L’« agent orange », le poison de la guerre du Vietnam, en procès

Durée de lecture : 5 minutes

25 janvier 2021 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Le procès contre l’« agent orange », cet herbicide qui a empoisonné des millions de personnes durant la guerre du Vietnam, commence lundi 25 janvier. La victime, Tran To Nga, se bat depuis des années pour que le préjudice soit reconnu.

C’est le procès du premier écocide de l’histoire. Celui de l’« agent orange », un puissant défoliant dont 80 millions de litres ont été déversés sur le Vietnam par l’armée étasunienne entre 1964 et 1975. Le but : anéantir la forêt où se réfugiaient les combattants vietcongs et détruire les récoltes. Au total, entre 2,1 et 4,8 millions de Vietnamiens ont été directement exposés (selon une étude publiée dans la revue Nature en 2003), auxquels il faut ajouter des Cambodgiens, des Laotiens, des civils et militaires étasuniens et leurs divers alliés.

Tran To Nga se bat depuis six ans pour toutes les victimes de l’agent orange.

Parmi ces victimes de cette dioxine, Tran To Nga, une Franco-Vietnamienne qui se bat depuis des années pour que justice soit faite. Ce lundi 25 janvier, après six ans de patience et dix-neuf reports d’audience, elle fera enfin face aux responsables de ses souffrances. « Je n’éprouve pas de haine. Je souhaite simplement que le crime soit reconnu et que la justice soit faite », explique-t-elle d’une voie douce, lors d’une conférence de presse organisée par son collectif de soutien, Vietnam-Dioxine, le 21 janvier.

Ce procès au civil n’est pas seulement un combat individuel

À la barre, quatorze sociétés de l’industrie qui ont fabriqué le produit chimique mortel [1], comme Monsanto (racheté par Bayer) ou encore Dow Chemical, défendues par une vingtaine d’avocats. Le combat de David contre Goliath. Mais Tran To Nga n’a jamais envisagé de baisser les bras. « Même si je suis fatiguée, je continue de me battre pour les millions d’autres victimes. »

Car les conséquences sanitaires de l’agent orange ont non seulement ravagé la santé des personnes qui ont vécu la guerre, mais également celle de leurs descendants. « D’apparence, vous pouvez penser que je ne suis pas malade. Mais je le suis tout comme mes enfants et mes petits enfants », poursuit Tran To Nga. Les effets de l’intoxication se font aujourd’hui ressentir jusqu’à la quatrième génération : au moins 100.000 enfants sont atteints d’anomalies congénitales sérieuses. « Si je pouvais inviter les juges et les avocats des parties adverses à les voir, ils n’auraient plus le cœur à défendre des criminels. »

Xuan Minh, cinq ans, victime de l’agent orange, à l’hôpital de Tu Du, à Hô Chi Minh-Ville, en 2005.

Ainsi, ce procès au civil n’est pas seulement un combat individuel et pourrait avoir des répercussions importantes sur l’ensemble des victimes. En cas de victoire, la jurisprudence reconnaîtrait en effet la responsabilité de ces firmes chimiques dans l’atteinte à la vie des personnes et de l’environnement. Une grande première, selon la juriste Valérie Cabanes. « Aujourd’hui, en cas de crime international, on ne va pas chercher la responsabilité des dirigeants des entités morales, mais celle des politiques. Les grandes compagnies industrielles ne sont que très peu inquiétées. Or, dans le plaidoyer que nous menons pour la reconnaissance juridique de l’écocide, nous voulons aller chercher les dirigeants économiques, ce qui n’est pas possible actuellement », explique la juriste spécialisée dans les droits de l’Homme et le droit humanitaire.

Tran To Nga entourée des membres de son comité de soutien Vietnam Dioxine, ainsi que la juriste et députée Marie Toussaint, lors d’une conférence de presse le 21 janvier pour présenter les enjeux du procès.

En France, ce procès pourrait aider les victimes de la chlordécone dans les Antilles ou encore du glyphosate. « Un véritable espoir pour ceux qui restent aujourd’hui sans réponse face à l’impunité des firmes qui vendent ces produits », explique Marie Toussaint, juriste en droit de l’environnement et députée européenne Europe Écologie-Les Verts.

De fait, les procès contre l’industrie chimique demeurent rares mais emblématiques. En France, Monsanto a été condamné fin 2020 consécutivement au combat du céréalier Paul François, intoxiqué en 2004 après avoir inhalé des vapeurs de l’herbicide Lasso. « Cela montre que les juridictions françaises sont sensibles à la pollution sanitaire et environnementale de ces produits vendus par Monsanto », analyse Valérie Cabanes.

Des victimes militaires étasuniennes déjà indemnisées

Aux États-Unis, les victimes militaires de l’agent orange ont déjà été indemnisées. En 1987, les sept producteurs de l’herbicide ont été condamnés à verser 180 millions de dollars à un fonds de compensation destiné aux soldats nationaux. En 1999, près de seize mille vétérans ont saisi la justice individuellement réclamant l’équivalent de 3,4 milliards d’euros de dommages financiers. Mais le seul procès concernant des personnes civiles n’a pas abouti. Il avait été lancé en 2004 par l’Association vietnamienne des victimes de l’agent orange/dioxine (Vava), en s’appuyant sur le protocole de Genève de 1925 qui interdit l’usage d’armes chimiques. Mais leur plainte avait été rejetée, le juge ayant conclu qu’un herbicide n’était pas un poison au regard du droit international.

Selon un rapport de l’Unesco, les épandages d’agent orange ont détruit quatre cent mille hectares de terres agricoles, deux millions d’hectares de forêts et cinq cent mille hectares de mangrove, soit 20 % de l’ensemble des forêts sud-vietnamiennes. Le désastre environnemental de cet épandage n’est plus à prouver. « L’enjeu aujourd’hui est de faire entrer la science dans les tribunaux, en établissant un lien de causalité avec la pollution diffuse de ces produits. C’est quelque chose qui ferait très peur à ces multinationales », poursuit Marie Toussaint. « Ce procès, s’il est gagné, marquera un précédent juridique en montrant le lien entre la destruction de l’environnement et la violation des droits humains et transgénérationnels », poursuit Valérie Cabanes. Un pas de plus dans la reconnaissance juridique de l’écocide, un mot prononcé pour la première fois dans les années 1970 par le biologiste Arthur W. Galston pour qualifier les ravages engendrés par les épandages d’herbicides pendant la guerre du Vietnam.

Quelle que soit l’issue de l’audience, il y aura un appel. Soit des firmes chimiques, qui ne peuvent pas se permettre de perdre. Soit de Tran To Nga, qui n’a plus rien à perdre. « Le combat ne fait que commencer. J’ai besoin de soutien moral pour avoir la patience et le courage d’aller jusqu’au bout. »





[1L’agent orange est un mélange à parts égales de deux molécules herbicides : l’acide 2,4-dichlorophénoxyacétique (2,4-D) et l’acide 2,4,5-trichlorophénoxyacétique (2,4,5-T), selon Wikipedia.


Lire aussi : Le combat de Mme Tran contre Monsanto et l’agent orange

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Laury-Anne Cholez/Reporterre sauf
. chapô : Œuvres réalisées par des étudiants vietnamiens représentant des enfants handicapés victimes de l’« agent orange », exposées dans une rue de Hô Chi Minh-Ville, en 2004, dans le cadre d’une campagne nationale visant à soutenir les victimes de ce défoliant. © AFP
. enfant : © AFP

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