Police armée et vidéosurveillance : Bordeaux a-t-elle pris un virage sécuritaire ?
En 2026, il y aura 199 policiers municipaux à Bordeaux. (Photo d'illustration) - © Romain Gautier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
En 2026, il y aura 199 policiers municipaux à Bordeaux. (Photo d'illustration) - © Romain Gautier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Municipales — Agents armés, vidéosurveillance... Pierre Hurmic, le maire écologiste de Bordeaux, a adopté des mesures visant à renforcer sa police municipale. Un choix qui témoigne de la pression de l’opinion sur les maires.
Bordeaux (Gironde), correspondance
La mesure a de quoi couper l’herbe sous le pied de l’opposition, ou bien la laisser pantoise, selon le bord politique des adversaires de Pierre Hurmic, maire écologiste de Bordeaux depuis 2020.
À la mi-juillet, celui-ci présentait sa brigade d’appui et de sécurisation équipée de pistolets semi-automatiques. « Ce n’est pas un engagement que j’avais pris pendant la campagne électorale », reconnaissait ce jour-là l’édile devant la presse, concédant à demi-mot que cette décision — l’armement de 25 % sa police municipale — venant d’un élu de gauche pouvait surprendre.
En septembre 2024, après une grève de ses policiers municipaux qui réclamaient le droit de porter une arme de poing pour se défendre et « 6 ou 7 mois à travailler très intensément le sujet » de la sécurité, selon Marc Etcheverry, adjoint bordelais à la sécurité, la décision avait été prise par Pierre Hurmic. Et donc, devant la presse locale, à moins de six mois du lancement de sa campagne aux élections municipales, la concrétisation de la décision du maire de Bordeaux constitue « une rupture symbolique », selon Christian Le Bart, professeur des universités en science politique à Sciences Po Rennes.
« Mais la décision a été prise à reculons », considère le politologue. « L’écologie politique porte un message de non-violence. Nous préférons une société où il n’y a pas besoin d’armes », assure Marc Etcheverry. Avant de prendre cette décision, Pierre Hurmic et son adjoint ont rencontré leurs homologues d’autres mairies de gauche ou écologistes. Depuis leur visite, certaines de ces communes, qui s’étaient d’abord opposées à l’armement de leur police, ont fait machine arrière, elles aussi, à quelques mois des élections municipales.
La décision du maire de Bordeaux, comme celle des édiles de Grenoble, Strasbourg, Marseille et Lyon, s’inscrit dans une tendance de renforcement des polices municipales où, en 2023, 60 % de ces agents en France étaient armés. Le nombre de policiers municipaux a progressé de 45 % entre 2012 et 2023, année où l’on en recense plus de 28 000 en France. De 2023 à 2026, 11 000 autres devaient encore être embauchés. De nombreuses communes se lancent dans une course au recrutement, alors que 35 % des postes restent à pourvoir au niveau national.
199 policiers municipaux
La mairie de Bordeaux ne fait pas exception. Elle a ainsi recruté dix agents chaque année depuis 2020. Il y aura ainsi, en 2026, 199 policiers municipaux à Bordeaux, selon le budget primitif de la ville. La promesse était inscrite au programme du candidat Hurmic en 2020, promoteur d’une « police de proximité », qui voulait « voir plus de bleu » dans Bordeaux.
Seulement, les mairies de la métropole bordelaise qui arment leur police municipale recrutent plus facilement, dans une filière en tension : les policiers préfèrent les postes où ils portent une arme. « Nous nous retrouvons un peu isolés par rapport à d’autres communes qui assument de manière débridée une police municipale très forte, qui remplace quasiment la police nationale », admet Marc Etcheverry. Aujourd’hui, 10 communes sur les 28 de la métropole bordelaise, dont Bordeaux, arment leurs policiers.
Autre mesure prise par Pierre Hurmic, le doublement du nombre de caméras de vidéosurveillance. La ville en comptera 270 d’ici fin 2026. Au total, cette année, le budget primitif de la « tranquillité publique » de la mairie de Bordeaux s’établit à 15,2 millions d’euros, en progression régulière depuis 2020.
Pressions sur les maires
Florent Gougou, maître de conférences en science politique à Sciences Po Grenoble, remarque que la sécurité a bien été au programme du candidat de 2020, avec 3 promesses sur 80. Le programme sécuritaire était assez limité, ajoute le chercheur qui a également observé la « prudence » et l’« évitement du thème », par les candidats écologistes de grandes villes. Ceux-ci formulaient en 2020 des promesses « floues » sur le sujet. « Les candidats [écologistes] ne se sentaient pas à l’aise, pas attendus sur ces questions par leur électorat », explique Florent Gougou.
La thématique sécuritaire se fait pourtant une place dans les programmes : le maire sortant de Bordeaux, à nouveau candidat, liste parmi les douze priorités de son prochain mandat, s’il est réélu, de « poursuivre l’augmentation d’effectifs de policiers municipaux et de médiateurs ». « Le sujet était sous-investi par la précédente municipalité, alors même que la ville de Bordeaux a connu de grandes transformations sur la décennie 2010 », ajoute Marc Etcheverry, qui insiste sur l’importance d’adjoindre à cette politique celle de prévention et de médiation contre la délinquance. Entre 2011 et 2022, la population de la ville a ainsi progressé de 10 %, sans que le nombre de policiers municipaux ne suive la cadence sous la précédente équipe municipale, conduite par Nicolas Florian (LR), poulain d’Alain Juppé.
Le site d’agrégation de données Ville-data.com classait cet été Bordeaux comme la ville de France « subissant le plus de crimes et délits par habitant ». Un classement contesté par la mairie, qui relève que les hausses des délits concernent beaucoup des atteintes aux biens et non aux personnes, mais aussi... par la police nationale, auprès de France 3 Nouvelle-Aquitaine.
« Les Écologistes n’ont aucune leçon à recevoir de la droite »
Ce classement, une « fake news » (infox) selon Pierre Hurmic, rend pourtant un peu plus incontournable la question de la sécurité, comme partout ailleurs en France. Le parti Les Écologistes ne peut pas l’éluder. « En matière de sécurité, Les Écologistes n’ont aucune leçon à recevoir de la droite », martelait Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, à l’antenne de BFMTV en janvier, avant de dénoncer la responsabilité de Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur qui a supprimé en 2003 la police de proximité et 12 000 postes dans la police nationale. « Et aujourd’hui, on demande tout aux villes », résume la secrétaire nationale. Cette attente des administrés « nous pousse malheureusement à devoir donner des réponses très rapides, très concrètes à nos agents et riverains », abonde Marc Etcheverry.
« On observe une standardisation de l’action publique, analyse Christian Le Bart, politologue ayant étudié le rôle des maires dans ses travaux. Face à l’épreuve du pouvoir, les élus prennent des décisions politiques qui convergent. En matière de politique sécuritaire, beaucoup de marqueurs politiques [entre les partis] ont sauté. »
Vers un transfert des charges
Pour Sebastian Roché, politiste, directeur de recherche au CNRS et auteur du livre La Police contre la rue (éd. Grasset), cette politique révèle une « défaite de la gauche, qui s’est alignée avec les propositions de la droite » sur les questions de sécurité. « La question de l’efficacité » des dispositifs en « devient secondaire », selon lui : « Il n’existe aucune preuve scientifique de l’efficacité d’une police municipale armée. » Et d’ajouter que l’armement des policiers municipaux n’est pas une règle absolue.
Pour preuve, dit-il, les « bobbies », les policiers britanniques, ne disposent que d’une matraque. Quant à la vidéosurveillance, celle-ci ne présenterait un intérêt dissuasif que dans les lieux clos comme les banques ou les parkings, d’après les synthèses des études. C’est par ailleurs coûteux, car il faudrait mobiliser une dizaine d’agents pour analyser les images de chaque infraction filmée dans les espaces publics. Devant l’augmentation des effectifs des polices municipales, le chercheur note l’exception française alors qu’ailleurs en Europe, les logiques d’économie poussent les États à réduire le nombre de forces de police.
Et c’est d’ailleurs une inquiétude dans l’équipe de Pierre Hurmic qui voit se profiler un « transfert de charge » de la police régalienne vers les municipalités, sans que celles-ci ne bénéficient de ressources supplémentaires. Le risque : le « développement d’une police à deux vitesses », affirme Marc Etcheverry : « Si vous êtes un maire qui peut se payer des policiers municipaux et de l’équipement, vous aurez accès à ce service public de sécurité du quotidien. »
Le 10 février, un projet de loi, adopté par une majorité écrasante au Sénat, veut muscler les prérogatives de la police municipale. Elle pourrait être capable de verbaliser une quinzaine de délits. Les sénateurs écologistes ont voté contre ou se sont abstenus. Le texte doit être prochainement présenté devant l’Assemblée nationale.
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