« Un candidat trumpiste » : à Lyon, les écologistes menacés par Jean-Michel Aulas
Jean-Michel Aulas, homme d'affaires de 76 ans, est donné favori dans les sondages. - © Antoine Boureau / Reporterre
Jean-Michel Aulas, homme d'affaires de 76 ans, est donné favori dans les sondages. - © Antoine Boureau / Reporterre
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Municipales — Probusiness, adoubé par la droite et adepte des fake news, l’ex-patron de l’Olympique lyonnais Jean-Michel Aulas est favori dans les sondages. Il a mené une campagne axée sur la critique de la majorité écologiste.
Au premier tour des élections municipales, Jean-Michel Aulas a obtenu 35,4 % des voix. Il arrive deuxième après le maire écologiste sortant Grégory Doucet.
Lyon, reportage
« Aulas, Aulas, maire de Lyon ! » Dans la grande halle de la Sucrière, sur les quais de Saône, des dizaines de jeunes vêtus d’un tee-shirt « Cœur lyonnais » ont escorté l’arrivée de Jean-Michel Aulas. Dans la salle, la foule agitait des drapeaux tandis que la chanson Un homme debout de Claudio Capéo retentissait. Mardi 10 mars, près de 3 000 personnes, selon les organisateurs, se sont réunies dans cet ancien entrepôt du quartier de Confluence, à Lyon, pour le meeting de fin de campagne de celui qui a été dirigeant de l’Olympique lyonnais pendant trente-six ans.
À quelques jours du scrutin municipal, l’homme d’affaires de 76 ans, soutenu par plusieurs partis de droite et du centre (Les Républicains, Renaissance, UDI, Modem) aborde la dernière ligne droite en position favorable. Malgré un écart qui se resserre, la dernière enquête OpinionWay publiée le 12 mars le place en tête avec 43 % des intentions de vote au premier tour, contre 35 % pour le maire écologiste sortant Grégory Doucet. Il l’emporterait au second tour avec 53 % des voix.
Soutenu par le boss du Medef
Pour l’élu écologiste, interrogé par Le Parisien, Jean-Michel Aulas symbolise « l’offensive des droites les plus dures ». Il a même appelé le maire de Lyon à afficher le portrait du jeune militant néofasciste Quentin Deranque, mort à Lyon le 12 février, sur le fronton de l’hôtel de ville.
Une tribune publiée le 11 mars et signée par douze personnalités politiques et culturelles le compare à un « roi du béton et des notables lyonnais », et craint « un mélange des genres portant rapidement au conflit d’intérêts ». Probusiness, Jean-Michel Aulas ? Il y a deux mois, Patrick Martin, président du Medef, et Lyonnais d’origine, lui apportait un soutien de taille en utilisant des qualificatifs peu amènes à l’égard de l’écologiste Grégory Doucet, celui-ci étant « menaçant » avec un « regard mauvais ».
Côté société civile, une coalition de six associations a lancé une campagne appelant à faire barrage à son élection, pointant des propositions jugées préoccupantes sur le logement, la mobilité ou l’écologie. Jean-Michel Aulas a ainsi proposé plusieurs mesures antisociales, tel le désencadrement des loyers appliqué par la municipalité écologiste. L’homme d’affaires assure que ce dispositif est « inefficace », même si des études démontrent l’inverse. « L’idée n’est pas de dire aux gens pour qui voter, mais simplement pourquoi nous appelons à ne pas voter pour Jean-Michel Aulas », résume Lise, militante d’Action Justice Climat (AJC).
À la Sucrière, le 10 mars, le candidat est apparu détendu et pugnace, bien plus à l’aise que lors du débat télévisé du 24 février sur BFM TV, où il avait paru peu préparé. Le meeting s’est concentré sur une attaque frontale contre les écologistes. À l’entrée, des militants distribuaient un tract au titre sans détour : « Lyon en déclin », dénonçant « six longues années de décroissance sectaire ». Sur scène, sa colistière pour la métropole, Véronique Sarcelli (LR), enchaînait les critiques : « Chantiers sans fin lancés de manière anarchique, crise du logement, écologie de la punition, pics des chiffres de l’insécurité… »
Dans la salle, les habitants ont évoqué leurs préoccupations. La sécurité, pour Chloé, 30 ans, qui raconte que « des amies ont été agressées dans le centre-ville. Certaines n’osent plus sortir le soir ». Grégoire, lui, s’est dit gêné par les bouchons. Évelyne vantait les « [bonnes] relations avec les grandes entreprises » qu’entretiendrait M. Aulas.
Une campagne bâtie sur les « mécontentements »
À la tribune, ce dernier a fustigé le bilan de son adversaire, citant pêle-mêle des « écologistes qui mentent et méprisent », les « bouchons devenus structurels », les « problèmes des commerçants » et les liens qui unissent, selon lui, la majorité sortante avec la Jeune garde. L’organisation d’extrême gauche antifasciste a été mise en cause dans la mort de Quentin Deranque le 12 février.
Cette stratégie résume la campagne de l’homme d’affaires. « Son entrée en politique a très largement capitalisé sur des mécontentements épars et fragmentés, estime Stéphane Cadiou, professeur de science politique à l’Université Lyon 2. Jean-Michel Aulas a construit sa candidature non pas sur de nouveaux projets, mais avant tout en essayant de cristalliser ces mécontentements, tout en jouant sur un argument classique de nostalgie : “Lyon a perdu son rang”, “la ville s’est détériorée”... »
Autre particularité de cette campagne : Jean-Michel Aulas, fondateur de l’éditeur de logiciels Cegid, se présente comme un candidat issu de la société civile... mais la plupart des premières places sur sa liste reviennent à des élus locaux de droite et du centre, déjà expérimentés. Pour le politologue, cette ambivalence est stratégique : « Dans une conjoncture marquée par l’exaspération vis-à-vis de la politique et par les critiques adressées à certains partis comme La France insoumise, revendiquer une indépendance peut être un atout. » Mais, estime-t-il, « sa candidature n’a été possible que grâce au soutien des partis, qui apportent militants, logistique et expérience. »
Pour la droite lyonnaise, divisée depuis les années 1990, le soutien à un homme sans expérience politique aura permis l’union. « La droite locale n’avait pas de leader disposant de suffisamment de ressources pour imposer sa candidature aux autres », observe Stéphane Cadiou.
Vingt-deux « fake news » recensées
Face à Jean-Michel Aulas, Grégory Doucet, 52 ans, veut croire à un retournement de situation d’ici au scrutin de dimanche. L’édile, qui laisse la porte ouverte à une alliance de second tour avec La France insoumise, a le soutien du premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure. Candidate sur la liste écologiste pour la métropole, la députée Marie-Charlotte Garin a confiance dans la mobilisation observée sur le terrain. « Il y a une vraie dynamique qui s’est renforcée au fil des semaines », affirme-t-elle. L’élue pointe « l’absence de propositions et beaucoup de contradictions » chez son adversaire. Elle critique son « mépris du débat » et son rapport « trumpiste » à la vérité où « on peut dire tout et son contraire ».
La campagne a été polluée par les fausses informations lancées par Jean-Michel Aulas, comme l’a documenté le site Lyon Pipeau. Ce dernier a dénombré 22 fake news lancées par le candidat de la droite et du centre, contre un seul « propos trompeur » attribué à Grégory Doucet. L’ancien propriétaire de l’OL a notamment proclamé que les Verts ont fait « exploser » la dette de la métropole, que les écologistes « soutiennent les violences urbaines » et que « la pollution a augmenté pendant le mandat des écologistes ».
En matière d’écologie, Jean-Michel Aulas promet davantage de végétalisation et affirme vouloir concilier transition écologique et développement économique, tout en restant discret sur des objectifs précis et sur le financement de ses propositions phares comme son projet de mégatunnel, la gratuité de la cantine et celle des transports en commun pour les Lyonnais gagnant moins de 2 500 euros.
Relations tendues avec la presse
La relation tendue de Jean-Michel Aulas aux médias a été un point de discorde lors de cette campagne. Outre son absence à plusieurs débats organisés par la presse locale, le candidat a été accusé de refuser de répondre en personne à des interviews et d’écarter certains titres d’événements.
« Nous ne recevons ni les communications de campagne, ni les invitations, témoigne Nicolas Barriquand, cofondateur de Mediacités et rédacteur en chef de son édition lyonnaise. Sélectionner les journalistes ayant accès à un candidat lors d’événements publics ou sécher tous les débats, ce n’est pas acceptable en démocratie. »
« Sélectionner les journalistes, ce n’est pas acceptable en démocratie »
Avec plusieurs collègues, notamment des journalistes du Monde, Libération, L’Arrière-Cour et Rue89Lyon, ils ont créé une boucle WhatsApp informelle pour partager malgré tout les informations, baptisée ironiquement « les non-invités d’Aulas ».
Mercredi 11 mars, lors d’une rencontre avec le Club de la presse de Lyon, Jean-Michel Aulas s’est défendu devant une cinquantaine de journalistes, promettant de répondre aux interviews s’il est élu.
Mi-janvier, l’homme d’affaires a perdu le procès en diffamation qu’il avait intenté contre le média d’investigation Rue89Lyon. En 2023, celui-ci avait révélé que l’homme d’affaires avait investi, via des sociétés à travers plusieurs paradis fiscaux, dans un aéroport à jets privés à Miami. Le millionnaire a été condamné à verser 3 369 euros au journal local. Il a fait appel de cette décision.
Les associations écologistes et sociales ayant lancé une action contre sa candidature dénoncent elles aussi une tentative d’intimidation : le candidat a en effet répliqué en accusant ces structures d’utiliser de l’argent public pour faire campagne contre lui — une accusation que les associations rejettent fermement et qu’elles envisagent même de contester juridiquement. Elles assurent agir « au nom de la défense de la démocratie et de l’intérêt général ».
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