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ReportageMunicipales 2026

Douze ans sous l’extrême droite : Fréjus, la ville qui bétonne à tout-va

​Un panneau recouvert d’affiches du Rassemblement national près du local du Comité de défense de Fréjus-Plage.

Municipales — En douze ans à la tête de Fréjus, le maire d’extrême droite David Rachline n’a pas changé sa politique d’artificialisation des sols. Candidat à sa réélection, il poursuit ses grands projets urbains, toujours contestés.

Le maire d’extrême droite David Rachline a été réélu dès le premier tour le 15 mars 2026, selon les premières estimations.

Fréjus (Var), reportage

C’est une bicoque provençale de plain-pied, ternie par les années. Girouettes rouillées, cigale en fer forgé, nain de jardin délavé… Le 64 de l’avenue Victor Hugo à Fréjus est le symbole du temps qui passe, et le théâtre d’un drame silencieux. En moins de trois ans, la maisonnette a été complètement enfermée par la construction de deux nouveaux immeubles, la lorgnant de toute leur hauteur et la coupant désormais du soleil. Les habitants, un couple d’octogénaires, y resteront jusqu’à la fin, avant qu’elle ne soit sans doute vendue au promoteur le plus offrant.

C’est l’histoire ordinaire des habitants de Fréjus-Plage. Le quartier pavillonnaire, populaire et loin du centre historique, a été totalement bouleversé en moins d’une dizaine d’années. C’est l’une des conséquences de douze années d’une politique signée par le Rassemblement national (RN), dont le maire David Rachline est candidat à sa réélection aux élections municipales de mars.

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En 2016, deux ans après son arrivée à la tête de la ville, David Rachline a passé une modification du plan local d’urbanisme (PLU) du quartier, autorisant la construction d’immeubles de 19 mètres de haut, jusqu’à la limite de la parcelle. Une arme de densification massive, de « bunkerisation » pour Daniel Truong, du Comité de défense de Fréjus-Plage. Entre 2017 et 2018, l’artificialisation des sols de la commune a augmenté de 300 %.

L’ingénieur civil retraité arpente les rues du quartier, désigne ici un nouveau permis de construire, là, un bâtiment sans âme, tout juste sorti du sol. « On ne construit pas pour les gens de Fréjus, on construit pour les investisseurs, les résidences secondaires, etc. Ce faisant vous montez les prix. Et les gens de Fréjus, ceux qui travaillent ici, qui sont retraités aussi, ne peuvent plus rester là. Ils sont obligés de partir en périphérie. »

Daniel Truong, membre du Comité de défense de Fréjus-Plage, montre sur une carte les différents projets d’urbanisation de la ville de Fréjus, le 26 janvier 2026. © Eliza Amouret / Reporterre

Car en parallèle, la ville construit à tout-va de nouvelles habitations à La Palud, zone industrielle, et au Caïs-Capitou au nord de la ville. D’ici 2028, 1 200 nouveaux logements seront livrés dans ces quartiers. Contacté, le maire de Fréjus n’a pas répondu à Reporterre.

Face à ces constructions exponentielles, David Rachline a quelque peu fait machine arrière. En 2019, une nouvelle modification du PLU a ramené la hauteur de construction à Fréjus-Plage à 9 mètres de haut. Trop tard, le mal était fait, et cela n’a pas freiné l’appétit des promoteurs immobiliers. « 25 maisons et jardins ont été détruits ces trois dernières années, cela continue, et il n’y a eu aucune compensation écologique. Aucune », regrette Daniel Truong.

​La résidence Bleu Azur sortie de terre en 2024 à Fréjus-Plage. © Eliza Amouret / Reporterre

Jacques Borruso balaie les feuilles mortes et le sable ramené par le vent qui s’amassent devant sa maison. Elle sera bientôt la dernière de la rue. Les deux pavillons mitoyens viennent d’être rachetés pour être détruits, ainsi que leur jardin, et transformés en un immeuble de bureaux et onze logements. « Je vais être seul, ça y est. Je suis pas d’accord, il y avait de très belles maisons avant dans le coin. »

Le retraité retire son chapeau sicilien et nous assure : il n’a pas envie de charger la barque de David Rachline. Ce phénomène, il l’observe depuis déjà quarante ans. En 1984, quand il a emménagé, d’ici il voyait la mer. Puis une première barre d’immeubles de quatre étages a poussé, et une autre, et une autre, et une autre.

​Jacques Borruso montre à Daniel Truong, membre du Comité de défense de Fréjus-Plage, des fissures sur sa façade provoquées par la construction de l’immeuble voisin. © Eliza Amouret / Reporterre

« Une folie totale ! »

En 2014, quand il s’est lancé en campagne, David Rachline a promis de se battre contre la bétonisation. Il s’est aussi engagé à ne pas augmenter les impôts, et à réduire l’endettement de la ville. Le jeune édile d’extrême droite y est parvenu dans un premier temps, en vendant de nombreux terrains municipaux à des promoteurs. La dette de la commune est passée de 143 millions d’euros en 2014 à 127 millions en 2018, et s’est envolée de nouveau à 154 millions fin 2025.

Ses opposants en désignent immédiatement la cause : « En tout, 53 millions d’euros de bijoux de famille [ces terrains communaux] ont été bradés à un moment donné. Non seulement on s’est endettés, mais en plus la trésorerie, les bijoux de famille, on les a vendus, regrette Michel Delage, président du Forum républicain, une association fondée en 2014 pour lutter contre l’extrême droite à Fréjus. C’était à l’époque où ils appelaient Fréjus un “laboratoire” [du RN]. Les rats de laboratoire [les habitants] se sont dit : “On va observer ce qui va nous arriver” (rires). Donc on est là pour veiller, surveiller et réveiller. »

Permis de construire qui autorise la construction du parking sur la place de la République. © Eliza Amouret / Reporterre

Parmi ces nombreux biens communaux dont se débarrasse la mairie : des parkings, bientôt transformés en logements. En tout, 425 places ont été supprimées partout dans la ville. Pour les remplacer, l’édile a un projet : un parking souterrain de sept niveaux, en bord de mer, pour 15 millions d’euros.

Un exemple de construction déraisonnée pour l’opposition. « 23 mètres sous le niveau actuel, à 70 mètres du rivage, c’est une folie totale ! Nous sommes en risque de submersion marine. Et personne ne sait ce que sera la voiture individuelle dans trente ans ! En termes de stationnement, il faut proposer des solutions réversibles », s’offusque Emmanuel Bonnemain, conseiller municipal d’opposition, candidat de la liste citoyenne Notre parti c’est Fréjus.

Dans leur local, les membres du Comité de défense de Fréjus-Plage ont affiché de nombreux articles de presse concernant le projet d’urbanisation de la Base nature voulu par le maire RN, David Rachline. © Eliza Amouret / Reporterre

Daniel Truong abonde : « Il n’y a aucun ouvrage de ce type sur toute la Côte d’Azur, à l’exception de l’arsenal de Toulon, le bassin du porte-avions. » Lui craint qu’il soit impossible de rabattre la nappe phréatique qui se situe juste sous la place, et se pose la question des déblais : que vont-ils devenir ? Comment seront-ils extraits ? Là encore, le maire n’a pas souhaité nous répondre.

Hôtels et discothèque plutôt qu’une base nature

Le 27 janvier, David Rachline a été relaxé dans une affaire mineure de prise illégale de conflits d’intérêts [1]. Même s’il sera de nouveau jugé le 22 septembre pour favoritisme, et qu’une autre enquête pour favoritisme et corruption est en cours [2], menée par le parquet national financier suite au livre-enquête de Camille Vigogne Le Coat Les Rapaces (éd. Les Arènes), c’est très serein qu’il a annoncé, à la sortie du tribunal, se porter candidat à sa réélection. Ce qui pourra peut-être enfin l’amener à la conclusion d’un projet qu’il porte depuis 2016 : la construction d’un hôtel de luxe sur la base nature de Fréjus.

Cette ancienne base aéronavale de 135 hectares — d’où Roland Garros s’était élancé pour la première traversée de la Méditerranée en avion —, a été cédée à la ville en 1995, avec une vocation d’intérêt public jusqu’à au moins 2045, sous peine de pénalités financières. Le site est depuis un immense parc public, lieu de balade et de détente, accueillant des terrains de sport, skatepark, et 85 hectares de nature protégée. À l’entrée, côté ville, trois vieux hangars proches de la mer accueillent les services techniques municipaux.

Hangars de l’ancienne base aéronavale de Fréjus, d’où Roland Garros s’est élancé pour sa traversée de la Méditerranée en 1913, devenue la Base nature de Fréjus, un endroit où promeneurs et sportifs viennent prendre l’air. Un hôtel de luxe est en projet sur la base nature, un projet soutenu par la mairie RN. © Eliza Amouret / Reporterre

Ces bâtiments, David Rachline souhaite dès le début de son premier mandat les transformer en hôtel de luxe, aquarium géant et boîte de nuit. Il a modifié le PLU pour ce faire, et rendu urbanisables ces 30 000 m2 de zone d’équipements publics, contre l’avis de l’État, du commissaire-enquêteur, l’enquête publique, et une pétition recueillant plus de 60 000 signatures.

Face à la levée de boucliers des habitants, l’appel à candidatures s’est révélé infructueux. Si bien qu’en 2021, le président de la communauté d’agglomération Esterel Côte d’Azur a plutôt proposé l’idée d’un campus de 1 000 étudiants, offre alléchante dans cette partie du département qui n’accueille aucune formation postbac. Mais le sujet n’a pas avancé, et l’idée d’un hôtel de luxe est revenue sur la table. Plusieurs projets de complexes hôteliers ont été déposés. La mairie a depuis tranché en choisissant Crédit agricole promotion pour un projet d’ouverture début 2030.

À la place de la Base nature, la mairie RN soutient un projet d’hôtel de luxe, mais aussi un aquarium et une discothèque. © Eliza Amouret / Reporterre

De son côté, l’opposition dénonce un manque de concertation et s’interroge sur les conditions d’attribution du marché. Daniel Truong, du Comité de défense, craint lui la privatisation de la plage publique qui borde le terrain du futur hôtel, et un grignotage progressif de cet écrin de verdure.

Le sujet sera majeur pour les élections municipales qui arrivent. David Rachline aura face à lui, s’ils se maintiennent, six candidats, des républicains à l’union de la gauche. Mais le premier parti de la ville reste l’abstention, explique Michel Delage, du Forum républicain. « Comme partout en France. Je pense que les gens ne sont pas contents, mais qu’ils ne le disent pas. Il faudrait qu’ils s’expriment. »

Ce sont pour l’instant les silhouettes de Marine Le Pen et Jordan Bardella, tout sourire, les bras levés vers la victoire, qui s’affichent conquérantes dans les rues de Fréjus.




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