« Non, cher ONF, nos châtaigniers n’étaient pas condamnés »
L'Office national des forêts a vendu la coupe à une entreprise locale. - © Marie Astier / Reporterre
L'Office national des forêts a vendu la coupe à une entreprise locale. - © Marie Astier / Reporterre
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Dans les Cévennes, une vingtaine d’hectares de châtaigniers ont été abattus. Une coupe rase qui émeut les riverains habitués de cette forêt. Parmi eux, notre journaliste Marie Astier, qui se demande comment on aurait pu faire autrement.
La pluie rend la scène encore plus triste. Nos bottes avancent dans le chemin de boue tracé par les chenilles de l’engin qui, quelques dizaines de mètres plus loin, abat les arbres un à un, tels des fétus de paille, avant de les empiler. D’un côté, les branches hautes qui vont être broyées pour partir en plaquettes. De l’autre, les troncs qui finiront en bûches. Les tas sont disposés de part et d’autres de la large allée. Une avenue des Champs-Élysées version destruction. Le sommet de la colline est déjà dégarni, et bientôt, ce sera au tour des pentes.
Au sol, là où tout n’a pas été écrasé, se trouve encore le matelas de feuilles mortes couleur d’automne, et des châtaignes à moitié croquées par les sangliers. Dans ce bois, « j’y viens depuis que je suis né », m’affirme Gilles, 63 ans et habitant de Saint-Florent-sur-Auzonnet, la commune voisine. C’est son refuge, loin du bruit de la route et des tumultes du monde. « C’est le seul endroit où l’on peut évacuer tous ses problèmes », dit-il.
C’est sa femme, début janvier, qui a sonné l’alerte. « Elle l’a vu en promenant le chien », raconte Gilles. « Tout le monde venait là ramasser les châtaignes », me dit-il, énumérant tous les villages alentour. De là, l’histoire a vite fait le tour du coin… Et est arrivée jusqu’à mes oreilles. Promeneurs du dimanche, randonneurs, cueilleurs de champignons, ramasseurs de châtaigne, chasseurs…
Tous les jours, j’ai des nouvelles de l’un ou l’autre, qui est allé voir comment la coupe avance. Les vieux comme Gilles en reviennent avec la larme à l’œil. « L’ONF rase Maraval », dit-on chez moi. Les châtaigniers de la parcelle 107 de la forêt domaniale du Rouvergue, pour être précis, soit une vingtaine d’hectares appartenant à l’État et gérés par l’ONF — Office national des forêts. Pour l’institution, il n’y a pas d’autre solution que de couper ces arbres malades… Mais nous, face à ce paysage de désolation, ne pouvons croire que c’était la seule option.
Me voici donc en haut de la colline au-dessus de chez moi, avec Gilles, à contempler les Cévennes et la fin du bois que je fréquente régulièrement le weekend. Une angoisse monte : dans ce paysage d’arbres coupés, je n’ai plus mes repères. Où est la pente riche en girolles ? Le coin à cèpes ? Ici, nous avons rempli des paniers entiers de trompettes de la mort. Certains étés, nous y avons même trouvé des oronges, un champignon jaune or au goût réputé de noisette. Un mets de luxe.
« C’est un patrimoine, des châtaigniers pluriséculaires comme ça »
À l’automne, tous les automnes, nous y avons aussi traîné les copains, à l’occasion de notre « weekend châtaignes » annuel. Ils s’en souviennent, d’avoir dû hisser les gamins dans ces chemins verticaux, des feuilles mortes jusqu’aux mollets, pour aller y chercher les plus belles châtaignes de la vallée. Grosses, goûteuses, abondantes. Nous en faisions de la purée et de la confiture. Ce bois était un lieu de subsistance. Tout n’est pas encore coupé que j’en parle déjà au passé. Gilles aussi.
« C’est un patrimoine, des châtaigniers pluriséculaires comme ça », se désespère-t-il. Ils sont pourtant en aire d’adhésion au parc national des Cévennes, sur le territoire de l’AOP Châtaignes des Cévennes. Mais cet ancien verger, autrefois cultivé comme tant d’autres en Cévennes, est aujourd’hui à l’abandon.
J’appelle l’ONF, pour comprendre les raisons de cette décision radicale. « Oui, dans les Cévennes, les châtaigniers ont un côté sacré », commence, à peine après avoir décroché, le responsable ONF du secteur, David Massa. Il n’a pas l’air surpris. Les gens qui s’émeuvent que l’on coupe des arbres, j’imagine que c’est son quotidien.
« Les arbres étaient en train de dépérir, on n’avait pas le choix, m’explique-t-il. Ils avaient toutes les maladies possibles : le chancre, l’encre, la roulure… Et puis il y a le changement climatique. Ces châtaigniers, ils avaient 99 chances sur 100 de mourir ! »
Les couper à ras des souches est pour lui une tentative de sauvetage. « En l’espace de six mois, un an, vous allez avoir des pousses de 2 à 3 mètres », m’assure-t-il. Il m’apprend aussi qu’ils ont prévu de laisser quelques îlots d’une centaine de mètres carrés, avec les plus vieux arbres. Mais ne me fait pas de promesses. Le changement climatique dicte sa loi : nos châtaigniers ne sont qu’à 400 mètres d’altitude, pas assez haut pour rester dans des températures vivables pour cet arbre dans les décennies à venir.
« Mes gamins, ils ne verront jamais des châtaigniers comme on a connu »
« Avec un peu de chance, ils vont repousser. On va peut-être gagner 20 ou 30 ans. Mais mes gamins, ils ne verront jamais des châtaigniers comme on a connu, de 50, ou même 80 cm de diamètre », poursuit le responsable avec pédagogie. À terme, selon les plans de l’ONF, cet ancestral verger de châtaigniers doit laisser sa place à une forêt mosaïque, faite de chênes verts ou pubescents, par exemple, plus adaptés au changement climatique.
Certes, mais n’aurait-on pas pu, par exemple, ne pas raser les 20 hectares d’un coup ? Maintenant qu’il n’y a plus de couvert, on imagine facilement les jeunes rejets griller à la première canicule, ou le sol raviner à la moindre pluie, au pays des épisodes cévenols… Le forestier me concède une contrainte économique. « Vous avez vu la machine qui se déplace ? Cela coûte 200 ou 300 000 euros. Si je leur dis qu’il n’y a que 2 hectares à faire, ils ne peuvent pas se payer. »
À l’écouter, j’ai eu l’impression que tous les châtaigniers étaient condamnés en Cévennes. Le mot que j’entends, dans sa bouche comme celle des élus locaux, que je lis dans les études, est que le châtaignier est « dépérissant ». L’arbre emblématique des Cévennes y a-t-il encore un avenir ? La même angoisse que celle ressentie en haut de notre colline tondue à blanc me saisit.
C’est Yildiz Aumeeruddy-Thomas, ethnoécologue et pilote d’un projet de recherche sur l’adaptation des châtaigneraies au changement climatique, qui me rassure. « Le châtaignier ne va pas disparaître dans les Cévennes, me dit-elle d’un ton à la fois doux et assuré. Et dire que 20 hectares de châtaigneraies vont de toute façon mourir avec l’encre, le chancre et le changement climatique, ça va loin. Surtout que s’il y a eu de gros arbres, c’est que le sol doit quand même être bon pour le châtaignier. »
Tout dépend des conditions, « notamment de la densité et du versant », m’explique-t-elle. Les anciens vergers ont plus de chances de survie, car souvent les arbres étaient plus espacés, ce qui diminue les risques de blessure et donc la prolifération de la maladie du chancre. Être sur une face nord, comme une bonne partie de nos 20 hectares, est également un bon point face aux températures qui grimpent.
Elle est aussi sévère avec la décision de coupe rase : « C’est condamner la châtaigneraie qui va repousser. Cela affaiblit la souche et la possibilité pour les nouveaux rejets de bien s’enraciner, et il n’y aura plus de couverture suffisante face aux pluies torrentielles avec un risque d’érosion des sols. »
Une opinion que rejoint l’association Canopée, qui montre dans une étude de cas réels comment des éclaircies de taillis de châtaigniers, plutôt que des coupes rases, ont permis d’éviter le « choc thermique » d’une coupe rase, de diminuer la présence du chancre, et d’obtenir des repousses vigoureuses.
Enfin, celle qui étudie les interactions entre arbres et humains estime que les services que nous rendaient ces châtaigniers, « ce n’est pas rien ». « Les apports alimentaires, de contact avec la nature, de contribution au bien-être humain, ce sont des contributions prises en compte par l’IPBES » — le Giec de la biodiversité — dont elle est membre. Cette reconnaissance de notre attachement à notre forêt — même si elle relève « de l’Ehpad », comme me l’a expliqué M. Massa — m’a fait du bien.
Cultiver collectivement nos forêts
Alors, je me suis demandé comment on aurait pu prendre soin de nos vieux. De ces anciens qui nous ont tant offert ces dernières années, pour que l’on constate finalement trop tard qu’ils avaient besoin de nous. J’en discute avec mon collègue Gaspard d’Allens, notre expert des forêts sacrifiées. Il me souffle la solution, évidente : « Vous auriez pu les entretenir collectivement ! »
Ah, si seulement nous avions compris à temps les plans de l’ONF. Si seulement les forêts étaient gérées comme un bien commun avec les habitants. Si seulement nous avions pensé à nous organiser, peut-être aurions-nous pu reprendre la culture et l’entretien de cette parcelle ?
Yildiz Aumeeruddy-Thomas m’a bien précisé que ce sont les châtaigniers cultivés qui ont le plus de chances de survie. Côté ONF, M. Massa m’assure qu’il aurait volontiers signé pour louer la parcelle à un agriculteur… Mais qu’on ne trouve plus personne pour un tel travail.
Gilles, lui, est moins utopique et me rappelle qu’ailleurs dans les Cévennes, là où les mines n’ont pas poussé aussi loin l’abandon des activités agricoles, certains organismes publics soutiennent le maintien et le développement de la culture de la châtaigne. Si seulement, on aurait pu faire autrement. Et qui sait, en les accompagnant à la repousse, on peut encore imaginer un autre futur pour nos châtaigniers.