Reportage — Écologies populaires
Sauver les jardins ouvriers, une lutte sans fin
Lors de la journée de mobilisation du 6 juillet 2025, des balades ont permis de découvrir les jardins d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), rare espace vert dans une des villes les plus pauvres de France. - © Pablo Patarin / Reporterre
Lors de la journée de mobilisation du 6 juillet 2025, des balades ont permis de découvrir les jardins d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), rare espace vert dans une des villes les plus pauvres de France. - © Pablo Patarin / Reporterre
Durée de lecture : 4 minutes
Après avoir remporté plusieurs batailles, le collectif de défense des jardins d’Aubervilliers doit faire face à de nouvelles menaces. Il espère relancer la mobilisation à l’approche de la révision du plan local d’urbanisme.
Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), reportage
Quand les jardins ouvriers d’Aubervilliers auront-ils enfin la paix ? « On est là car les jardins sont à nouveau menacés. Cynique, vu les discours en ces temps de canicule ! » Le 6 juillet, Dolorès, jardinière détentrice d’une parcelle sur les lieux depuis cinq ans, retrouvait au jardin des Vertus des dizaines de militants, habitants du quartier et autres curieux, bravant les intempéries venues mettre fin aux chaleurs étouffantes des jours précédents.
Le collectif de défense du jardin, déjà mobilisé depuis des années sur les lieux, organisait une journée festive pour relancer la mobilisation et accueillir de nouveaux soutiens. En ligne de mire : la révision du plan local d’urbanisme (PLU) prévue pour septembre et, avec elle, la crainte de voir 2 300 m2 de parcelles supprimées au profit de nouveaux projets de bétonisation, sur les 7 hectares du site.
Une lutte plusieurs fois victorieuse
Ces dernières années, les jardins d’Aubervilliers ont été le théâtre d’une forte mobilisation, concrétisée par une occupation du site et une victoire juridique contre le projet de solarium censé accompagner la piscine d’entraînement olympique — une installation qui avait déjà détruit 4 000 m2 de jardins.
En parallèle, la Société du Grand Paris avait accepté de réduire les dimensions de sa future gare de la ligne 15 du métro, présentée comme un moyen de relier La Défense en quinze minutes. Une concession qui a permis de limiter l’ampleur des dégâts, sans empêcher pour autant la construction d’une nouvelle gare de surface, devenue la norme dans les projets d’infrastructure du Grand Paris Express en Seine-Saint-Denis.
Lire aussi : Près de Paris, des potagers de nouveau menacés par les tractopelles
Des luttes d’envergure, donc, parfois victorieuses, mais qui n’ont pas empêché la destruction de plusieurs milliers de m2 de terres fertiles. Dans la dernière version connue du projet, c’est un pôle multimodal, prévu à proximité de la gare, qui menaçait plus de 2 000 m2 de jardins. Après un recours jusqu’au Conseil d’État, le collectif envisageait de saisir la Cour européenne des droits de l’Homme.
Le futur PLU pourrait toutefois changer la donne et engendrer un retour à zéro dans les démarches juridiques. Les 2 000 m2 seraient toujours menacés, a priori par un autre projet que celui du pôle multimodal, dans un plan dont les contours demeurent flous.
Le collectif espère la sanctuarisation des jardins existants, qui pourrait passer par un classement au patrimoine immatériel de l’Unesco, et une coalition avec les divers jardins populaires menacés partout en France.
« Nous avons besoin d’air ici, pas de centres commerciaux »
Prévoyants, plusieurs collectifs se réunissaient donc pour anticiper la menace et renforcer la mobilisation. Parmi eux : le Mouvement national de lutte pour l’environnement 93, Urgence Palestine 93, la Cité-jardin de la Maladrerie — elle aussi visée par un projet de rénovation urbaine à deux pas de là — ou encore les Brigades de solidarité populaire, détentrices d’une parcelle sur place. Comme souvent depuis le début de la lutte, une visite des jardins était organisée, retraçant les grands moments de mobilisation, au fil d’une balade entre figues, tomates et chants d’oiseaux.
L’occasion de rappeler l’importance sociale du lieu, dans une des communes les plus pauvres d’Île-de-France, où les espaces verts sont rares, et où les projets des Jeux olympiques et du Grand Paris accélèrent la gentrification. « Aubervilliers est une ville avec un énorme taux de pauvreté. Nous avons besoin d’air ici, pas de centres commerciaux », dénonçait Lila, jardinière franco-syrienne dont la parcelle est aujourd’hui menacée.
Malgré la pluie, la journée était rythmée par plusieurs prises de parole, un atelier pancartes et un repas solidaire végane à prix libre. Parmi les visiteurs, Polo, 29 ans, qui a quitté ses études d’ingénieur car en désaccord avec le modèle productiviste qui lui était promis, venait sur place pour la troisième fois : « Quand tu vois le nombre de projets qui ont menacé cet endroit, tu te dis qu’avant même de penser aux besoins en logement ou en transport, ils veulent surtout couler du béton, quoi qu’il en coûte. »
Le jeune homme, qui envisage d’aider à l’organisation de visites pour les enfants dans le jardin, afin d’aider à recréer du lien entre la terre et ses voisins, compare les attaques subies par le jardin à une forme de colonisation : « Mon père, qui vient d’Afrique du Sud, m’a transmis un goût pour la liberté. Quand j’ai vu le documentaire sur le jardin des Vertus [“La Terre des Vertus”, 2025], j’ai pensé au film “Fanon” sorti récemment. On colonise les espaces, on écrase d’autres manières de vivre, plus solidaires, plus saines. Et on remplace ça par quoi ? Quel modèle de société promeut-on à la place ? »