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ReportageAlternatives

« Aujourd’hui, j’ose prendre la parole » : dans ce village, le pouvoir est entre les mains des habitants

Lancées lors du précédent mandat de l’édile, en 2020, ces assemblées citoyennes rassemblent environ une fois par trimestre les habitants, mais aussi les personnes contribuant à la vie du village.

Depuis 2020, la municipalité de Ménil-la-Horgne, dans la Meuse, prend ses décisions via l’assemblée des habitants. Éolienne communale, reprise d’une auberge… Une expérience de démocratie directe qui favorise les projets écolos.

Ménil-la-Horgne (Meuse), reportage

D’un côté, un clocher bucolique, des maisonnettes et des jardins champêtres surmontés d’une colline. De l’autre, la RN4 où défilent les camions. Jouxtant la quatre-voies, la salle des fêtes de Ménil-la-Horgne (Meuse) regroupait vendredi 17 avril au soir une trentaine d’habitants, plus quelques-uns en visio, sur les 180 du village. Il s’agissait de la première assemblée citoyenne organisée depuis la réélection du maire, Claude Kaiser, 61 ans, jeune retraité des finances publiques, par le nouveau conseil municipal de onze membres.

« Certains d’entre nous ont visité l’épicerie communale de Maxey-sur-Vaise. On pourrait ouvrir un local semblable où trouver des aliments de base et partager un café », a présenté Corinne, micro en main. Cédric, dit « Cowboy » pour son chapeau, et modérateur de la réunion, passe ensuite le micro à Michel : « On va s’essouffler, trop de choses sont en cours ! » pointe le grand-père. « Trouver des volontaires pour tenir l’épicerie risque d’être difficile », craint une autre habitante. Après plusieurs échanges, un vote à main levée a ajourné le projet, pas assez mûr.

Une trentaine d’habitants se sont réunis dans la salle des fêtes pour cette assemblée citoyenne. © Coline Léger / Reporterre

Lancées lors du précédent mandat de l’édile, en 2020, ces assemblées citoyennes rassemblent environ une fois par trimestre les habitants, mais aussi les personnes contribuant à la vie du village. Parmi elles, Garance, d’une compagnie de cirque à qui la mairie loue un hangar, et Kamal, sophrologue qui exerce dans la commune.

Jusqu’à 80 personnes en assemblée

« Le village nous fait la politesse de nous inviter », observe timidement la jeune femme. Objectif : décider ensemble des projets. « Le maire et le conseil municipal exécutent les décisions votées en assemblée citoyenne », présente Claude Kaiser, barbichette et lunettes cerclées de noir, inspiré par ses lectures et la démocratie athénienne pour ce format.

La participation dépend des disponibilités et de l’intérêt de chacun pour les sujets. Au plus fort, l’assemblée a regroupé 80 personnes pour le rachat par la commune du gîte-auberge du Moulin à grains ; au plus faible une vingtaine, un soir de match. La boîte à idées située dans la rue centrale, devant la maison de Cowboy, alimente l’ordre du jour.

Ménil-la-Horgne compte 180 habitants. © Coline Léger / Reporterre

Dans la salle des fêtes, les sujets s’enchaînent : vote dès seize ans, création d’une gazette, embauche d’un employé communal, travaux de la place du village… Les discussions se déroulent dans le respect mutuel. « Nos opinions évoluent au fur-et-à-mesure des débats », observe Angélique. « Avec ces échanges, on accepte plus facilement la décision finale, même lorsqu’on y est opposé », complète Michel, à l’origine réfractaire au dispositif et désormais convaincu.

Lors des votes, à la majorité avec un quorum à 15, les voix de l’équipe municipale comptent au même titre que celles des autres. Pour preuve, le rejet du projet d’épicerie, pourtant cher au militant écolo qu’est le maire, anciennement investi contre l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure.

Une fois adoptées, les délibérations de l’assemblée citoyenne sont soumises à l’approbation du conseil municipal. « Ici on a droit à la parole. Les décisions ne sont pas prises dans le dos des gens ! » apprécie Johan, routier, qui participe de temps en temps. Et ce, d’autant plus que les résolutions peuvent être remises au vote, à partir d’une pétition de trente signataires.

Lors des votes à main levée, les voix de l’équipe municipale élue ne pèsent pas plus que celles du reste des habitants. © Coline Léger / Reporterre

Après l’assemblée, place à l’apéro. « C’est indispensable pour apaiser les tensions et permettre aux timides en public de confier leur point de vue », dit Guillaume, boulanger bio du village qui a apporté des cookies et des brioches. Les liens en sortent renforcés. « Le village est plus solidaire », constate Marie.

« C’est sympa, nous reviendrons ! »

Parmi les nouveaux ce soir-là, Sylvie et Richard : « Nous habitons ici depuis trente ans et nous ne connaissons personne ! C’est sympa, nous reviendrons ! » sourient les retraités. Ce système a révélé des habitants, comme Carine. « Avant, je regardais mes chaussures en croisant les voisins. On m’appelait “Gueule de mort” ! Aujourd’hui, j’ose prendre la parole et je fais partie du nouveau conseil municipal », confie celle qui exploite le Moulin à grains avec son époux, Yohann, pour accueillir familles et touristes lors d’un repas ou de nuitées.

Cette activité les soulage après dix ans au Murphy 55, resto routier qui était ouvert de 4 heures à 23 heures. Repris par le village, propriétaire du local, celui-ci est devenu la Taverne de l’assemblée citoyenne, ouverte selon les besoins, et envisagée comme local de l’éventuelle épicerie.

Sous la houlette de la commune, le Murphy 55 est devenu la Taverne de l’assemblée citoyenne. © Coline Léger / Reporterre

Comme dans d’autres villages, l’extrême droite pèse 65 % des voix aux élections nationales, malgré l’expérience de démocratie directe, somme toute récente. Lors des réunions, personne n’aborde ses préférences. « On fait de la politique sans en parler, sur du concret », souligne Alain. Le maire met son militantisme de côté : « Ça braquerait les gens ! Je me range au vote de la majorité », témoigne-t-il.

Pas favorable à la création d’un city-stade, artificialisant les sols mais plébiscité par les familles, il reconnaît avoir été un « vieux schnock » sur ce dossier : « Les vieux à la pétanque, les jeunes au basket, les enfants aux jeux : toutes les générations s’y sont retrouvées pour le 14 juillet ! » s’enthousiasme-t-il aujourd’hui. Inversement, le rejet des caméras de vidéosurveillance l’a agréablement surpris.

Le maire, Claude Kaiser, à côté de la boîte à idées qui alimente l’ordre du jour des assemblées citoyennes. © Coline Léger / Reporterre

Au cours du dernier mandat, plus de 80 projets ont été lancés, favorisés par des excédents annuels, pour un budget de fonctionnement d’environ 200 000 euros. « Les dossiers avancent plus vite qu’avant ! » se réjouit l’ancien maire, Claude Bouchot, réfractaire converti.

Dans ce village non-acquis à l’écologie, la démocratie directe a permis de créer un verger communal, assorti d’un pressoir et d’un alambic, ou encore de trouver des compromis avec les agriculteurs pour planter des haies.

Panneaux solaires municipaux

Au-delà, des panneaux solaires disposés dès cette année le long de la quatre-voies fourniront bientôt de l’électricité à prix coûtant aux habitants. « Ils seront complétés par un système hydraulique, grâce à deux bassins, en haut et en bas du village », précise Alain, investi sur ce dossier.

La journée, l’eau remontera grâce à une pompe alimentée par les panneaux solaires. La nuit, elle redescendra en actionnant une turbine pour fournir du courant. Le village ambitionne par ailleurs d’acquérir une éolienne sur les huit prévues dans le champ d’un agriculteur, sur le modèle de la commune de Montdidier (Somme).

L’assemblée citoyenne a permis la création de ce verger communal. © Coline Léger / Reporterre

Le conseil régional, séduit par le projet, aura également la sienne. Cette initiative vise non pas la consommation, mais la perception d’une rente financière via la revente d’électricité au réseau. « On reproche aux éoliennes de servir les intérêts du privé. Alors, quand un développeur nous a sollicités, on a accepté à condition d’avoir la nôtre », explique le maire.

L’assemblée citoyenne ne fait cependant pas l’unanimité. « Une quinzaine de personnes sont contre. On ne les voit plus, c’est dommage. En venant, ils nourriraient le débat », avance Thomas, producteur bio de tisanes. Rencontré dans la rue, l’un d’eux argue : « Cette assemblée c’est pour la gloriole ! Moi j’veux ci, j’veux ça… Tout le monde ne peut pas décider de tout. »

Le maire, lui, reste persuadé du contraire. Clause Kaiser ne souhaite pas rempiler ensuite. Mais de cette expérience émergera peut-être le prochain édile. « Je resterai un membre actif de l’assemblée citoyenne », prévoit cet homme fédérateur. En attendant, l’exemple essaime. Une quinzaine de maires, dont sept dans la Meuse, ont été élus aux dernières municipales pour créer leur assemblée citoyenne.

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