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EntretienAntiracisme

« Le WWF est né du racisme, du colonialisme et du capitalisme »

Des éléphants de Sumatra, ici au Centre de conservation des éléphants d'Aceh (Indonésie) en 2016, font partie du programme de conservation du WWF.

Le WWF, dont la présidente a été poussée à la démission pour sa présence à une marche antiraciste, a des fondements colonialistes toujours d’actualité, rappelle l’historien Guillaume Blanc. Liens avec des multinationales, « colonialisme vert »... « C’est impossible pour le WWF de s’impliquer dans la lutte antiraciste. »

Un claquement de porte aux lourdes répercussions. Le 28 mai, acculée au départ par son conseil d’administration, Alexandra Palt a annoncé démissionner de la présidence du WWF France, le Fonds mondial pour la nature. En cause ? Sa participation, le 4 avril à Saint-Denis, à une manifestation antiraciste. Une lutte que refuse de porter l’organisation au petit panda.

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Historien français, professeur à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, Guillaume Blanc analyse pour Reporterre cette séquence inattendue. Auteur de la bande dessinée Les Sacrifiés du paradis (éd. Delcourt, mars 2026), il enquête depuis dix ans sur les politiques menées en Afrique par différents organismes internationaux, dont le WWF. Une institution « née du racisme, du colonialisme et du capitalisme », défend-il dans cet entretien.


Reporterre — La démission d’Alexandra Palt est-elle étonnante ?

Guillaume Blanc — Elle m’a beaucoup surprise parce qu’Alexandra Palt, rappelons-le, vient de L’Oréal. Elle a été à la direction de ce géant des produits cosmétiques. Autrement dit, elle est une figure typique de l’écologisme dominant. Celui des grandes institutions qui travaillent main dans la main avec les firmes multinationales plutôt que de les combattre. Un écologisme où ceux qui détruisent sont aussi ceux qui protègent. Alors oui, j’ai été surpris d’entendre cette dirigeante démissionner au nom de valeurs humanistes.

« C’est de l’hypocrisie pure et simple. Ce qui les gêne véritablement, ce sont les valeurs de LFI davantage orientées vers la lutte anticapitaliste »

Au lendemain de sa participation à ce rassemblement contre le racisme à Saint-Denis, Alexandra Palt a reçu un courriel signé notamment par la navigatrice Isabelle Autissier, présidente d’honneur du WWF France : « Notre organisation se bat depuis sa création pour qu’il n’y ait pas de doute sur son apolitisme », y écrivaient ses auteurs, précisant que l’objet social de l’organisation « n’intègre pas la lutte contre le racisme ». Que vous inspire cette opposition entre « apolitisme » et « antiracisme » ?

Pour moi, c’est de l’hypocrisie pure et simple. Ce qui gêne réellement le WWF, même si ce n’est pas dit explicitement, ce sont les valeurs politiques défendues par La France insoumise (LFI), et plus précisément ici celle de l’élu Bally Bagayoko, à l’initiative du rassemblement antiraciste. Le WWF est né du capitalisme et du racisme. Ses représentants ne vont donc combattre ni le capitalisme ni le racisme.

Pourquoi je dis « né du capitalisme » ? Regardons quels ont été les présidents du WWF International. De 1976 à 1981, c’était John H. Loudon, ancien directeur général de la compagnie pétrolière Shell. De 2002 à 2009, Emeka Anyaoku, un diplomate nigérian qui a travaillé pendant des décennies dans le Commonwealth britannique, notamment dans le secteur du pétrole. Et de 2022 à 2023, Edward Neville Isdell, ex-PDG de la société Coca-Cola. Il avait d’ailleurs commencé sa carrière en dirigeant la branche sud-africaine de la multinationale… Ce, en plein apartheid, dans les années 1970.

« Ce sont des capitalistes. Ils collaborent avec Coca-Cola, Shell, mais aussi Ikea ou Monsanto »

Dès lors, comment le WWF peut-il prétendre être apolitique ? Tout ceci est au contraire très politique. Ce sont des capitalistes. Ils collaborent avec Coca-Cola, Shell, mais aussi Ikea ou Monsanto. Ils font donc de la politique. Ce qui les gêne véritablement, ce sont les valeurs de LFI davantage orientées vers la lutte anticapitaliste.


Pourquoi dites-vous que le WWF est aussi « né du racisme » ?

Des années 2000 à nos jours, le WWF a financé des écogardes au Népal, au Congo, en Inde ou encore au Gabon. Ces écogardes expulsent des parcs nationaux africains et asiatiques les populations qui y vivent. Ils tabassent des personnes, et parfois les tuent. Tout ceci est documenté.

En 2019, une enquête du média international BuzzFeed a révélé des exactions commises sur des populations autochtones par des forces paramilitaires financées par le WWF au Népal. Des documents internes démontraient que l’ONG était au courant depuis des années. Même chose dans un parc national de la République démocratique du Congo, où des viols collectifs et des actes de torture opérés par des gardes forestiers soutenus par le WWF ont été dissimulés par celui-ci.

Trois ans plus tôt, Survival International, une ONG luttant pour la survie des peuples autochtones, avait déjà déposé une plainte devant l’OCDE [l’Organisation de coopération et de développement économiques] concernant des actes de violence commis au Cameroun, en marge d’activités soutenues par le WWF. Pourquoi l’OCDE ? Parce que le WWF ayant un budget supérieur à 350 millions d’euros, il est considéré comme une firme transnationale pouvant être jugée par le tribunal de cette organisation.

Il n’y a pas eu de suite à cette plainte et le WWF n’a pas davantage enquêté sur ces exactions. Il s’est contenté de dire qu’il ne pouvait que regretter que des partenaires se soient donnés à de la criminalisation des paysans, des passages à tabac, des viols, etc. En précisant que ce n’était pas de son fait. C’est une cécité de convenance, ou plutôt de l’hypocrisie. Et la réaction d’Isabelle Autissier l’illustre parfaitement. Sincèrement, je me demande si elle est au courant de telles exactions ou si elle choisit de fermer les yeux.


En 2024, dans votre livre « La Nature des hommes » (éd. La Découverte), vous décriviez comment les colons européens ont créé les premiers parcs naturels d’Afrique, dès la fin du XIXe siècle. En quoi cette histoire résonne-t-elle aujourd’hui avec ce qui se joue au WWF ?

À partir de 1897, les premières réserves de chasse sont créées en Afrique. Ce qu’il faut savoir, c’est que les colons européens, en arrivant sur ce continent, ont laissé derrière eux une Europe radicalement transformée par l’urbanisation et l’industrialisation. Une Europe qui a perdu sa nature. Or, ils vont être persuadés de retrouver en Afrique cette nature perdue.

« Elles vont se doter d’une sorte de banque : le WWF. Dans quel but ? Envoyer des experts “pour aider l’Afrique à s’aider elle-même” »

Le problème, c’est que le capitalisme colonial détruit aussi la nature. À la fin du XIXe et au début XXe siècle, les chasseurs européens abattent quelque 65 000 éléphants par an. Entre 1850 et 1920, ils détruisent pas moins de 94 millions d’hectares de forêt. Le trafic d’ivoire sert lui à confectionner des boules de billard et des touches de piano. Bref, la grande faune s’effondre et les colons sont incapables d’accepter que les destructions auxquelles ils assistent sont de leur fait.

Alors que font-ils ? Ils blâment les populations africaines, et créent ces réserves de chasse. L’objectif est simple : s’accaparer le droit de chasser, au détriment des peuples vivant ici depuis des millénaires. Un peu plus tard, ces mêmes colons conservationnistes vont être affublés d’un drôle de surnom : les bouchers repentis. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a même plus assez d’animaux à chasser… alors ils vont militer pour convertir ces réserves en parcs nationaux dédiés à la contemplation de la nature. Et c’est là que les expulsions se multiplient, pour créer une Afrique naturelle, vierge et sauvage.


Mais le WWF, lui, n’existe pas encore à ce moment-là.

Non. Quand la colonisation prend fin dans les années 1950 et 1960, débute cette entreprise globale consistant à poursuivre cette déshumanisation de l’Afrique via les parcs nationaux. C’est ce que j’ai appelé le « colonialisme vert ». Entre 1 et 14 millions d’agriculteurs et de bergers sont ainsi expulsés des 350 parcs nationaux africains au XXe siècle. Des milliers de paysans sont criminalisés, punis d’amende pour avoir cultivé leurs terres, punis de peine de prison pour avoir chassé du gibier de la grande faune.

« Ces experts ne sont rien d’autre que des colons reconvertis en experts internationaux »

Deux institutions sont à la manœuvre à ce moment-là, l’Unesco et l’UICN. En 1961, en plein cœur des déclarations d’indépendance des pays d’Afrique colonisés, elles vont se doter d’une sorte de banque : le WWF. Dans quel but ? Envoyer des experts « pour aider l’Afrique à s’aider elle-même ». Je vous cite là une archive. Ces experts ne sont rien d’autre que des colons reconvertis en experts internationaux.


Le WWF a-t-il définitivement rompu avec ses fondements colonialistes ?

Non. Cet étrange couple prédation-protection, né des colons à la fin du XIXe siècle et sur lequel le WWF s’est construit, est toujours d’actualité 120 ans plus tard. On pourrait se contenter de penser que les partenariats entre le WWF et des multinationales comme Shell, Ikea ou Coca-Cola relèvent du greenwashing. En réalité, c’est plus complexe que ça. Prenons un exemple : en Éthiopie, l’entreprise mandatée pour piloter en 2016 l’expulsion des populations du parc national du Simien s’appelle Intersocial Consulting. Or, cette même entreprise travaille pour des groupes miniers et pétroliers, comme Rio Tinto, TotalEnergies et ExxonMobil pour planifier leurs projets de « développement durable ».

« Coca-Cola peut continuer à polluer puisqu’en parallèle, il aide le WWF à ramasser les bouteilles polluant les océans »

Autrement dit, ce système de préservation va main dans la main avec la prédation. TotalEnergies peut continuer à exploiter et à détruire les écosystèmes africains parce qu’il finance la protection des parcs. Coca-Cola peut continuer à polluer puisqu’en parallèle, il aide le WWF à ramasser les bouteilles polluant les océans. Tout cela va de pair. Cet écologisme, soi-disant apolitique, a pour but de faire perdurer l’exploitation de l’environnement. Et c’est la position du WWF que de choisir de travailler avec des multinationales destructrices plutôt que de les combattre.


Ce discours visant à ne pas intégrer la lutte contre le racisme dans les combats du WWF lui sert-il à poursuivre plus aisément ses activités en Afrique ?

En fait, c’est impossible pour le WWF de s’impliquer dans la lutte antiraciste. Ce serait, et je pèse mes mots en disant cela, comme si le Rassemblement national faisait de la lutte antiraciste son mot d’ordre. Bien entendu que les donateurs du WWF ne sont pas des racistes, nostalgiques de la colonisation. En revanche, le WWF est lui né du racisme, du colonialisme et du capitalisme. Le système même de la mise en parc de la nature dans les pays africains et asiatiques est basé sur l’idée selon laquelle les Africains et les Asiatiques seraient incapables de protéger leur nature. C’est une idée coloniale. Donc si le WWF se met demain à lutter contre le racisme, il devra lutter contre lui-même.

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