Les Vaîtes, « poumon vert » de Besançon, sont menacés par un « écoquartier »

Durée de lecture : 8 minutes

28 février 2019 / Guillaume Clerc (Reporterre)

La mairie de Besançon souhaite urbaniser une quarantaine d’hectares au cœur de la ville. Le label d’écoquartier ne convainc pas les opposants, dont les jardiniers de cet espace historiquement agricole. Alors que les travaux ont commencé avant la fin d’une consultation publique, la « maison » du projet a été incendiée en début de semaine.

  • Besançon (Doubs), correspondance

« Vous êtes venus constater les dégâts ? J’en suis malade... Il y avait des hérissons, des renards. Maintenant, on ne voit plus rien. » Le 15 février dernier, une dame arrête sa voiture dans une ruelle pour exprimer sa colère. Derrière elle, plusieurs tours d’habitations surplombent Besançon. Devant, quelques maisons dispersées. Mais surtout, des prairies, des jardins, des arbres. Un paysage bucolique surprenant en plein cœur de la capitale comtoise. Et au milieu du vallon, une grande trace boueuse défigure ce paisible panorama. C’est le dernier épisode des travaux qui visent à transformer le secteur des Vaîtes en écoquartier. Ce jour-là, il y a là une dizaine de jardiniers, réunis par la mairie et l’aménageur pour qu’ils se partagent de nouvelles parcelles à cultiver. Les leurs viennent d’être écrasées. Pelleteuses et bulldozers ont détruit les cabanons, ainsi que tout ce qui se trouvait sur l’emprise de la future « bande verte », qui aura pour fonction d’évacuer les eaux pluviales et d’accueillir divers aménagements paysagers.

Les travaux ont déjà commencé aux Vaîtes, une quarantaine d’hectares au cœur de Besançon.

Cela fait presque cinquante ans que la municipalité de Besançon lorgne ce « petit paradis, ce coin de campagne à la ville », comme l’appellent affectueusement riverains et promeneurs. Pour justifier ce projet, la ville invoque la nécessité de construire 500 logements par an et évoque la situation de familles qui doivent s’installer en périphérie. Pour elle, l’emplacement des Vaîtes est une aubaine : une quarantaine d’hectares à urbaniser au cœur de la ville, avec l’argument d’éviter l’étalement urbain, un cadre « naturel » exceptionnel et maintenant intégré au réseau de tram. Nous sommes ici dans un espace historiquement dévolu au maraîchage, mais il n’y reste plus aujourd’hui qu’une société d’horticulture. À terme, il ne devrait plus rien subsister de ce passé agricole, mis à part une « microferme à vocation pédagogique », quelques jardins ouvriers et vergers. De quoi décerner le label « éco » au quartier.

« Ils n’ont pas été fair-play » 

« Ils utilisent l’argument écologique pour continuer à construire ! Mais il y a 60 cm de terre arable naturellement humide, cultivable même en sécheresse. Ce n’est pas un endroit où l’on devrait implanter un quartier. On en aura besoin dans trente ans, et je suis optimiste ! » s’offusque Claire Arnoux. Avec d’autres jardiniers, elle a fondé l’association Les Jardins des Vaîtes pour contester ce projet, jugé d’un autre âge et inadapté aux enjeux écologiques actuels et à venir. Avec d’autres, elle s’est invitée pour contester les travaux à la fin de cette réunion du 15 février pour profiter de la présence du représentant de Territoire 25, de l’aménageur et d’une personne mandatée par la mairie pour créer l’association « officielle » des jardiniers.

La réunion du 15 février.

À leur arrivée, les opposants découvrent que les nouveaux jardins ont déjà été répartis au sein d’une parcelle où la terre végétale prélevée sur la « bande verte » a été déplacée. De grosses voix s’élèvent pour contester cette intrusion des opposants : « Nous sommes là pour le jardin, pas pour la politique, assez de blabla. » Le dialogue est impossible. Claire Arnoux, par ailleurs pressentie pour être tête de liste France insoumise aux municipales de 2020, ne se démonte pas. Elle habite à côté, possède un jardin et décrit ses engagements écologistes de longue date, notamment avec Alternatiba, pour souligner sa légitimité à mener ce combat. Après le départ de certains participants à la réunion, l’ambiance se calme et les jardiniers expliquent que ce qu’ils veulent avant tout est de commencer à jardiner vite pour ne pas perdre une année. Ils sont contents que la ville ait satisfait à cette exigence, même si beaucoup auraient souhaité pouvoir continuer comme avant. D’autant qu’ils savent que, bientôt, les espaces de jardinage se réduiront encore et qu’ils seront plus nombreux aussi à se les partager.

Claire Arnoux et un membre d’ANV-COP21 prêt à engager des actions de désobéissance civile.

Les membres de l’association Les Jardins des Vaîtes sont en colère et n’entendent pas en rester là. Le jour où ils ont vu arriver les pelleteuses, fin janvier, ils ont appris par hasard, et à la veille de son dernier jour, l’existence d’une consultation du public à propos d’une demande de dérogation à la destruction d’espèces protégées. « Ils n’ont pas été fair-play  : on a rencontré les services de la ville et Territoire 25 avec la Ligue de protection des oiseaux en décembre. On leur avait soumis nos craintes au sujet du projet et ils nous avaient dit qu’ils nous tiendraient informés de l’avancement, qu’il n’y avait pas de souci, que tout allait bien se passer », regrette cet habitant naturaliste du quartier. Certains ont pu formuler des observations dans l’urgence.

Le procédé est discutable, mais les travaux peuvent débuter si les autres autorisations ont été délivrées 

Au sujet de l’absence de publicité faite à cette consultation, Nicolas Bodin, adjoint chargé de l’urbanisme, botte en touche. « Il n’y a aucune volonté de la ville de cacher les dates, dit-il à Reporterre, nous on ne l’organise pas, c’est le rôle de la Dreal [la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement]. »

Des cabanes rescapées de l’opération d’aménagement.

Mais la méthode pose question, tout comme le fond. Les remarques que les opposants sont parvenus à faire sur le site de la Dreal dans le cadre de cette consultation soulignent la faiblesse de l’étude de la dérogation à la destruction d’espèces. « Il n’y a pas eu d’études poussées sur les chauves-souris ni sur les zones hivernales des hérissons. Ils ne savent donc pas où ils sont », dit le naturaliste. « Le bureau d’étude explique qu’il y a une zone de 20 hectares d’un seul tenant qui accueille une faune commune, mais assez remarquable dans le contexte urbain. Et, au bout du dossier, on s’aperçoit qu’il y a deux tiers de perte sèche de milieu naturel et donc d’habitat pour ces espèces, “mais que ce n’est pas trop grave”. Les mesures de compensation sont des fausses mesures qui disent que les espèces vont se reporter sur les espaces verts voisins. Certes, il y a de la forêt à côté, mais elle est déjà occupée par d’autres espèces et d’autres individus des mêmes espèces. » Du côté de la ville, on indique que l’étude a été réalisée par un cabinet spécialisé et qu’il n’y a pas de raison de douter de sa sincérité. Mais sans remettre en cause le projet, certains, au sein même de la majorité, semblent attendre les preuves que tout ait bien été mené sérieusement.

Autre interrogation portée par l’association Les Jardins des Vaîtes : outre l’absence de panneaux d’information concernant la tenue du chantier, comment les travaux ont-ils pu débuter alors que la consultation du public n’était pas terminée et que, par conséquent, aucune dérogation n’avait pu être délivrée ? Pour l’adjoint à l’urbanisme, il n’y a là aucune irrégularité. « Ces travaux ne concernent pas la zone qui serait éventuellement soumise à dérogation. Il s’agit d’une zone très particulière, dans laquelle la présence d’animaux a été soupçonnée. On n’est même pas sûr qu’ils soient vraiment présents à cet endroit-là, qu’ils soient là régulièrement, que les populations soient importantes. » D’après plusieurs personnes interrogées, cela se passerait de cette façon pour de nombreux chantiers. Le procédé est discutable, mais les travaux peuvent débuter si les autres autorisations ont été délivrées, et surtout, s’il y a l’assurance de ne pas affecter directement les espèces protégées. Dans le cas contraire, l’infraction peut être attaquée au pénal.

Mais le ton a quelque peu changé une semaine après la réunion avec les jardiniers touchés par les travaux et la conférence de presse de l’association Les Jardins des Vaîtes. Ils ont annoncé le lancement d’une pétition pour préserver les Vaîtes, « poumon vert en cœur de ville ». Sans doute pour calmer le jeu, les services de la municipalité avaient indiqué que la décision concernant la dérogation serait prise par le préfet le 18 février. Mais au jour J, rien. Et pas d’explication sur ce retard, la Dreal ne voulait plus communiquer, pas plus que la préfecture.

Dans la nuit du dimanche au lundi 25 février, un incendie volontaire a détruit la « maison » du projet, sur le site des Vaîtes, sans que rien ne permette aujourd’hui de relier cet acte avec la contestation. Mardi 26 février, le maire et le préfet ont tenu une conférence de presse dans laquelle le préfet a annoncé la suspension des travaux et que l’arrêté portant sur la dérogation à la destruction d’espèce devrait être pris dans un délai d’un mois, le temps de réévaluer le pan environnemental du projet.

Le préfet a sans doute tenu compte de l’avis défavorable du Conseil national de la protection de la nature (CNDP), rendu le 14 février mais révélé mercredi 27. Cette instance du ministère de la Transition écologique, reprenant une partie des remarques des opposants, s’est prononcé en défaveur de la demande de dérogation portant sur la destruction, l’altération et la dégradation d’habitats d’espèces animales protégées pour le projet d’écoquartier des Vaîtes.

L’avis défavorable du CNPN du 14 février 2019.

Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Lire aussi : À Dijon, le succès d’un quartier autogéré et agricole

Source : Guillaume Clerc pour Reporterre

Photos : © Guillaume Clerc/Reporterre
. chapô : les Vaîtes, à Besançon.



Documents disponibles

  L’avis défavorable du CNPN du 14 février 2019.
DOSSIER    Étalement urbain

25 juillet 2019
Aux Rencontres de la photographie d’Arles, les murs séparent, la nature relie
À découvrir
27 juillet 2019
Quand une coopérative ouvrière relance la culture locale du tilleul
Alternative
19 septembre 2019
Climat : la France ne tient pas ses objectifs
Info


Dans les mêmes dossiers       Étalement urbain





Du même auteur       Guillaume Clerc (Reporterre)