandeur, serait dorénavant d’environ 1 million de tonnes de CO2e (MtCO2e), soit plus du quadruple de la dernière estimation officielle ! On parle là des émissions mensuelles de la moitié des Parisiens...

« Ils ne peuvent plus faire l’impasse sur une profonde remise en question »

La Coupe du monde de football est aussi largement concernée par cette évolution. L’empreinte de l’édition qatarie de 2022, officiellement de 3,8 MtCO2e, avoisinerait ainsi plutôt les 12 MtCO2e, publicité et consommation attenante comprises. Quant à l’édition 2026, elle est bien partie pour établir un nouveau record de la discipline avec plus de 9 MtCO2e, fruit de la multiplication des déplacements lointains de supporters et d’investissements publicitaires record, malgré l’absence de construction de nouveau stade.

Au final, s’ils veulent vraiment afficher une ambition écologique, les grands événements sportifs internationaux ne peuvent plus faire l’impasse sur une profonde remise en question des moyens alloués aux messages publicitaires qu’ils contribuent à porter. Pour commencer, pourrait-on par exemple envisager que les secteurs d’activité les plus carbonés (énergies fossiles, compagnies aériennes, fabricants de SUV…) ne puissent plus y participer, comme en son temps (1991) la loi Évin avait interdit toute forme de publicité pour le tabac et limité celles en faveur de l’alcool, pour préserver la santé des populations ?

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