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EntretienMunicipales 2026

Municipales : « La gauche a été toxique pour elle-même »

Jeanne Barseghian, maire écologiste sortante de Strasbourg, n'a pas été réélue au second tour des municipales, le 22 mars 2026.

« Bilan négatif » des Écologistes, extrême droite renforcée, les insoumis « meilleur cheval de bataille » pour gagner les banlieues populaires... Le politiste Florent Gougou tire les leçons des municipales.

Dimanche 22 mars, chaque formation politique a revendiqué une victoire. À un an de l’élection présidentielle, les résultats du second tour du scrutin municipal donnent à voir un paysage politique plus morcelé que jamais. D’autant que parler de victoire alors que 43 % des électeurs ne sont même pas allés aux urnes semble au minimum une forme de déni, au mieux, un écran de fumée.

« Ces résultats ne révèlent absolument rien de ce qui va se passer en 2027 », assure Florent Gougou, enseignant-chercheur en sciences politiques à Sciences Po Grenoble. Le politiste revient sur les leçons à tirer de ce scrutin, les alliances à géométrie variable, l’implantation du Rassemblement national (RN) et notamment sur le « bilan négatif » enregistré par Les Écologistes.


Reporterre — Ce second tour des élections municipales est marqué par une participation estimée à 57 %, soit cinq points de moins qu’en 2014. À Mulhouse, un candidat centriste a été élu avec 5 556 votes, soit 24 % des votes exprimés et 10 % seulement des inscrits… Que cela vous inspire-t-il ?

Florent Gougou — La dynamique de participation des élections municipales suit plutôt une trajectoire comme celle de l’élection présidentielle, avec une tendance progressive au recul de la participation électorale. Ce résultat confirme qu’il existe des tensions autour du mécanisme de représentation. Pour autant, lorsque l’on regarde dans le détail, ville par ville, la participation peut aussi bondir selon les enjeux. À Limoges, Nice ou Paris, la participation a par exemple été plus forte au second tour qu’au premier.


À l’échelon local, à qui l’abstention bénéficie-t-elle ?

Ce n’est pas un mouvement unidirectionnel et homogène en faveur d’un parti politique, tout dépend de chacune des configurations locales selon la manière dont la compétition est perçue par les électeurs. Dans le cas d’un bastion de gauche, cela peut favoriser la droite, et vice versa. Le facteur qui fera pencher la balance est principalement l’incertitude du scrutin. De ce point de vue, l’impact de l’abstention est très différent du mécanisme de « vote sanction » contre le gouvernement en place comme lors d’un scrutin national.


Six ans après la vague verte surprise qui a déferlé dans les grandes villes, Les Écologistes n’ont pas tout perdu, mais reculent dans de nombreuses villes : Strasbourg, Annecy, Bordeaux, Poitiers, Besançon, et même Bègles (Gironde), commune verte depuis un quart de siècle… Faut-il y voir un échec de l’écologie politique ?

La vague n’a pas porté aussi haut, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle est complètement retombée. De fait, les deux tours ne permettent pas de tirer les mêmes leçons. À l’approche de ce premier tour, le climat d’opinion était nettement moins favorable aux Écologistes qu’en 2020. Il y a six ans, pour la première fois depuis des décennies, les principales préoccupations des électrices et des électeurs se portaient sur les enjeux environnementaux, à en croire les données du baromètre de l’Ademe [l’Agence de la transition écologique]. En 2026, le principal sujet pour les citoyens, c’est la sécurité. Un terrain sur lequel Les Écologistes sont par nature moins à l’aise et pour lequel il n’existe pas de doctrine unique.

Au sein même du parti, les manières de répondre à cette question divergent, en témoignent les débats autour de la question de l’armement de la police municipale et les approches opposées de Pierre Hurmic à Bordeaux, et Éric Piolle à Grenoble.

Lire aussi : Police armée et vidéosurveillance : Bordeaux a-t-elle pris un virage sécuritaire ?

Malgré ce climat d’opinion défavorable, les maires écologistes sortants sont pour la plupart arrivés en tête du premier tour. Sauf qu’en réalité, les situations étaient très contrastées : beaucoup ont enregistré des scores moins hauts qu’en 2020, comme Jeanne Barseghian à Strasbourg qui a perdu huit points, et s’est retrouvée dans une situation de grande fragilité. À l’inverse, Emmanuel Denis à Tours, et Grégory Doucet à Lyon n’avaient que très peu baissé en comparaison avec le premier tour de 2020, la dynamique était dès le départ davantage favorable pour eux. Il n’y a aucun endroit où Les Écologistes se font doubler par des candidats de La France insoumise (LFI), par exemple, ce qui est significatif.


Et cela n’a pas toujours suffi pour l’emporter au second tour...

S’il n’y a pas eu un effondrement des Écologistes au premier tour, en revanche, il y a eu des situations compliquées au deuxième tour, où les échecs se sont joués à parfois pas grand-chose. En 2020, Pierre Hurmic avait gagné la triangulaire, sans doute que si la configuration avait été la même [qualifié pour le second tour, l’économiste et candidat divers centre a finalement retiré sa candidature], cela lui aurait été davantage favorable. Quoiqu’il en soit, à la fin, le bilan est négatif pour le parti de Marine Tondelier, qui perd plus de villes qu’il n’en gagne.

« La gauche a été toxique pour elle-même »

Tout dépend du niveau de la gauche dans les territoires. La succession se fait facilement à Grenoble pour Laurence Ruffin, car elle est la plus classée à gauche des métropoles régionales. S’ajoute également un facteur local : la percée d’Alain Carignon au premier tour, ancien maire de droite condamné à une peine de prison pour des faits de corruption, a eu un effet repoussoir. Grenoble est une victoire importante pour Les Écologistes, cela dit que le parti est aussi capable de passer le témoin et que l’élection ne se base pas uniquement sur la personnalité d’un candidat.


Dans quelle mesure « l’écolo-bashing » a-t-il porté ses fruits, selon vous ?

Avant le premier tour, les enquêtes d’opinion ont révélé que les politiques menées par les maires écologistes, bien qu’une partie des électeurs soit satisfaite, ont créé des oppositions. C’est aussi ça que viennent sanctionner les scores de certains maires sortants. A contrario, Grégory Doucet à Lyon n’était pas le plus populaire, mais la tension médiatique dans cette ville [notamment avec la candidature de Jean-Michel Aulas, ex-patron de l’Olympique lyonnais adoubé par la droite] ainsi que les multiples sondages qui donnaient la droite gagnante haut la main l’ont transformé en bête de campagne.


Les Écologistes conservent trois grandes villes (Tours, Grenoble, Lyon) dans lesquelles des listes d’union se sont nouées à chaque fois. Et en même temps, la fusion avec LFI n’a pas toujours suffi, comme à Strasbourg et Poitiers. Pensez-vous comme Marine Tondelier que « la gauche a été toxique pour elle-même durant cette campagne » ?

La gauche a en effet été toxique pour elle-même à tout point de vue durant cette élection. Toutes les stratégies déployées tendent à confirmer que LFI est un verrou qui empêche la gauche de faire l’alternance au niveau national : à plein d’endroits au niveau local, les alliances avec le parti mélenchoniste conduisent à des défaites. Surtout lorsque le rapport de force électoral est serré ou bien lorsqu’il n’y a pas de figure repoussoir à droite comme à Grenoble.

« Si la gauche veut gagner dans les banlieues populaires, LFI reste de très loin le meilleur cheval de bataille »

C’est également le cas dans les villes perdues par les socialistes comme à Brest ou Clermont-Ferrand. En réalité, les succès des unions entre Les Écologistes et LFI à Grenoble et Lyon doivent davantage être lus comme des exceptions qui confirment la règle, étant donné que les dynamiques étaient plutôt favorables aux sortants. Le cas de Paris le montre bien : au second tour, Sophia Chikirou (LFI) a perdu quatre points. Ce qui signifie qu’une partie des électeurs a voté pour Emmanuel Grégoire (PS) afin d’empêcher la droite de Rachida Dati de l’emporter.



« La France insoumise fait perdre », a estimé dimanche soir Pierre Jouvet, le porte-parole du Parti socialiste. Peut-on réellement affirmer cela ?

Je ne serai pas aussi assertif. C’est en partie vrai dans les très grandes villes, où il y a une forte proportion de cadres supérieurs et où la droite est bien implantée, mais si la gauche veut gagner dans les banlieues populaires, LFI reste de très loin le meilleur cheval de bataille. Dans la lignée de la droite et de l’extrême droite, une partie des socialistes a voulu créer un épouvantail autour des insoumis dans la perspective de créer un rapport de force. Cette figure repoussoir, alimentée par Jean-Luc Mélenchon lui-même qui cultive sa radicalité, a en tout cas fonctionné pour une partie des électeurs.



Le Rassemblement national n’a pas emporté de grandes villes — hormis Nice dont il peut revendiquer la victoire grâce à son alliance avec l’UDR —, mais progresse dans les villes moyennes. Peut-on pour autant affirmer que le RN est le premier bénéficiaire de la vague dégagiste ?

Je n’ai pas observé de vague dégagiste à ces élections municipales. Au contraire, l’un des enseignements penche plutôt dans le sens d’un très large taux de reconduction des sortants, y compris s’il y a eu des alternances dans certaines grandes villes. Même si la victoire n’est pas aussi grande que le parti espérait, le RN est la seule force politique qui a conservé la plupart de ses communes tout en gagnant de nouvelles.

Au fond, le parti lepéniste ne fait que progresser, notamment dans des territoires restés quelque peu sous les radars et qui permettent au parti d’étendre sa diffusion géographique. De ce point de vue là, c’est le seul parti qui sort renforcé de ces élections.



Quels enseignements les partis de gauche peuvent-ils tirer de ce scrutin en vue de l’élection présidentielle ?

Le premier message, c’est que les thèmes qui dominent l’agenda sont déterminants pour comprendre comment les électeurs peuvent voter. Mise à part cette capacité de maîtrise de l’agenda, ces résultats ne révèlent absolument rien de ce qui va se passer en 2027. La campagne présidentielle a en tout cas commencé dès hier soir [le 22 mars] autour de la question de l’opportunité ou non d’une alliance des partis de gauche avec La France insoumise.

Le RN et LFI constituent les forces politiques les plus dynamiques au niveau national et local, même si elles restent les moins bien implantées localement. Je ne vois pas comment l’année prochaine il ne pourrait pas y avoir des questions liées à la place de la France dans le monde face aux conflits armés qui se multiplient. Cela risque de créer un terrain de jeu dans lequel la question des alliances risque d’être complètement rebattue.

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