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EnquêteEurope

Anti-écologiste et réactionnaire, la « machine à propagande » d’Orbán influence toujours les droites européennes

Le MCC Brussels, think tank réactionnaire au cœur de l’Union européenne, lutte contre l’écologie et rassemble les extrêmes droites du continent. Les dividendes du pétrole russe financent sa croisade contre le « progressisme ».

Le 23 mai 2024, à quelques jours des élections européennes, une conférence s’est tenue dans un bâtiment cossu du quartier Schuman, à deux pas des institutions de l’Union, sous le titre « Climate change : beyond the consensus » (« Changement climatique : au delà du consensus ». Sur scène, comme l’a relaté le média d’investigation DeSmog, plusieurs intervenants ont mis en doute l’état des connaissances scientifiques sur le changement climatique.

Anthony O’Hear, professeur de philosophie à l’université de Buckingham [1], a plaidé que le consensus autour du changement climatique est « bien plus incertain qu’on ne le laisse entendre ». Samuel Furfari [2], ancien haut fonctionnaire à la DG Énergie de la Commission européenne, a qualifié l’objectif de neutralité carbone de l’UE de « propagande stupide ». Richard Lindzen, ancien professeur au Massachusetts Institute of Technology [3], a laissé entendre qu’une hausse de 1,5 °C des températures mondiales aurait des effets négligeables. Le « consensus » climatique est comparé à l’eugénisme ou au lyssenkisme soviétique — ces moments historiques où des pouvoirs politiques auraient « invoqué la science » pour imposer des politiques autoritaires.

L’héritage de Victor Orbán

Cet événement porte la signature du Mathias Corvinus Collegium (MCC) Brussels. Fondé en 2022 et dirigé par Frank Furedi, universitaire d’origine hongroise et canadienne, ancien militant de gauche au Royaume-Uni dans les années 1970, reconverti depuis en pourfendeur de ce qu’il appelle le « progressisme » européen.

Avec un budget annuel de plus de 6,3 millions d’euros, il s’est imposé en trois ans parmi les think tanks les plus dotés de Bruxelles. Au point que John O’Brien, son directeur de la communication, se targue auprès de Reporterre d’être devenu « le principal carrefour du débat conservateur et de droite en Europe ». Parmi ses objectifs : « débarrasser » l’Europe de « l’environnementalisme extrême ».

La défaite de Viktor Orbán aux élections hongroises d’avril 2026 a constitué un soulagement pour beaucoup. Pourtant, ce qu’il a contribué à semer en Europe a pris racine trop profondément pour être extirpé par une seule élection. Son cercle de réflexion continue d’opérer, de rassembler les extrêmes droites du continent et de mener la guerre contre les politiques climatiques — financé, entre autres, par des dividendes issus du pétrole russe.

« Leur objectif n’est pas seulement de proposer des idées »

La quasi-totalité du budget de MCC Brussels provient d’une seule source : en 2024, il reposait sur une subvention de 6,36 millions d’euros versée par son organisation mère hongroise, le Mathias Corvinus Collegium (MCC Budapest). Cette université privée, dont le conseil d’administration est présidé par Balázs Orbán — ex-directeur politique du Premier ministre Viktor Orbán, il n’a aucun lien de parenté avec lui —, est décrit par le média d’investigation hongrois VSquare comme « un vivier pour les futures élites favorables au Fidesz », le parti fondé par Orbán. Son financement repose notamment sur une participation de 10 % dans MOL, le géant pétrolier et gazier hongrois coté en bourse, dont une part substantielle des profits provient de l’importation de pétrole russe.

À la tête du MCC Brussels, Frank Furedi le revendique sans détour. Dans plusieurs entretiens publics, il décrit son projet comme une « bataille pour l’hégémonie culturelle », visant à construire « une intelligentsia alternative » qui « remet en question la vision dominante et centriste de la vie publique européenne ». Un projet en phase avec celui de Viktor Orbán, désireux de « prendre le contrôle de Bruxelles »« Quand nous sommes arrivés à Bruxelles, les gens nous ont dit : “C’est inutile, personne ne vous écoutera”, affirmait Frank Furedi en janvier 2026 au média Contexte. Nous sommes parvenus à sortir de cette impasse. »

Pour Leonardo Puleo, chercheur au Centre d’étude de la vie politique de l’Université libre de Bruxelles, la stratégie est explicitement gramscienne — du nom du théoricien marxiste Antonio Gramsci, qui voyait dans la conquête culturelle le préalable à toute prise de pouvoir politique. « Leur objectif n’est pas seulement de proposer des idées, c’est de montrer que des professeurs d’universités prestigieuses acceptent de débattre avec eux, de se poser en interlocuteurs légitimes pour faire glisser le débat », explique-t-il.

Des conférences au sein même du Parlement

La mécanique est rodée. Les conférences du MCC attirent régulièrement 250 personnes. Ces événements se tiennent au sein même du Parlement européen : les eurodéputés membres d’un groupe politique peuvent y inviter des organisations extérieures à organiser des réunions dans ses locaux, ce que fait le groupe Patriotes pour l’Europe, troisième force du Parlement avec 85 sièges, dont font partie le Fidesz hongrois, le Rassemblement national français, la Lega italienne, le PVV néerlandais et le FPÖ autrichien.

En janvier 2026, par exemple, l’eurodéputé Fidesz András László y a coorganisé avec MCC Brussels une conférence présentant les politiques européennes d’égalité de genre dans les écoles comme l’imposition d’un « agenda pro-trans ».

Les Françaises et Français sont nombreux à figurer dans ces événements et sur sa chaîne YouTube. Les eurodéputées RN Angéline Furet, Mathilde Androuët et Virginie Joron y sont des visages réguliers. Alice Cordier, présidente du collectif d’extrême droite Némésis, était intervenue lors d’un événement intitulé « Women and Conservatism » Femmes et conservatisme »). Quelques mois plus tard, en décembre, elle avait été enfarinée à la sortie d’une autre soirée du MCC Brussels devant le Parlement flamand à Bruxelles.

Parmi les 24 salariés de l’organisation, le Français Paul Rougeron avait travaillé pour Éric Zemmour lors de la présidentielle de 2022. Il occupe depuis mars 2024 un poste de gestionnaire d’événements au sein du MCC Brussels.

« Cela a commencé avec l’extrême droite, puis s’est propagé aux conservateurs »

Pour Daniel Freund, eurodéputé allemand des Verts et un des parlementaires qui suivent le plus rigoureusement les activités du réseau hongrois à Bruxelles, la fonction du MCC est limpide : « C’est un peu la Heritage Foundation côté européen », en référence au puissant groupe de réflexion conservateur étasunien, très proche de l’administration Trump. « Une machine qui produit le détail de leur idéologie, qui cherche à professionnaliser les partis d’extrême droite un peu partout, à renforcer leur cohésion et leur crédibilité. »

Ces discours ne restent pas confinés aux rangs de l’extrême droite. Freund observe que des discours initialement portés par le MCC Brussels et les Patriotes ont progressivement migré vers le Parti populaire européen (PPE, centre et droite), dont font notamment partie Les Républicains côté français. L’exemple le plus concret : l’offensive contre les ONG. En février 2025, le MCC Brussels a publié un rapport de 100 pages accusant les organisations civiles financées par l’UE d’être une « machine à propagande » au service des institutions européennes et de leurs politiques.

Résultat : le programme Life, qui accorde des subventions de fonctionnement à une trentaine d’organisations environnementales comme le WWF, Birdlife et les Amis de la Terre, est aujourd’hui menacé de disparaître dans le prochain cadre budgétaire. Un groupe de travail parlementaire, le Scrutiny Working Group, a également été mis en place pour surveiller les financements des ONG. Ses travaux sont boycottés par les socialistes, les libéraux et les Verts, qui y voient une chasse aux sorcières.

« Cela a commencé avec l’extrême droite, puis s’est propagé aux conservateurs », dit Freund. Si un lien de causalité direct est impossible à établir avec certitude, le MCC Brussels a été un acteur visible de ce moment, outillant d’arguments — fallacieux — les eurodéputés de droite et d’extrême droite.

L’écologie en ligne de mire

Parmi les nombreux fronts ouverts par MCC Brussels — migration, transidentité —, les questions environnementales occupent une place de choix. La conférence du 23 mai 2024 n’est pas un accident de parcours : c’est un mode opératoire.

La ligne affichée par le MCC Brussels consiste à ne pas nier frontalement le changement climatique. « Ils ne font plus ça, ce serait politiquement trop coûteux », explique Peter Bori, doctorant à l’université d’Europe centrale — désormais basée à Vienne, après avoir été chassée de Budapest par le gouvernement Orbán — et spécialiste de la rhétorique environnementale de l’extrême droite.

« Ce qu’ils font, explique-t-il, c’est contester la gravité, les causes, les remèdes, et surtout le cadre institutionnel qui légitime les politiques climatiques. Ils se présentent comme rationnels et pragmatiques face à des “hystériques verts”. »

Lire aussi : À Bruxelles, la droite et l’extrême droite veulent museler les ONG environnementales

Quant à ses invités climatosceptiques, John O’Brien assume pleinement. « Permettre à quelqu’un de s’exprimer n’est pas la même chose qu’adopter sa position », dit-il. Avant de revendiquer une vision environnementale propre à l’organisation : « Nous croyons en un bon environnement — nous soutenons les agriculteurs et les pêcheurs qui travaillent dur pour préserver nos terres et nos mers. Ce que nous remettons en cause, ce sont les politiques imposées par le haut qui détruisent l’industrie et augmentent les coûts pour les ménages. »

Le groupe de réflexion défend, dit-il, une « Europe débarrassée de l’environnementalisme extrême », ce qui signifie, selon lui, « refuser de sacrifier la prospérité, la sécurité énergétique et la production alimentaire à une idéologie qui n’a aucun souci des ravages causés sur les communautés les moins aisées ».

Pour nourrir le retour de bâton écologique, toutes les actualités sont bonnes. Outre l’offensive contre les ONG, le MCC Bruxelles a joué un rôle dans la mobilisation des manifestations contre les réformes agricoles de l’UE visant à réduire les émissions du secteur. En janvier 2024, comme l’a documenté Reporterre, le MCC Brussels coorganisait avec la Coordination rurale française un rassemblement d’agriculteurs à Bruxelles.

En février 2025, lors d’une conférence intitulée « Re-Energise : economic growth beyond the Green Deal » (Ré-énergiser : la croissance économique au-delà du Green Deal), le Green Deal était décrit comme une politique destructrice. En mai 2025, une vidéo publiée sur sa chaîne YouTube imputait la panne d’électricité survenue en Espagne aux politiques de transition énergétique.



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Cet activisme a un coût, et une source. Et celle-si se trouve en Hongrie. Sous Orbán, le Parlement hongrois a transféré au MCC Budapest une participation de 10 % dans MOL, géant pétrolier et gazier coté en bourse, dont le gouvernement hongrois détient une action préférentielle lui conférant des droits de vote spéciaux sur certaines décisions stratégiques.

Une part substantielle des profits de MOL repose sur l’importation de pétrole russe, rendue possible par une exemption aux sanctions européennes qu’Orbán avait arrachée à ses partenairesSelon la chaîne publique allemande ZDF, le MCC a perçu 50 millions d’euros de dividendes de MOL en 2023.

« Il y a un lien très direct entre le pétrole russe importé par MOL et cette machine de propagande qu’est le MCC Brussels », résume Daniel Freund. Le MCC Brussels conteste cette présentation. John O’Brien répond que « MCC Brussels ne reçoit pas les dividendes de MOL » — ce qui, techniquement, est exact, l’argent provenant du MCC Budapest. Il reconnaît toutefois ne pas savoir avec précision comment sont redirigés les fonds versés par le MCC Budapest : « Nous ne savons pas si les sommes proviennent de cette participation dans MOL ou d’autres investissements du MCC. » Avant d’ajouter : « Nous n’aurions aucun problème avec ça si c’était le cas. »

« Ils sont l’une des organisations les plus riches de Bruxelles »

« Ils sont l’une des organisations les plus riches de Bruxelles, avec une seule source d’argent — leur maison mère, qui nage dans les dividendes générés par des transferts massifs d’argent public hongrois », dit Olivier Hoedeman, coordinateur de l’ONG Corporate Europe Observatory, qui surveille les activités de lobbying auprès des institutions européennes.

Son ONG a déposé une plainte auprès du secrétariat du registre de transparence de l’UE, estimant que le MCC Brussels ne respectait pas ses obligations de publication. Acceptée par le secrétariat, elle reste sans décision après plus d’un an. Le MCC Brussels conteste toute irrégularité, affirmant avoir « déposé les informations requises dans les délais impartis ».

Cette question du financement est précisément ce qui rend la chute d’Orbán moins décisive qu’elle n’y paraît. Péter Magyar a fait de la restitution des participations dans MOL et Richter une priorité de son gouvernement. Mais ces actifs ne sont plus des subventions d’État : ils ont été transférés en pleine propriété au MCC Budapest en 2020, et en récupérer le contrôle implique une procédure juridique longue et contentieuse — sans commune mesure avec une simple coupe budgétaire.

« Le MCC ne dépend pas de subventions directes de l’État qu’on peut couper du jour au lendemain, précise Hoedeman. Ses revenus proviennent de dividendes d’actifs qu’il possède désormais en propre. C’est un autre type de combat. »

Une structure qui s’est solidifiée

Selon des sources proches du dossier citées par Politico, le MCC Brussels disposerait d’un budget suffisant pour fonctionner deux ans, et des recours juridiques pourraient repousser tout démantèlement jusqu’à cinq ans. O’Brien, de son côté, invoque le droit des actionnaires : toute tentative d’interférer avec le versement de dividendes légaux serait, selon lui, « une interprétation intéressante de la bonne gouvernance ».

Et si les dividendes hongrois venaient à se tarir, d’autres sources pourraient prendre le relais. Hoedeman en identifie une en particulier : « Il y a très probablement des bailleurs de fonds étasuniens de la droite dure disponibles — ceux qui soutiennent déjà des alliés du MCC comme la Heritage Foundation — ainsi que les fonds de l’administration Trump pour les think tanks alignés Maga en Europe. » En février 2026, le Financial Times révélait que le département d’État étasunien préparait effectivement des transferts vers des organisations conservatrices à travers le continent.

Le MCC Brussels cultive ces liens de longue date : quelques mois plus tôt, il présentait à la Heritage Foundation, aux côtés du groupe de réflexion catholique ultraconservateur polonais Ordo Iuris, un rapport commun intitulé « The Great Reset », proposant de démanteler la Commission européenne, de rendre la Cour de justice de l’UE impuissante sur les législations nationales et de rebaptiser l’Union européenne en « Communauté européenne des nations », une union d’États-nations sans pouvoir fédéral réel.

Le 10 juin 2026, MCC Brussels organise une grande conférence transatlantique intitulée « America at 250 » — à laquelle vont participer des eurodéputés des Patriotes pour l’Europe aux côtés de figures des milieux conservateurs étasuniens — illustrant une stratégie d’ancrage étasunien qui ne dépend pas uniquement de Budapest.

Lire aussi : « L’alliance droite et extrême droite, une menace pour l’écologie »

L’organisation affirme en tout cas ne pas s’inquiéter pour son avenir. « En tant qu’organisation indépendante, nous continuerons à mener des recherches, à analyser et à faire du plaidoyer sur nos principales préoccupations », dit O’Brien. Avant d’ajouter : « Nous travaillons toujours à élargir notre base de financement. »

Balázs Orbán — le président du conseil d’administration du MCC Budapest et ancien directeur politique de Viktor Orbán — compte quant à lui rejoindre le Parlement européen en juillet 2026, en remplacement d’un eurodéputé Fidesz. Pour Hoedeman, c’est le signe que la stratégie d’ensemble se poursuit : renforcer l’extrême droite depuis l’intérieur des institutions, en pariant sur les prochaines échéances électorales en Allemagne et en France.

« Ils ne vont pas disparaître de la scène bruxelloise », conclut-il. « Et dans le contexte actuel, il ne faut vraiment pas prendre ça à la légère. »

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