Les jeunes activistes du climat assument l’occupation de BlackRock

Durée de lecture : 7 minutes

13 février 2020 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)

L’action du mouvement Youth for Climate au siège français de BlackRock, lundi 10 février, a entraîné 17 interpellations et une forte désapprobation de certains commentateurs qui dénoncent une radicalisation. Les jeunes assument : « Qui sont les véritables vandales ? BlackRock, qui participe à l’aggravation des perturbations écologiques, ou nous qui dégradons des biens matériels avec des tags ? »

  • Paris, reportage

Mercredi 12 février, à midi, une quarantaine de personnes se sont rassemblées au compte-goutte devant le commissariat du 13e arrondissement de Paris. « Qu’est-ce que vous faites là ? » demandait une policière. « Nous sommes là pour soutenir les activistes gardés à vue à la suite de l’occupation de BlackRock », a répondu un activiste de Youth for Climate.

Lundi, une centaine de militants avaient occupé le siège parisien du gestionnaire d’actifs BlackRock. Ils répondaient à l’appel du mouvement Youth for Climate, épaulé par diverses organisations écolos et de Gilets jaunes. [1]

Lors du rassemblement de soutien.

« Cette action était une manière de montrer notre soutien aux grévistes et de lutter contre les activités écocides de BlackRock, a expliqué à Reporterre Émilie, 20 ans, et membre de Youth for Climate. La réforme des retraites va largement profiter à BlackRock, qui a intérêt à ce que l’on passe à un système de capitalisation, et en plus les investissements de BlackRock sont dirigés vers des entreprises polluantes comme Vinci ou Total. »

Les activistes ont pénétré dans Le Centorial, le bâtiment abritant les bureaux de BlackRock, aux alentours de 10 h, lundi. Au centre du bâtiment, une banderole « Respect existence or expect resistance » (En français : « Respectez l’existence ou attendez-vous à la résistance ») a été déployée. Afin de se prémunir d’une intervention policière, les issues avaient été barricadées et les employés de BlackRock ont pu quitter les lieux par les issues de secours. « On a souhaité mettre BlackRock hors d’état de nuire pendant plusieurs jours, avec un consensus d’action plus radical qu’à l’accoutumée », précise Émilie. Les activistes sont restés plus de deux heures, qu’ils ont occupées à taguer des messages sur les murs, au sol et sur le mobilier.

Au sortir de leur action, peu avant 13 h, les militants ont été nassés par les forces de l’ordre. Dix-sept personnes, dont quatre mineurs, ont été interpellées pour participation à une manifestation non déclarée et dégradation. Treize activistes ont été placées en garde à vue, dont deux mineurs. Ils ont tous été libérés entre mardi 11 février au soir et mercredi 12 février au soir. Dix ont écopé de rappels à la loi, avec un stage de citoyenneté pour les deux mineurs. Un autre devra s’acquitter d’une amende de 300 euros, et les deux autres gardés à vue sont sortis sous contrôle judiciaire en vue d’une audience. Maître Hugo Partouche, avocat d’une partie des activistes et membre du cabinet Vigo, a déclaré à Reporterre que les dossiers étaient « très légers ». « Ce n’est pas un hasard qu’il y ait essentiellement des rappels à la loi », a-t-il poursuivi.

« Cette répression me semble disproportionnée par rapport à ce qu’on a fait »

Devant le commissariat du XIIIe, mercredi midi, les soutiens trouvaient le temps long. « 48 heures de garde à vue, c’est traumatisant, ça ne s’efface pas comme ça, a dit Émilie, qui a elle-même passé 30 heures en garde à vue, de lundi à mardi soir. À Youth for Climate, on n’avait jamais eu de garde à vue. Cette répression me semble disproportionnée par rapport à ce qu’on a fait. On a pris soin de discuter avec les employés de BlackRock, de ne pas les brusquer. On n’a pas attaqué les personnes. Mais on commence à les embêter. »

À ses côtés, Carmen, 14 ans, brandissait un drapeau rouge estampillé Youth for Climate. Lundi, elle a participé au blocage de BlackRock :« Quand on s’engage dans ce genre d’action, on sait à quoi s’attendre. J’étais prête à aller en garde à vue, à écoper d’une amende, voire d’une peine de prison, parce que pour l’instant, nous n’avons pas d’avenir. Quand j’aurai 25 ans, dans quelle état sera la planète si nous la leur laissons ? Dans ces conditions, je m’en fous d’aller en garde à vue. »

L’action de ces jeunes activistes a suscité un déferlement de commentaires dans les médias, dans les heures et les jours qui ont suivi. D’emblée, des sites internet ont parlé de « saccage » et de « dévastation » des bureaux de BlackRock.

Dans l’« édito éco » de mardi, sur France Inter, le chroniqueur Dominique Seux a estimé que « l’opération de ces anarchistes qui haïssent le capitalisme mais adorent Facebook est bien sûr condamnable, mais elle illustre surtout le glissement vers une violence dangereuse ». Il a aussi défendu la prise de position de BlackRock contre un investissement minier de Siemens en Australie et conseillé aux militants de manifester « devant les ambassades des États-Unis et de Chine », « et en Chine même – parce que c’est là que le passif climatique est le plus lourd ».

Sur le plateau de LCI, les commentateurs ont parlé de « vandalisme », de « radicalisation du mouvement » devant un membre de Youth for Climate qui a, lui, répliqué que le mouvement assumait cette radicalisation.

« Qui sont les véritables vandales ? BlackRock, qui participe à l’aggravation des perturbations écologique, ou nous ? »

Sur Twitter, Daniel Schneidermann, fondateur du média Arrêt sur images a réagi :

Fascinant tribunal d’adultes, qui juge cet adolescent coupable d’avoir graffité les murs d’un bureau ». « Dégradation des biens », répètent-ils. S’ils savaient quelles "dégradations" nous attendent tous... »

« On se doutait que notre action ne ferait pas l’unanimité, a dit à Reporterre Vipulan, 16 ans, sur le parvis du commissariat du XIIIe arrondissement. On savait qu’on les dérangerait, mais en réalité qui sont les véritables vandales ? BlackRock, qui participe à l’aggravation des perturbations écologiques, ou nous qui dégradons des biens matériels avec des tags ? » « Ils précipitent chaque jour notre monde dans un changement climatique plus fort, et mettent en péril notre avenir, a embrayé Émilie. C’est ça la violence. » « Peut-être que ceux qui nous incriminent aujourd’hui nous comprendrons mieux dans quelques années », a poursuivi Vipulan en faisant référence aux actions autrefois controversées d’Act Up, association de lutte contre le VIH-Sida.

Sur France Inter Julien Bayou, secrétaire national du parti Europe Écologie-Les Verts, a dit « oui à la désobéissance civile », déclarant qu’il croyait à ces occupations, mais aussi qu’elles devaient « être pacifiques et joyeuses, sans violences ».

« On a essayé d’être pacifiques, joyeux et sans violences, on a essayé de se faire entendre par d’autres modes d’action, les grèves, les manifestations, la désobéissance civile non violente... mais ça n’a jamais marché ! s’est offusquée Carmen. Dès qu’il y a quelques tags, c’est plus médiatisé, on parle de nous... » « On sait qu’on n’a plus rien à attendre de BlackRock, qu’ils ne vont pas agir, a estimé Vipulan, pour qui l’action était proportionnelle à l’inaction du gestionnaire d’actifs. « Mais je pense aussi qu’il faut une complémentarité des tactiques. On est impliqués dans l’organisation de la grève internationale pour le climat du 13 mars prochain et on participe à des actions de sensibilisation, dans les écoles, au changement climatique et à l’extinction des espèces », a promis le lycéen, qui s’est fait remarquer par un discours sur l’écologie, le mardi 4 février, dans l’émission le Grand Oral sur France 2.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre


[1Dans le détail, l’action était soutenue par Désobéissance écolo Paris, RadiAction, Mr Mondialisation, Cerveaux non disponibles, Gilets jaunes Place des Fêtes, La France en Colère - Carte des Rassemblements, Peuple révolté, Peuple uni et le Comité de libération et d’autonomie queer


Lire aussi : Action contre BlackRock : « Nous devons mettre hors d’état de nuire les plus grands pollueurs de la planète »

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos :
. chapô : Le 12 février à Paris. © Alexandre-Reza Kokabi
. lundi 10 février, au Centorial, siège de la branche française de BlackRock. © Théophile Pouillot-Chévara
. graffitis : @YahooActuFR sur Twitter

DOSSIER    Retraites

THEMATIQUE    Climat Luttes
8 avril 2020
Coronavirus : aux Pays-Bas, le gouvernement mise sur le « confinement intelligent »
Reportage
3 avril 2020
Confinés avant le virus, ils témoignent
Enquête
9 avril 2020
L’Afrique de l’est est envahie par des nuées de criquets pèlerins
Info


Dans les mêmes dossiers       Retraites



Sur les mêmes thèmes       Climat Luttes





Du même auteur       Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)