Prix de l’essence : à quand une taxe sur les profits faramineux de TotalEnergies ?
Assemblée générale de TotalEnergies du 24 mai 2024. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Assemblée générale de TotalEnergies du 24 mai 2024. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
TotalEnergies, qui a fait son beurre sur la flambée des prix du pétrole, pourrait voter lors de son AG la distribution de milliards d’euros à ses actionnaires. Société civile, ONG et élus plaident pour une taxation de ces superprofits.
Pendant que les automobilistes serrent les dents en faisant le plein et que la canicule étouffe une bonne partie de l’Europe, TotalEnergies se gave. Vendredi 29 mai à 14 heures, à Paris, a lieu l’assemblée générale du groupe. Le conseil d’administration a proposé un dividende de 3,40 euros par action au titre de l’exercice 2025, en hausse de 5,6 % par rapport à l’exercice précédent. S’il était voté, ce serait la bagatelle de 7,5 milliards d’euros qui serait, d’après nos calculs, distribuée aux actionnaires [1] De quoi déboucher le champagne à la flambée des prix du pétrole causée par la guerre au Moyen-Orient.
Mais les résultats indécents de TotalEnergies — le groupe a dégagé au premier trimestre 2026 un bénéfice record de 4,96 milliards d’euros, en hausse de 51 % sur un an — ne passent plus. Surtout quand le lien direct est fait par les scientifiques entre les vagues de chaleur comme celle que nous sommes en train de vivre et les géants du pétrole.
Demande de taxation des superprofits liés au conflit
Les associations Attac, Avaaz, 350 et Action Justice Climat Paris ont prévu une action vendredi entre 9 heures et 11 heures à Paris, mettant en scène Emmanuel Macron alimentant un pipeline TotalEnergies avec l’argent des Français — l’entreprise a perçu au moins 400 millions d’euros d’aides publiques en 2024, d’après Attac. Le Parti communiste français a également appelé à une mobilisation à 12 h 30 devant le siège du groupe à La Défense, pour protester contre l’explosion des prix des carburants. Partout, des voix s’élèvent pour appeler à une taxation des superprofits liés au conflit.
Les superprofits sont « un profit exceptionnel, c’est-à-dire plus important que l’année précédente et qui ne s’explique pas par une innovation ou une quelconque activité de l’entreprise, mais par une rente. En l’occurrence, actuellement, on voit que TotalEnergies ne fait que profiter de la hausse des cours du pétrole pour augmenter ses marges », explique Raphaël Pradeau, d’Attac France.
D’après un sondage de l’Institut Veblen réalisé par Verian, 75 % des Français jugent les bénéfices de TotalEnergies dérangeants ou inacceptables. 70 % sont favorables à une taxation des superprofits, 73 % même si ces profits sont déclarés à l’étranger. 76 % appellent à une initiative européenne en ce sens.
Lire aussi : « La soi-disant conversion écologiste de TotalEnergies n’était que du marketing »
Des économistes de renom la défendent également, comme le prix Nobel d’économie 2001 Joseph Stiglitz, Thomas Piketty et Gabriel Zucman, le lauréat de la Médaille John Bates Clark 2023. Le 6 mai, c’étaient 33 économistes qui prenaient la plume pour réclamer au Premier ministre Sébastien Lecornu « une contribution exceptionnelle sur les superprofits des pétroliers » dont les recettes seraient fléchées vers l’amortissement de la crise et la transition énergétique, et plaider pour une taxation coordonnée à l’échelle européenne.
Initiatives politiques
Plusieurs initiatives politiques ont émergé pour la mise en place de cet impôt. « Total est un grand profiteur de guerre », a dénoncé fin avril la députée (La France insoumise) de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé. La députée écologiste Eva Sas a déposé une proposition de loi dans ce sens le 14 avril. D’après le président des socialistes à l’Assemblée nationale Boris Vallaud, cette taxe « devrait rapporter à peu près 2 milliards d’euros ». Le 29 avril, David Taupiac, député Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) du Gers, a également déposé une proposition de résolution favorable à la taxation des bénéfices exceptionnels réalisés par les compagnies pétrolières.
Avant eux, les tentatives de mettre en œuvre un tel dispositif étaient déjà nombreuses, notamment par le biais d’amendements aux projets de loi de finances.
Une « contribution de solidarité temporaire » a déjà existé
L’idée n’est pas nouvelle. La première windfall tax — de son petit nom anglais — a été mise en place à l’échelle européenne en septembre 2022, dans un contexte de flambée des prix de l’énergie en lien avec la guerre en Ukraine. Le Conseil de l’Europe adopte alors un dispositif inédit : une « contribution de solidarité temporaire », ciblant les bénéfices supérieurs de 20 % à la moyenne des quatre années précédentes des grandes entreprises fossiles. D’un taux minimal de 33 %, elle aurait abondé les caisses européennes à hauteur de 28 milliards d’euros, d’après l’économiste Philippe Dessertine.
Las, la déclinaison française a été un fiasco : elle n’a rapporté que quelque 69 millions d’euros en 2022, à comparer aux 3 milliards attendus. En cause, une assiette très étroite, une méthode de calcul restrictive et surtout l’optimisation fiscale des groupes, qui se sont empressés de localiser leurs bénéfices hors de France.
Car les multinationales ne manquent pas d’astuces pour échapper au fisc. « Total est connu pour ne pas payer du tout d’impôt sur les sociétés en France parce qu’officiellement, il ne fait pas de profits en France, explique Raphaël Pradeau. Du forage à la distribution, ses différentes filiales se revendent du pétrole entre elles pour faire apparaître artificiellement le fait que les raffineries en France seraient déficitaires. » Alors que le groupe jure ne pas délocaliser ses profits et payer ses impôts dans les pays où elle les réalise, Gabriel Zucman a ainsi découvert que 5,9 milliards de dollars de ses profits de 2024 avaient été déclarés dans la catégorie « reste du monde », case mystérieuse incluant notamment la Suisse — à la fiscalité connue comme très avantageuse. Pire, environ un quart des profits mondiaux de TotalEnergies seraient rangés dans cette catégorie.
Pour cette raison, l’ONG plaide pour une taxation unitaire. « Cela signifie qu’il faut considérer qu’il faut regarder l’activité réelle de TotalEnergies dans les différents pays et, en fonction du nombre de salariés, des investissements et du chiffre d’affaires dans chaque pays, mesurer l’activité réelle puis taxer les profits là où l’activité est réellement réalisée, et non pas là où Total veut bien les déclarer », explique Raphaël Pradeau.
La France traîne des pieds
On en est loin. Certes, en avril, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et l’Autriche ont appelé l’Union européenne à taxer à nouveau les profits exceptionnels des groupes énergétiques. Mais la France traîne des pieds.
Fin avril, Sébastien Lecornu a dit qu’il ne se fermait « aucune porte », tout en dénonçant un « Total bashing ». « La France se comporte comme un véritable VRP de Total. Au lieu de taxer les superprofits, le gouvernement appelle Total à plafonner ses prix, en expliquant qu’ainsi, il ferait de la redistribution, dénonce Raphaël Pradeau. C’est quand même incroyable : on transforme en geste de redistribution une opération commerciale, par laquelle Total se donne le beau rôle. Alors que le groupe peut évidemment se permettre de vendre l’essence à 1,99 euro ou le gazole à 2,09 euros, puisqu’il n’a pas été affecté par la hausse du prix du pétrole. »
Quant à TotalEnergies, il recourt au chantage pour éviter la taxation : « En cas de surtaxe, nous ne pourrons pas maintenir le plafonnement des prix », a ainsi indiqué début mai Patrick Pouyanné, directeur général du groupe, à Sud-Ouest.
TotalEnergies n’en est pas à une entourloupe près. Après l’évasion fiscale, les ONG Les Amis de la Terre France, ClientEarth et Notre affaire à tous ont annoncé le 27 mai avoir signalé à l’Autorité des marchés financiers (AMF) des communications de TotalEnergies qu’elles jugent trompeuses en matière de climat. « TotalEnergies diffuse de manière répétée auprès des marchés financiers des informations pouvant donner l’impression que sa stratégie climatique contribue à atteindre l’objectif de l’Accord de Paris de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C. Pourtant, [il] poursuit son expansion dans les énergies fossiles, ce qui fait peser un risque existentiel pour le climat, notre économie et la stabilité financière », dénoncent-elles.
Un message cruellement d’actualité, alors que l’Europe de l’Ouest traverse une vague de chaleur d’une précocité et d’une intensité inédites.