« Tant que je respire, je me battrai » : Tran To Nga, une vie contre Bayer-Monsanto
Tran To Nga poursuit depuis des années les multinationales qui ont fabriqué l’agent orange et empoisonné des millions de personnes au Vietnam. Ici à Paris, le 28 avril 2026. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Tran To Nga poursuit depuis des années les multinationales qui ont fabriqué l’agent orange et empoisonné des millions de personnes au Vietnam. Ici à Paris, le 28 avril 2026. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
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Depuis douze ans, Tran To Nga poursuit les multinationales qui ont fabriqué l’agent orange et qui ont empoisonné, avec elle, des millions de Vietnamiens. Le 16 juin, la Cour de cassation examine son recours. À 84 ans, elle compte poursuivre son combat jusqu’au bout.
Évry-Courcouronnes (Essonne), reportage
Il est des vies qui n’ont jamais connu la paix. Celle de Tran To Nga est de celles-là. Dans son appartement d’Évry-Courcouronnes, sur la télévision, une chanson de la Résistance vietnamienne est en pause. Elle ouvre la porte et s’excuse du désordre, tout en dérision : « Vous êtes dans l’appartement d’une femme célibataire. » Habituée aux caméras, elle installe le micro-cravate dans sa robe prince de Galles noir et blanc sans qu’on le lui demande, puis lève des yeux bruns, intenses, qui disent le contraire de la résignation. Elle est prête.
Le 16 juin, la Cour de cassation examinera son recours contre Bayer-Monsanto, Dow Chemical et douze autres multinationales qui ont fourni à l’armée étasunienne l’agent orange, ce défoliant ultratoxique déversé sur des millions d’hectares de l’ancienne Indochine entre 1961 et 1971. Figure du combat contre le colonialisme chimique, victime elle-même de ces épandages massifs, Tran To Nga mène ce procès depuis 2014 au nom de près de 3 millions de victimes vietnamiennes, cambodgiennes et laotiennes.
Deux fois déjà, la justice française a déclaré ses demandes irrecevables : le tribunal judiciaire d’Évry en 2021, la cour d’appel de Paris le 22 août 2024, qui l’a de surcroît condamnée à verser 1 500 euros à chaque firme. Le verrou derrière lequel les multinationales se réfugient depuis des décennies : elles n’auraient fait qu’exécuter des commandes du gouvernement des États-Unis. « Répondre à un appel d’offres pour fournir un poison dirigé contre une population et obéir aux ordres, ce n’est pas la même chose », rétorque Tran To Nga. Ce qu’elle a ressenti en apprenant la décision ? « Rien. » Depuis douze ans, elle encaisse et repart de l’avant.
« J’ai déjà 84 ans. Combien d’années encore je peux survivre ? »
Ce recours, d’autres l’espèrent aussi. Les victimes du chlordécone aux Antilles et les agriculteurs empoisonnés aux pesticides scrutent cette procédure : même si leurs affaires n’impliquent pas les mêmes arguments juridiques, une décision favorable établirait que la justice française peut tenir tête aux multinationales productrices de poisons. Un précédent dont tout le monde a besoin.
Si le pourvoi en cassation échoue, il restera la Cour européenne des droits de l’Homme. Si elle lui donne raison, le dossier repartira en première instance pour être jugé sur le fond. Tran To Nga connaît le risque que cela représente. « J’ai déjà 84 ans. Combien d’années encore je peux survivre ? »
Ce qui l’inquiète autant que sa santé physique, c’est sa mémoire — quelques mots lui ont échappé pendant notre rencontre, et elle s’en est inquiétée à voix haute. « Si je la perds, le combat judiciaire s’arrête. » Thuy-Tiên Hô, réalisatrice, l’accompagne dans cette lutte depuis plus de dix ans. « Ce combat l’épuise physiquement, dit celle que Tran To Nga appelle “petite sœur”. Mais il la maintient en résistance. Et ça, ça la maintient en vie. »
Une pluie gluante sur ses épaules
Il faut remonter loin dans le temps pour comprendre d’où vient cette résolution. Jusqu’en 1942, dans le delta du Mékong, où naît cette fille d’un père officier de l’armée française travaillant en secret pour la Résistance, et d’une mère présidente de l’Union des femmes de la libération de Saïgon. « Maman était belle comme une pensée, engagée corps et âme dans la résistance contre le colonisateur [la France, jusqu’en 1954] », se remémore-t-elle, photo à l’appui.
À 8 ans, elle porte déjà des messages secrets dans son cartable d’écolière, roulés comme des cigarettes dans sa robe blanche. « Personne ne se méfie d’une petite fille. » Prémices d’une vie élevée, comme elle l’a relaté dans son livre Ma terre empoisonnée (éd. Stock), dans le bruit de la guerre, à dormir dans la jungle, à enterrer des amis dans la boue, à rêver de paix dans un pays qui ne la connaîtra pas de si tôt.
En 1966, après des études de chimie à Hanoï, elle rejoint le maquis du Front national de libération, quatre mois de marche sur la piste Truong Son. On lui propose de devenir journaliste à l’Agence de presse de la Libération. Elle avait juré, en partant, de faire tout ce qu’on lui demanderait pour être utile à la Résistance. Journaliste, donc. Son regard s’arrête, furtivement, sur notre carnet de notes.
« Douze jours à pleurer »
C’est dans le maquis de Cu Chi, au nord de Saïgon, que tout bascule sans qu’elle ne le sache encore. C’était il y a soixante ans, mais elle s’en souvient comme si c’était hier. En détail.
Un matin de 1966, alors qu’elle écrit un article, à l’abri, sur les opérations du Front national de Libération, un C-123 de l’armée étasunienne survole la zone en cercles de plus en plus resserrés, à basse altitude. Intriguée, elle sort. Elle aperçoit dans le ciel bleu un nuage blanc, une longue traînée dans le sillage de l’avion. Une pluie gluante dégouline sur ses épaules, se plaque sur sa peau. Une quinte de toux. Sa mère lui crie de se laver et de se changer : « C’est du défoliant, Nga », dit-elle. Elle obéit, et oublie. Dans les mois qui suivent, elle est à nouveau exposée, traversant la jungle et les marécages pollués pour son travail. 2 à 4,8 millions de Vietnamiens et Vietnamiennes ont été directement exposés à ces épandages. Elle est l’une des victimes, et elle ne le sait pas encore.
C’est en 2008, lors d’une visite auprès de familles de victimes à Thai Binh, au Vietnam, qu’elle comprend. « Douze jours à pleurer », résume-t-elle dans un soupir. Elle n’a jamais oublié ce jeune homme gravement handicapé, les bras tordus, incapable d’articuler, qui lui a essuyé les larmes en souriant.
C’est là que remonte le souvenir de Viêt Hai, sa propre fille, née en 1968 dans le maquis. « Quand elle est née, elle était très jolie. » Trois jours plus tard, « la peau se détache ». Elle ne grandit plus. Elle meurt à 17 mois. Pendant des années, Tran To Nga s’est crue mauvaise mère. « Mes camarades me disaient que c’était une punition d’une vie antérieure. »
La preuve dans les veines
En 2009, au tribunal international d’opinion sur les victimes de l’agent orange à Paris, elle témoigne pour la première fois. L’avocat William Bourdon lui propose un procès contre les firmes étasuniennes. Elle réunit les conditions que personne d’autre ne peut remplir : être Française, résider en France, et être victime.
Il faudra encore deux ans et une lettre venue d’Allemagne pour que la certitude s’installe. Un matin de 2011, le facteur dépose dans la boîte une enveloppe qu’elle attendait depuis deux mois — les résultats d’un laboratoire de Hambourg. Une feuille A4, des chiffres en gras, une signature. Son taux de dioxine dépasse largement les seuils, plus élevé que la moyenne française, plus élevé encore que celui de la plupart des Vietnamiens.
« Dans le fond, j’étais contente », dit-elle aujourd’hui. Ce soulagement dit tout : après des années à douter, la preuve est là, dans ses veines. Plus de quarante ans après la fin de la plus grande guerre chimique de l’Histoire, son corps est toujours habité par un poison qui ne lâche rien. La dioxine a fait son œuvre en silence : cancer du sein, diabète, tuberculose, alpha-thalassémie — cette maladie du sang qui ronge les globules rouges et installe une fatigue que rien ne dissipe.
Et au-delà d’elle, la même trace dans les corps de ses filles. Après son aînée, les deux suivantes sont nées avec des complications cardiaques et osseuses. Une petite-fille au cœur fragile. La dioxine ne s’arrête pas à une génération : elle se transmet dans le lait maternel, s’accumule dans les graisses.
« Ma jeune armée, ma plus grande victoire »
La preuve est là. Il reste à trouver les coupables devant un tribunal. En 2014, « au couchant de [s]on existence », comme elle l’écrit dans sa biographie, elle assigne 26 multinationales. Douze ans. Des firmes qui proposent en secret un chèque à condition de se taire — « beaucoup d’argent », précise-t-elle. Des audiences où ses deux avocats bénévoles font face à une armée de juristes. Deux défaites. Et le 16 juin, la cassation.
Même sans victoire judiciaire — pour l’instant —, elle trouve que quelque chose a changé. Le 25 avril, dans le parc de Choisy à Paris, une stèle a été inaugurée en mémoire des victimes de l’agent orange — la première en France, la première en Europe. Tran To Nga était là. Autour d’elle, des militants du collectif Vietnam Dioxine, fondé en 2004, bien avant que son procès commence. « Ma jeune armée, ma plus grande victoire », dit-elle avec affection.
Lire aussi : Agent orange : elles ravivent la mémoire d’un crime colonial
La formule mérite d’être nuancée : le collectif mène ses propres combats, tissant des liens avec les victimes du chlordécone aux Antilles, le phosphore blanc en Palestine, les pesticides en France et les luttes antiracistes — une écologie décoloniale, en somme.
Des orientations que Tran To Nga ne partage pas toujours : non par désaccord de fond, mais par crainte que le combat, en se politisant au-delà de l’agent orange et en gagnant en radicalité, devienne moins rassembleur. Mais elle leur fait confiance : « Quand je disparaîtrai, ces jeunes continueront de faire connaître au monde entier le crime de l’agent orange, et dénonceront toutes les guerres chimiques qui sont menées sur notre planète. »
Avant de partir, nous la photographions devant son immeuble. Ses cheveux d’un blanc argenté, qu’elle revendique « 100 % naturels », frémissent sous une brise légère tandis que le soleil y fait courir des reflets nacrés. De retour dans l’appartement, elle appuie sur play. Les chansons de la Résistance vietnamienne reprennent, et elle les fredonne. Elle voudrait rentrer au Vietnam pour retrouver ses copines — sauf qu’il reste ce procès. « Tant que je respire, je me battrai. »
Nos corps empoisonnés : une pièce de théâtre sur le combat de Tran To Nga
À la fin de notre rencontre, Tran To Nga partage avec nous une fierté : depuis février 2023, une pièce de théâtre raconte son histoire. Nos corps empoisonnés, mis en scène par Marine Bachelot Nguyen, et portée par la comédienne Angélica-Kiyomi Tisseyre Sékiné, est un solo d’une heure trente mêlant texte, performance, vidéos et archives.
La comédienne Angélica-Kiyomi Tisseyre Sékiné interprète Tran To Nga depuis quatre ans. Elle-même descendante d’une grand-mère franco-vietnamienne, qu’elle n’a pas connue, elle dit avoir trouvé dans ce projet des réponses à des questions que sa propre famille avait évitées. « Là où j’ai des récits manquants, des trous, elle est une puissante figure de transmission. C’est une agente de liaison, comme elle se définit elle-même, qui porte les messages et relie les gens entre eux. »
Tran To Nga a tout fait pour qu’une tournée soit organisée au Vietnam, emmenant la comédienne dans les tunnels de Cu Chi, dans le maquis où elle lui apprend les nœuds de tente de la Résistance. La pièce a été jouée à Hô Chi Minh-Ville, dans une salle remplie d’anciens combattants. Nga vient voir la pièce dès qu’elle peut. Elle s’assoit dans le public, regarde toute sa vie se déployer sur scène, puis échange avec la salle. « Elle reçoit un retour des jeunes générations qui lui donne de la force pour continuer à se battre. »
Nos corps empoisonnés — prochaines dates : 14-15 octobre au Théâtre de la Ville de Luxembourg ; et en mai 2027 au festival Les Anthroposcènes à Évreux (Eure).