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EntretienÉcologies populaires

« Détruire des jardins ouvriers est une erreur qu’on regrettera demain »

« La Terre des Vertus », de Vincent Lapize, raconte la lutte pour la sauvegarde des jardins d'Aubervilliers.

« Porteurs d’une mémoire, d’un écosystème », les jardins ouvriers de Seine-Saint-Denis résistent aux bulldozers du Grand Paris. Un film de Vincent Lapize retrace cette lutte pour le vivant.

Dans La Terre des Vertus, au cinéma le 4 juin, le réalisateur Vincent Lapize filme la lutte pour la sauvegarde des jardins des Vertus à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), menacés par les aménagements liés à un solarium, accolé à une piscine d’entraînement olympique, et à la dynamique du Grand Paris. Ces parcelles centenaires, enclavées dans une ville parmi les moins végétalisées de France, sont devenues le théâtre d’une résistance puissante.

Après Le Dernier continent, documentaire sur la zad de Notre-Dame-des-Landes, Vincent Lapize poursuit son exploration des formes de vie qui résistent aux logiques du béton. Son film, profondément politique, interroge notre rapport au vivant, à la ville, au temps… et à la démocratie.



Reporterre — Que représentent les jardins des Vertus, à Aubervilliers, au centre de votre documentaire  ?

Vincent Lapize — Ce sont des lieux de respiration, et presque de soin, pour celles et ceux qui y cultivent une parcelle. Pour beaucoup de personnes issues de l’immigration, ces jardins permettent une forme de reconnexion intime avec des savoir-faire, une histoire, des souvenirs. Cultiver un figuier ou un olivier, c’est à la fois s’enraciner et retrouver un morceau de chez soi.

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Ces jardins sont aussi un commun. Ils font partie d’un écosystème urbain rare, relié à la friche du Fort d’Aubervilliers, au cimetière de Pantin. Ce sont des refuges pour le vivant — oiseaux, hérissons, végétation spontanée — dans une ville où il y a à peine 1,4 m2 d’espaces verts par habitant, loin des 10 m2 recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ils offrent de la fraîcheur, du silence, de l’imaginaire. Ce sont des lieux où la nature n’est pas à la marge de la ville, elle est pleinement intégrée à son tissu.



En quoi cette lutte locale pour la survie des jardins ouvriers s’inscrit-elle dans une histoire plus globale ?

La Terre des Vertus raconte une histoire qui, trop souvent, se répète : celle de terres nourricières détruites ou accaparées par des logiques économiques déconnectées de la réalité du vivant. C’est une forme de colonialisme intérieur : on efface la richesse écologique et humaine d’un lieu pour y imposer un modèle d’urbanisme standardisé, sans mémoire.



On retrouve cela dans le remembrement rural, par exemple, où l’on a arraché les haies et uniformisé les paysages agricoles, avant de réaliser ce que l’on avait perdu. Ici, c’est la même logique : effacer pour maîtriser. Mais le film ne s’arrête pas là. Il montre ce qui se construit à travers la lutte pour la sauvegarde de ces lieux : des pratiques collectives, une conscience politique, des liens intergénérationnels et interculturels. Une manière d’expérimenter d’autres formes de vie dans la ville.



Vous montrez que ces jardins, face aux bulldozers, ont été le théâtre d’un éveil politique. Comment s’est-il manifesté ?

Ce qui m’a frappé, c’est la bascule du « je » au « nous ». Au début, chacun défend sa parcelle. Puis la lutte fait émerger une conscience collective  : ce n’est plus seulement son jardin que l’on veut protéger, mais un lieu partagé, un écosystème, une mémoire commune. Une jardinière du film, Lila, dit très justement : «  Ce n’est pas ma parcelle que je défends, c’est toutes les parcelles.  »

Cette politisation est fragile. Les moyens sont limités, les rapports de force déséquilibrés. Le jardin est le reflet de la société : il y a des désaccords, des peurs. Certaines personnes baissent les bras, d’autres s’épuisent. Et l’organisation horizontale, qui cherche à inclure toutes les voix, prend du temps. Mais c’est justement ce temps long qui permet de poser des bases solides.

Les jardins des Vertus, à Aubervilliers, filmés par Vincent Lapize. © VraiVrai Films

Cette politisation est aussi et surtout très féconde. Elle permet de sortir de l’individuel, de se relier aux autres, et de s’interroger sur le sens plus large de ce qu’on défend. C’est là que naît une parole, une vision du monde, une manière d’agir ensemble.


Vous aviez déjà exploré une autre forme de résistance avec « Le Dernier continent », tourné sur la zad de Notre-Dame-des-Landes. Quels liens faites-vous entre ces deux films  ?

Le lien est évident. À la zad, c’était un territoire rural, avec une effervescence politique et une forte confrontation. Aux jardins des Vertus, j’ai changé d’échelle — on est dans un contexte urbain, populaire, dans un lieu beaucoup plus discret, presque invisible à première vue. Et pourtant, on retrouve les mêmes lignes de force : il s’agit de défendre une terre, et d’y inventer autre chose.

« Ces jardins incarnent une autre manière d’habiter le monde »

D’une certaine façon, la zad a essaimé. À travers des pratiques d’occupation, de désobéissance civile, mais aussi dans sa capacité à faire se rencontrer des mondes différents. On l’a vu à Aubervilliers, plusieurs années après : les jardinières et jardiniers historiques, les habitantes et habitants du quartier ont rencontré des militants. De cette rencontre sont nées une lutte et une réflexion collective sur la manière de vivre, de décider ensemble. Ce sont des espaces où l’on apprend à faire société autrement, parfois dans la douleur, souvent dans l’invention.


Votre film ne raconte ni victoire ni défaite — le projet de solarium de la piscine d’entraînement olympique a été abandonné, mais une partie des jardins ont été détruits et d’autres sont encore menacés. Pourquoi ce choix ?

Les luttes ne se résument pas à une fin nette. Elles s’inscrivent dans des cycles, dans une continuité. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’issue, c’est ce que cela transforme en chemin. La Terre des Vertus raconte un moment de lutte, un espace de métamorphose. Une étape. Et cela peut résonner bien au-delà d’Aubervilliers.

«  Défendre le vivant face à ceux qui le nient.  » © VraiVrai Films

Le film a été sélectionné au Brésil, au Bénin, au Monténégro… Il a touché des personnes très éloignées de ce contexte, parce qu’il parle d’une question universelle : comment défendre le vivant face à ceux qui le nient.


Vous filmez parfois au ras du sol, dans l’intimité des gestes, des battements d’ailes de papillons...

Je voulais adopter une position sensible, pas surplombante. Me mettre au rythme des jardiniers, de la terre, des saisons. Filmer au ras du sol, c’est capter la lenteur, les silences, les gestes minuscules — tout ce qui fait la vie d’un lieu et que les récits dominants effacent trop souvent. C’est une manière de rendre visible ce qui, d’ordinaire, ne l’est pas assez.

Ce contraste est fondamental. À l’extérieur, le béton avance vite, les pelleteuses travaillent jour et nuit. À l’intérieur, dans le jardin, on prend le temps. Cette temporalité est politique. La contemplation devient une forme de résistance. Ralentir, c’est déjà refuser le rythme imposé.


Filmer, c’est ralentir ?

Je ne pense pas que filmer suffise à ralentir le monde, mais le cinéma peut offrir un espace pour suspendre le flux, pour proposer une autre perception. En confrontant dans le film ces deux mondes — celui du chantier et celui du vivant —, j’invite à réfléchir à notre rapport au temps, à l’efficacité, à la productivité. On vit dans une société qui valorise l’accélération, l’instantané, l’optimisation. Le vivant, lui, n’ira pas plus vite même si on le veut. Un arbre met des décennies à pousser. Un sol fertile se construit sur plusieurs générations. Le temps démocratique aussi est lent, il demande de l’écoute, du débat, de l’ajustement. Filmer, c’est parfois offrir ce temps-là.


Quel message votre film envoie-t-il à ceux qui pensent que ces parcelles peuvent être sacrifiées ?

Ces parcelles sont porteuses d’une mémoire, d’un écosystème, d’une culture, d’un lien. Elles incarnent une autre manière d’habiter le monde, de vivre la ville, de penser la coexistence.

Ce ne sont pas des espaces strictement privés. Ce sont des lieux traversés par la biodiversité, en lien avec la friche, le cimetière de Pantin, les autres zones de nature urbaine. Des lieux où des enfants peuvent voir un hérisson, entendre le silence, apprendre ce qu’est une plante sauvage. Des lieux où des personnes déracinées peuvent retrouver un morceau de leur histoire.

Pour Vincent Lapize, préserver ces jardins c’est «  se donner une chance de reconstruire sur des bases plus saines  ». © VraiVrai Films

Ce sont des communs. Des communs au sens large, humains et non humains. À l’heure du dérèglement climatique, où nos villes suffoquent, où les canicules s’aggravent, ces communs deviennent essentiels. Les détruire, c’est commettre une erreur que l’on regrettera demain. Les préserver, c’est se donner une chance de reconstruire sur des bases plus saines.


© VraiVrai Films
La Terre des vertus, de Vincent Lapize, un documentaire de 92 minutes, 2025, France, production Colette Quesson — À Perte de vue.

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