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ReportagePesticides

Agent orange, chlordécone : les victimes s’unissent contre le colonialisme chimique

Quelque 600 personnes se sont rassemblées à Paris le 20 juin 2026 contre le colonialisme chimique.

Des collectifs se sont rassemblés à Paris pour dénoncer le colonialisme chimique, entre les procès liés à l’agent orange et au chlordécone. Une nouvelle décision de justice est attendue le 22 juin après le non-lieu sur le chlordécone.

Paris, reportage

« Tous ensemble anti-impérialistes », scande la foule devant l’Opéra Bastille, à Paris, le samedi 20 juin. Sous une chaleur écrasante, près de 600 personnes, selon les organisateurs, se sont donné rendez-vous contre le colonialisme chimique, à l’appel des collectifs Diasporas solidaires avec les victimes de l’empoisonnement colonial (DSAVEC) et Vietnam Dioxine (CVD). « On aurait aimé plus de monde, précise Kim Vo Dinh, un militant du CVD, on espérait plus de 1 000 personnes malgré la canicule. » Signe que le sujet n’a pas percé son plafond de verre.

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Le rassemblement se tient entre deux dates clés, « les procès du siècle » pour les victimes du chlordécone et de l’agent orange. Le 16 juin se tenait l’audience du pourvoi en cassation de Tran To Nga contre quatorze firmes agrochimiques productrices de l’agent orange, ce défoliant ultratoxique déversé lors de la guerre du Vietnam. Et le 22 juin, la cour d’appel de Paris doit rendre sa décision dans l’affaire du chlordécone, un pesticide nocif pour la santé humaine massivement utilisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993.

Figure du combat contre le colonialisme chimique, victime elle-même des épandages massifs de l’agent orange, Tran To Nga mène ce procès depuis 2014. © Jérémy Piot / Reporterre

« Ce que l’on vit, d’autres l’ont vécu avant nous »

Dans le public, de nombreux visages écoutent attentivement les associations qui enchaînent les discours sur scène, mais les principales organisations écologistes se font discrètes, apparaissant moins nombreuses qu’à l’accoutumée dans des manifestations dénonçant des pollutions chimiques.

Pourtant, « on a les mêmes adversaires, l’industrie chimique. Dès qu’un produit est interdit en Europe, il est expédié dans le Sud global », confie Fleur Breteau, de Cancer Colère. L’activiste, qu’on sent animée par son courroux lorsqu’elle prend la parole, rappelle que des pays comme le Brésil sont des terres d’expérimentations pour les industries de la chimie : « Même les enfants ne peuvent plus échapper à la contamination. »

Alors, lorsqu’ils évoquent l’actualité dans l’Hexagone, les intervenants des Soulèvements de la Terre prennent soin de rappeler que « ce que l’on vit, d’autres l’ont vécu avant nous ». « Sauf que lorsqu’on parle des territoires colonisés, il n’y a plus grand monde, car les gens ne se sentent pas concernés, explique Tom Nico, du Collectif Vietnam Dioxine, on ne retrouve pas le public traditionnel des rassemblements écologistes. »

Tom Nico, membre du Collectif Vietnam Dioxine : «  Lorsqu’on parle des territoires colonisés, il n’y a plus grand monde.  » © Jérémy Piot / Reporterre

Interrogé sur cette absence, Jean [1], porte-voix des Soulèvements de la Terre, acquiesce : « C’est un constat, on ne voit pas les 2 millions de personnes mobilisées contre la loi Duplomb et derrière cela, il y a du racisme, mais il faut comprendre que Bayer-Monsanto, Syngenta et les autres firmes sont des entreprises coloniales. Les pesticides ont été utilisés comme un outil colonial, servant une économie de comptoir [qui rend le territoire dépendant de la métropole]. Si on ne l’intègre pas dans nos combats, on s’empêche de lutter avec ceux qui se mobilisent depuis plus longtemps. »

L’agent orange, déversé par l’armée des États-Unis, a fait près de 3 millions de victimes vietnamiennes, cambodgiennes et laotiennes. © Jérémy Piot / Reporterre

« Cela fait 60 ans que ça dure »

Les militants concernés font donc le choix de s’auto-organiser avec une nouvelle génération plus jeune, hors des structures traditionnelles. « Il y a eu un tremblement volcanique, du Vietnam aux Antilles, pour le respect de nos droits fondamentaux », s’exclame sur l’estrade Malcom Ferdinand, auteur d’Une écologie décoloniale (Seuil, 2019) et de S’aimer la Terre : défaire l’habiter colonial (Seuil, 2024).

Le chercheur rappelle qu’ils ne sont pas là juste pour dénoncer une molécule toxique, lorsqu’ils parlent du chlordécone, mais « l’ensemble des relations coloniales passées sous silence, qui ont permis à ce poison d’être utilisé en toute conscience et sans conséquence pour les empoisonneurs. C’est une histoire de déshumanisation du peuple antillais et d’absence de souveraineté ».

Malcom Ferdinand : «  Ce sont l’ensemble des relations coloniales passées sous silence qui ont permis à ce poison d’être utilisé en toute conscience et sans conséquence pour les empoisonneurs.  » © Jérémy Piot / Reporterre

« Une dimension centrale de cette ingénierie coloniale demeure largement invisibilisée : la violence ne vise pas que la mort, mais aussi la fabrication de blessures et de handicaps durables, la mutilation délibérée de personnes malades et d’êtres vivants durablement empoisonnés, sur des générations. Cela fait soixante ans que ça dure, pourquoi ce n’est pas unanimement reconnu ? » a interrogé Opale, une des voix du CVD.

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« Sans la colonisation, il n’y aurait pas eu de chlordécone et, sans les békés [les descendants des premiers colons esclavagistes], nous aurions pu cultiver différemment », affirme Yvon Sérénus, président du Collectif des ouvriers et ouvrières et leurs ayants droit empoisonnés par les pesticides (Coaadep), venu de Martinique. « Ces terres ne doivent pas retourner aux empoisonneurs », poursuit-il, ciblant le colonialisme chimique.

Cette notion, qui unit les collectifs présents, désigne l’utilisation des produits chimiques proscrits, qu’on épand ailleurs. « Un double standard, selon Tom Nico du CVD, le but est de faire du profit sur le dos des populations du Sud global. »

Le défoliant chimique continue d’avoir des effets sur les personnes qui y ont été exposées ainsi que sur leurs descendants. © Jérémy Piot / Reporterre

« C’est quand même une belle réussite, quand on voit la foule, on se dit qu’il y a de l’espoir », estime Lilith, de DSAVEC. Cette figure de la lutte contre le chlordécone prévient que quelles que soient les décisions du tribunal, les militants ne lâcheront pas l’affaire.

Lilith est l’une des figures de la lutte contre le chlordécone. © Jérémy Piot / Reporterre

« Agent orange ou chlordécone, c’est le même problème. Réunissons-nous. Les communautés ont l’air différentes mais on est ensemble, poursuit son camarade de DSAVEC, André Bazin. Ce qui se passe ailleurs, ce sont les prémices de ce qui arrive dans l’Hexagone [notamment avec la loi Duplomb]. »


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