Claire Lejeune, députée insoumise : des marches climat à l’Assemblée nationale
Claire Lejeune, le 26 novembre 2025, à Paris. - © Romy Alizée / Reporterre
Claire Lejeune, le 26 novembre 2025, à Paris. - © Romy Alizée / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
[Série : Qu’est devenue la génération climat ?] À 31 ans, Claire Lejeune, députée insoumise, défend une écologie « populaire ». Elle entend « faire partie de toutes les luttes » pour « les porter au niveau institutionnel ».
En à peine quelques minutes d’interview, on remarque chez Claire Lejeune une obsession. Celle de se rendre utile, tout le temps, par le meilleur moyen à sa disposition. Depuis les élections législatives anticipées de 2024, c’est à l’Assemblée nationale qu’elle estime sa place nécessaire. On la retrouve donc dans un café bondé, près de l’hémicycle, entre deux négociations sur le budget. La trentenaire s’installe, se raconte facilement. Avant ce mandat de députée (étiquette La France insoumise), c’était dans l’écriture de sa thèse, sur la planification écologique, qu’elle plongeait toute son énergie. Plus tôt, il y avait eu le militantisme associatif, aussi.
Tout a commencé en 2017. Alors jeune étudiante investie dans des associations d’aide aux exilés, Claire Lejeune a poussé la porte d’Europe Écologie — Les Verts, inspirée par le travail de Damien Carême, à l’époque maire de Grande-Synthe (Nord). « Pour moi, il tenait tous les bouts ensemble, raconte-t-elle. Il menait le combat pour que les exilés soient accueillis dignement dans sa ville ; et il portait une écologie populaire, pas moralisatrice, dans cette ville où le taux de chômage et de pauvreté explose les compteurs. »
Une écologie « populaire », voilà peut-être sa deuxième obsession. Porter un projet politique de bifurcation écologique qui embarque tout le monde, particulièrement les personnes les plus précaires. Qui remet en cause le capitalisme, le productivisme et l’exploitation des travailleurs. Une attention qui lui vient sûrement de son enfance. Claire Lejeune a grandi en Essonne, auprès d’une mère prof d’anglais et d’un père ouvrier électricien. Le métier de ce dernier « a été un facteur de politisation très fort », estime-t-elle. « Il se levait à 5 heures du mat’, allait bosser dans un travail qui était très éprouvant, et revenait vidé physiquement et mentalement. Cette conscience de la manière dont un système économique peut broyer des corps et des vies, j’ai grandi un peu avec. »
L’« espoir » des marches climat
Une fois encartée, Claire Lejeune s’est investie dans le parti vert, en jonglant entre un master de philosophie à l’ENS de Lyon et un master droits de l’Homme à Sciences Po Paris. Jusqu’à devenir secrétaire fédérale du mouvement de jeunesse du parti, de 2019 à 2020. Sacrée responsabilité, lui fait-on remarquer. Elle hausse les épaules, modeste. « J’étais très engagée, c’était une manière de me rendre utile cette année-là », sourit-elle.
Elle se souvient d’une organisation avec laquelle elle se sentait alignée, où « tout était tenu de manière cohérente : le combat contre le système capitaliste et ses conséquences, l’antiracisme, le féminisme... » De cette période, elle retient particulièrement les marches pour le climat, la douce époque de 2018 et 2019 où l’écologie n’était pas encore accusée de tous les maux, et où les foules défilaient dans les rues du monde entier pour réclamer une véritable action politique contre le changement climatique. « Une immense combativité s’est réveillée à ce moment-là. Il y avait beaucoup d’espoir et d’énergie, avec plein d’initiatives qui fusaient partout », rappelle-t-elle, citant aussi les actions de désobéissance civile — elle-même a participé à l’époque à une action symbolique de « décrochage » du portrait d’Emmanuel Macron dans une mairie parisienne, pour protester contre son inaction.
« Une immense combativité s’est réveillée à ce moment-là »
« On voyait des jeunes être mille fois plus responsables, lucides et cohérents que ceux censés gouverner, se remémore Claire Lejeune. C’est cet écart entre une jeunesse qui parlait d’enjeux scientifiques et l’irresponsabilité d’une classe politique qui a permis de prendre au sérieux l’enjeu climatique. Même si c’était pour de la com’, tout le monde était obligé d’en parler. » En avril 2019, Emmanuel Macron s’est ainsi retrouvé à créer une Convention citoyenne pour le climat — il a depuis jeté à la poubelle une grande partie des propositions émises par les participants.
Des Verts aux insoumis
Six ans plus tard, les marches pour le climat paraissent toutefois un vieux souvenir qui prend la poussière. Les choses ont bien changé, entre la pandémie de Covid-19, la montée de l’extrême droite en Europe et les différents conflits géopolitiques. À l’Assemblée, Claire Lejeune constate d’ailleurs « une grande marche en arrière », des coupes du budget de l’écologie aux reculs sur l’objectif de zéro artificialisation nette, en passant par la loi Duplomb. Mais Claire Lejeune aussi a changé, depuis six ans. De parti, déjà.
En 2022, au moment de la campagne de Yannick Jadot pour l’élection présidentielle, une gêne s’est installée. « Je n’ai pas retrouvé dans cette campagne la radicalité qu’il y avait chez les Jeunes Écolos et dans les marches pour le climat », regrette-t-elle. Elle poursuit : « Se contenter de dire “nous sommes écologistes”, ça ne dit rien du projet de société que l’on porte, ça crée une absence de clarté. Surtout à une époque où l’écologie libérale, et même l’écologie d’extrême droite — le localisme — se développent. »
Carême : « Les Écologistes ne sont pas suffisamment radicaux »
Claire Lejeune a donc soudainement quitté le parti pour rejoindre l’équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon, avec qui elle se sentait plus en accord. Ce dernier a recueilli 21,95 % des voix au premier tour de la présidentielle — même si ce ne fut pas suffisant pour atteindre le second round — quand Yannick Jadot n’en a obtenu que 4,63 %.
Un « combat frontal contre l’extrême droite »
Ironie du sort, Damien Carême, celui qui avait incité Claire Lejeune à prendre sa carte écolo, a fini lui aussi par claquer la porte l’année suivante. « Je l’avais vue quand elle avait quitté le parti, on pensait déjà la même chose mais elle était plus radicale que moi à ce moment-là, se marre-t-il. Pour répondre à la radicalité du libéralisme, il faut aussi être radical, et Les Écologistes ne le sont pas suffisamment aujourd’hui. »
Après la présidentielle de 2022, Claire Lejeune s’est présentée sous l’étiquette insoumise aux élections législatives, quelques semaines plus tard. « Ce n’était pas prévu, c’est arrivé dans la foulée », dit-elle. Elle a perdu à quelques centaines de voix près. « La question d’être élue n’a jamais été un projet en soi, précise-t-elle. C’était uniquement parce qu’à un moment donné, c’était l’outil cohérent pour atteindre un objectif politique. »
La jeune femme s’est ensuite plongée dans l’écriture de sa thèse pendant deux ans. Jusqu’à ce soir de juin 2024, où Emmanuel Macron a subitement dissous l’Assemblée nationale et provoqué de nouvelles élections législatives. Rebelote, la voilà repartie en campagne. « C’était un moment où j’étais très concentrée sur ma thèse, l’entrée en campagne m’est un peu tombée dessus. Mais vu le moment où on était dans l’histoire de notre pays, vu l’impératif de lutter pour éviter qu’on ait [Jordan] Bardella en Premier ministre, je n’ai pas hésité. » Elle le répète d’ailleurs souvent : « Le combat pour la bifurcation écologique ne se fera pas sans un combat frontal contre l’extrême droite. »
Complémentarité de modes d’action
Cette fois fut la bonne. Claire Lejeune l’a emporté avec 44 % des voix, devenant députée de la 7ᵉ circonscription de l’Essonne. Une mission qui implique, selon sa définition, de « faire partie de toutes les luttes » pour « les porter au niveau institutionnel ». Inversement, elle estime que ce rôle de députée « ne sera rien sans les mouvements sociaux, sans les mouvements de désobéissance civile, sans Les Soulèvements de la Terre. Il y a une très forte complémentarité entre ces modes d’action ».
« Le mouvement climat n’a pas disparu, il s’est transformé »
La voilà donc, depuis un an et demi, à enchaîner les journées de folie — « de 9 heures à minuit pendant l’examen du budget », où elle est cheffe de file pour les insoumis. Mais elle tient bon. Des membres de son parti louent une femme « tenace », « intelligente », « brillante » même. Sa thèse est en pause, pour le moment. Même si la période des marches climat est révolue, elle ne perd pas espoir de réussir à porter un projet de bifurcation écologique.
« Le mouvement climat n’a pas disparu, il s’est transformé, il prend d’autres formes aujourd’hui : Extinction Rebellion, Les Soulèvements de la Terre… C’est un peu comme une marée qui monte : certaines vagues reculent, mais d’autres de types différents arrivent et portent cette même volonté de transformation. »
Qu’est devenue la génération climat ?