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ReportageJustice

Au procès de TotalEnergies, des climatologues ruinent l’argumentaire du géant pétrolier

Le « contentieux climatique » a été engagé par des associations et la Ville de Paris contre la multinationale TotalEnergies. (Photo d'illustration)

Plusieurs experts ont été auditionnés le 20 février dans le cadre du contentieux climatique engagé contre TotalEnergies. Pour la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, le constat est clair : les énergies fossiles contribuent massivement au réchauffement climatique.

Paris, reportage

Debout à la barre de la 34e chambre du tribunal judiciaire de Paris, Valérie Masson-Delmotte plonge la main dans son grand tote bag et sort deux énormes pavés avant de les tendre à l’huissier : la paléoclimatologue a amené avec elle des extraits du sixième rapport d’évaluation du Giec [1] (2015-2023), dont elle a coprésidé le groupe 1. « Le fait que le réchauffement climatique est lié à l’activité humaine est une certitude scientifique : il est démontré depuis les années 1960 qu’elle est responsable de la hausse du CO2 dans l’atmosphère, et que 90 % de ces émissions sont liées à la combustion d’énergies fossiles », explique-t-elle avec pédagogie, les mains croisées dans le dos.

Nous sommes le 20 février et la scientifique est auditionnée en tant que témoin dans le cadre du « contentieux climatique » engagé par des associations (Notre affaire à tous, Sherpa, France Nature Environnement et ZEA) et la Ville de Paris contre la multinationale TotalEnergies. Le but de cette procédure inédite dans l’Hexagone : obliger le sixième producteur mondial de pétrole et de gaz à « prendre les mesures nécessaires pour aligner ses émissions et sa stratégie avec l’objectif de limitation du réchauffement climatique à +1,5 °C de l’Accord de Paris, conformément à la loi de 2017 sur le devoir de vigilance ».

Si l’audience de la veille a porté sur le fait de savoir si le réchauffement climatique rentrait ou non dans le champ d’application de cette loi, celle du jour se focalise surtout sur l’audition de représentants des parties, mais aussi d’experts du marché de l’énergie et du lien entre climat et énergies fossiles.

« Les impacts négatifs et les pertes et dommages sont généralisés »

« Les impacts négatifs et les pertes et dommages sont généralisés et augmentent avec le réchauffement climatique. Sans une forte baisse des émissions de gaz à effet de serre, partout dans le monde, les enfants vont être tout au long de leur vie exposés à un cumul d’événements extrêmes », dit Valérie Masson-Delmotte, revenant au passage sur un point évoqué lors de la première journée d’audience : « La notion de neutralité carbone d’une entreprise n’a de sens qu’en prenant en compte les émissions de scope 3 », soit celles liées à l’usage des produits fossiles par les clients de TotalEnergies.

Autre chercheuse auditionnée : Céline Guivarch, principale coordinatrice pour le septième rapport d’évaluation du Giec. « Il est nécessaire que dans les trente prochaines années le système énergétique évolue de façon majeure, avec le déploiement d’énergies à faibles émissions de gaz à effet de serre. Si on ne réduit pas massivement la production de gaz, de pétrole et de charbon, il sera difficile de limiter le réchauffement climatique en dessous des 2 °C », insiste-t-elle, rappelant que « la limitation du réchauffement climatique à 1,5 °C implique de réduire par deux les émissions à l’horizon 2030, et d’atteindre zéro émission nette en 2050 ».

« Où est le bon sens ? »

À en croire Christian Gollier, économiste convoqué comme témoin par TotalEnergies — notons que le géant pétrogazier a versé des financements à deux écoles liées au chercheur —, une manière de régler le problème serait l’instauration d’une taxe carbone. Et, aussi, de « remettre les responsabilités individuelles des entreprises et des consommateurs au centre du débat ». « Si demain je décide d’aller au travail en voiture plutôt qu’à vélo, c’est de ma responsabilité, pas celle de TotalEnergies ! » lance-t-il, avant de se faire réprimander par le président de la cour : « Restez objectif s’il vous plaît, un témoin ne doit pas prendre parti ! »

L’ingénieur et économiste Fabien Roques, à qui TotalEnergies a commandé un rapport sur la présente affaire, note lui aussi que « sur les deux derniers siècles, la demande d’énergie a été en constante augmentation ; or, la consommation d’énergie est à l’origine des trois quarts des émissions de gaz à effet de serre ».

« À l’heure actuelle, les politiques publiques manquent ou du moins sont très incomplètes pour faire infléchir à la fois la consommation des usagers et des entreprises », ajoute-t-il. Et de souligner comment, dans un grand climat d’incertitude quant à l’évolution future du mix énergétique, « une entreprise responsable doit s’assurer que sa stratégie est robuste et résiliente par rapport à plusieurs scénarios ». Et, donc, à des scénarios ne respectant pas l’Accord de Paris.

De quoi inspirer ces mots à Paul Mougeolle, représentant de Notre affaire à tous : « D’un côté, l’État français s’est engagé pour un objectif de zéro émission nette d’ici 2050. De l’autre, on voit que l’expansion fossile continue. Mais où est le bon sens ? » Et de demander au tribunal de « rendre une décision qui fera date » : « L’État, dont vous êtes la troisième branche du pouvoir, a le devoir de protéger lui-même le climat et de faire respecter la loi sur le devoir de vigilance. Nous vous demandons de prendre votre part. » La décision a été mise en délibéré le 25 juin prochain.

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