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Il avait 16 ans lors des grèves pour le climat : qu’est devenu Vipulan Puvaneswaran ?

Vipulan Puvaneswaran, en décembre 2025 à Paris.

[Série : Qu’est devenue la génération climat ?] Six ans après avoir été l’un des jeunes visages des marches climat, Vipulan Puvaneswaran, 22 ans, est devenu l’activiste d’une écologie qui ne sépare jamais la crise climatique des héritages coloniaux et refuse les demi-mesures.

Paris, reportage

À la Cité internationale universitaire de Paris, la Cafet’ est nichée en contrebas, en rez-de-jardin. Il faut descendre quelques marches depuis les allées impeccablement tracées de ce campus singulier, posé à la lisière du parc Montsouris, où 43 maisons représentent autant de pays. On peut y flâner, traverser un parc — et manger. Ici, un repas complet coûte 3,30 euros, 1 euro seulement pour les étudiants boursiers ou en situation de précarité.

À peine installés, une employée s’approche : « Bonjour messieurs, je suis désolée de vous dire qu’il faudra consommer. » On remballe l’enregistreur et on fait la queue. Comme tout le monde. À nos côtés, Vipulan Puvaneswaran sourit. Un sourire un peu malicieux, qui trahit un tempérament taquin. Ce lieu, il le connaît par cœur. Il y passe entre deux cours, avant de rentrer chez lui dans l’Essonne, parfois même pendant les vacances. « Ma mère, ça l’exaspère un peu. Mais pour un euro, c’est imbattable. C’est le prix d’une pomme. »

C’est ici que Vipulan Puvaneswaran, activiste écolo décolonial de 22 ans, a choisi de se raconter. Pas pour livrer une histoire individuelle tartinée de pathos — il n’y tient pas — mais pour mettre en mots une trajectoire politique qui déborde largement sa personne. Depuis les grandes mobilisations climat de 2019, on le croise sur les ronds-points militants comme dans les cortèges parisiens.

Visage juvénile des marches pour le climat

Le portrait qu’il esquisse de lui-même se tient à distance des figures commodes : ni héros précoce, ni incarnation providentielle du climat. Juste un militant parmi d’autres, pris dans un moment de bascule où les urgences s’additionnent et s’entrecroisent.

En 2019, Vipulan faisait partie de ces visages très jeunes, qui se démenaient déjà au sein du mouvement climat. Il était de toutes les marches, des assemblées de Youth for Climate, mais aussi dans les actions de désobéissance civile qui essaimaient alors. Six ans plus tard, la question affleure : qu’est devenu ce militant précoce, passé de l’enthousiasme d’un momentum au temps long des luttes ?

« Il y a des gens de notre âge qui sont des chiens de garde du capitalisme »

D’emblée, il écarte une expression répandue dans le débat public : la « génération climat ». La catégorie « jeunes », déjà floue, est traversée de fractures profondes. « Il y a des gens de notre âge qui sont des chiens de garde du capitalisme », lâche-t-il. Une formule qui lui a déjà valu des représailles. Il l’a notamment employée pour désigner certains étudiants d’AgroParisTech - où il est aujourd’hui en deuxième année de master - qui invitaient des multinationales de l’agrobusiness lors de forums de recrutement. L’épisode lui a valu une convocation devant le conseil de discipline de l’école.

Impliqué dans les marches climat quand il avait 16 ans, Vipulan Puvaneswaran étudie désormais l’agroécologie à AgroParisTech. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Sa voix est posée, sans emphase, et a quelque chose d’implacable. Il ancre son écologie dans une histoire longue : celle du capitalisme, de l’accumulation des richesses, des colonies et du régime plantationnaire. Il mobilise les travaux de Malcolm Ferdinand et son concept d’« habiter colonial », qui lie défrichage, monocultures et mise au travail de populations non blanches considérées comme des non-humains.

Une écologie qui refuse de dissocier exploitation du vivant et exploitation des humains. « L’écologie, c’est une manière de penser et d’acter des relations libérées et libératrices », dit-il. Dès lors, les luttes antiracistes, sociales ou féministes ne sont pas périphériques : elles sont constitutives.

Constellation d’engagements

En plus de son cursus d’agronomie orienté vers l’agroécologie à AgroParisTech, Vipulan suit un autre master, en études environnementales, à l’École des hautes études en sciences sociales, auprès d’enseignants comme Geneviève Pruvost et Christophe Bonneuil. Les études occupent une grande partie de son temps, mais ne sont jamais dissociées d’un horizon politique.

« Toute activité de production scientifique sert des intérêts. La question, c’est : lesquels ? » interroge-t-il en repoussant une mèche qui tombe trop près de ses yeux — au moment des photos, il regrettera de ne pas être passé chez le coiffeur.

« Il est sur tous les terrains, sans en placer un au-dessus des autres »

Autour de ce double cursus gravite une constellation d’engagements. Des Soulèvements de la Terre à la défense des jardins ouvriers menacés par les Jeux olympiques de 2024 ; de la solidarité avec les exilés à la mobilisation pour l’autodétermination du Sahara occidental, Vipulan Puvaneswaran s’implique dans des combats où s’articulent agriculture, justice climatique et héritages coloniaux.

Il se rend aux actions, participe à leur organisation, contribue à l’écriture de tribunes et de textes collectifs. « Il est sur tous les terrains, sans en placer un au-dessus des autres », résume Théo, un ami proche, rencontré au sein de Youth for Climate.

Vipulan Puvaneswaran cherche à mettre lumière les ravages des impérialismes en Asie, notamment avec le collectif Génération panasiatique. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Cette cohérence se prolonge au sein de Génération panasiatique, un collectif qui lutte contre l’instrumentalisation des personnes asiatiques, érigées en « minorité modèle ». Objectif : « Construire des alliances avec d’autres communautés peu visibles dans les milieux militants et créer un front décolonial internationaliste ». Et mettre en lumière les ravages des impérialismes, de la fast-fashion produite par le travail forcé des Ouïghours aux catastrophes climatiques en Asie du Sud-Est, largement invisibilisées.

« Quand on s’extrait des milieux d’où l’on vient, on ne les représente plus vraiment »

Cette lecture décoloniale du monde n’est pas qu’un cadre théorique ou militant. Elle s’enracine aussi dans une histoire familiale et sociale. Vipulan a grandi dans un HLM du quartier des Bas-Picards, à Marly-le-Roi, dans les Yvelines. Ses parents, Tamouls du nord du Sri Lanka, ont fui, au début des années 2000, la guerre menée par l’État sri-lankais contre les territoires et les populations tamoules, persécutées depuis plusieurs décennies. Peu de récits dans l’enfance. « Pour mes parents, il ne fallait pas trop en parler. Il fallait s’intégrer. »

Sa mère était femme de ménage. Son père, crêpier. Il est mort d’un cancer du poumon quand Vipulan avait 13 ans. « On sait qu’il y a plus de ces maladies-là dans nos familles… » dit-il, sans s’attarder. Il reste prudent sur ce(ux) qu’il incarne. « On parle souvent des milieux d’où l’on vient, mais quand on s’en extrait, on ne les représente plus vraiment. »

Adolescent studieux, il a intégré le prestigieux lycée Hoche, à Versailles, sur les conseils d’un enseignant de collège. Chaque jour, il avalait près de deux heures de transports pour rejoindre cet établissement public réputé. C’est à ce moment-là qu’il a découvert l’effervescence du militantisme climatique, en 2019, à 15 ans, lors des grèves des jeunes pour le climat avec Youth for Climate. Pas un « déclic », dit-il, car il ne croit pas à une bascule soudaine, mais une succession de rencontres, de lectures, de contradictions.

« J’avais une approche très ingénieuriale : un problème — le changement climatique — et des solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Puis j’ai pris claque sur claque. » À partir de là, quelque chose se referme et s’ouvre en même temps : les études, les amitiés, les colères, les choix les plus ordinaires… Tout devient politique et manière d’habiter le monde.

Interpellé à 16 ans pour une occupation de locaux

En février 2020, déjà, nous le rencontrions devant le commissariat du XIIIᵉ arrondissement de Paris, à la sortie d’une garde à vue consécutive à l’occupation des locaux du gestionnaire d’actifs BlackRock. Il avait 16 ans. Sous le feu des critiques, il renvoyait la violence du côté des véritables responsables : « Qui sont les vandales ? BlackRock, qui participe à l’aggravation des perturbations écologiques, ou nous qui dégradons des biens matériels avec des tags ? »

Vipulan Puvaneswaran a participé à l’écriture du livre «  Autonomies animales, ouvrir des fronts de luttes inter-espèces  ». © NnoMan Cadoret / Reporterre

En 2021, il est à l’affiche du film Animal, consacré à la sixième extinction de masse. Le réalisateur : Cyril Dion, qu’il a rencontré deux ans plus tôt lors des marches pour le climat. Il a hésité, par crainte de la personnalisation et des contradictions écologiques du projet, puis a accepté. Pendant plusieurs mois, il a mené une vie éclatée entre lycée, militantisme et tournage, des bidonvilles saturés de déchets plastiques en Inde jusqu’aux plages du Costa Rica.

Une expérience qu’il regarde aujourd’hui avec distance. « Je dis des trucs pas très intéressants. Entre le tournage et la sortie, j’ai évolué. » Il en retient surtout certaines rencontres et lectures, notamment celles de Baptiste Morizot, qui déplacent son regard du climat vers le vivant et les relations interespèces.

Projet de thèse entre agronomie et sciences sociales

Devenu végane, il a depuis coécrit Autonomies animales (2023, éd. Michel Lafon), où il explore, avec ses coauteurs, les liens entre luttes écologistes, antispécistes, antiracistes et anticapitalistes. Il réfléchit aujourd’hui à un projet de thèse, à la croisée de l’agronomie et des sciences sociales, pour analyser les tensions — et les possibles alliances — entre milieux paysans et antispécistes. « Mon enjeu, c’est de créer des interstices », dit-il

Lire aussi : Inventons des « sociétés paysannes véganes »

« On fait quoi maintenant ? », lui demande-t-on. Ce qui l’intéresse, ce sont les luttes situées, les alliances concrètes — comme celles construites par les Soulèvements de la Terre avec la Confédération paysanne et les collectifs de victimes de pesticides. Multiplier les portes d’entrée. L’écologie n’est pas toujours la meilleure ; la santé environnementale peut en être une autre, sans suffire.

En marchant entre les bâtiments du campus, puis dans le parc Montsouris, la discussion dérive vers le football. Le Paris Saint-Germain, dont il est fan. Rien d’anecdotique : « Il ne faut pas abandonner la culture populaire au cynisme ou au capital. » Il évoque la force des banderoles propalestiniennes dans les stades et le dédain qui traverse parfois les milieux écologistes contre ce sport. « Sous couvert d’écologie, il y a parfois beaucoup de mépris de classe et de racisme. »

Vipulan Puvaneswaran est comme ça : mordant. Prêt à pousser les écologistes dans leurs retranchements. En 2023, il a interpellé le journaliste Hugo Clément après sa participation à un débat organisé par Valeurs actuelles. Pour lui, l’écologie ne peut se penser hors sol, ni se satisfaire d’un verdissement consensuel face à la montée de l’extrême droite. « Il y a une écologie qui sépare l’environnement du social. Moi, ça ne m’intéresse pas. » Une manière de rappeler que l’écologie n’est pas un terrain neutre, mais un champ de bataille. Le sien.



Qu’est devenue la génération climat ?

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