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EntretienPesticides

En exportant des pesticides interdits chez elle, la France participe au « colonialisme chimique »

Larissa Mies Bombardi est une géographe brésilienne exilée en Belgique, autrice de « Pesticides - Un colonialisme chimique ».

Les luttes contre le chlordécone et l’agent orange manifesteront ensemble à Paris le 20 juin contre le « colonialisme chimique ». La géographe brésilienne Larissa Mies Bombardi, qui a forgé ce concept, décrypte cette « asymétrie » entre le Nord et le Sud global.

Le 20 juin, dans une même manifestation place de la Bastille, à Paris, se retrouveront les collectifs qui luttent depuis des années pour la reconnaissance du scandale du chlordécone aux Antilles et ceux qui portent le combat des victimes de l’agent orange au Vietnam, au Cambodge et au Laos. Deux histoires d’empoisonnement réunies sous une même bannière : la lutte contre le « colonialisme chimique ».

Le moment n’est pas choisi au hasard. Entre l’audience en cassation de Tran To Nga le 16 juin et la décision en appel sur le chlordécone attendue le 22, les deux dossiers connaissent une avancée judiciaire presque simultanée.

C’est dans ce contexte que nous avons interrogé la géographe brésilienne Larissa Mies Bombardi. Elle a forgé le concept de colonialisme chimique et écrit le livre Pesticides - Un colonialisme chimique (Anacaona, 2024). Son travail lui a valu des menaces et, pendant le confinement lié à la pandémie de Covid-19, elle a été cambriolée et séquestrée dans sa salle de bain pendant qu’on lui volait son ordinateur. Depuis 2021, elle vit en exil en Belgique.


Reporterre — Vous avez forgé le concept de « colonialisme chimique ». Comment le définissez-vous ?

Larissa Mies Bombardi — Le colonialisme chimique se comprend immédiatement, parce qu’il décrit quelque chose de très concret : une asymétrie radicale entre le Nord et le Sud global. Les pays de l’Union européenne, qui sont les plus grands producteurs et exportateurs mondiaux de pesticides et appliquent la législation la plus restrictive au monde — plus de 250 substances y sont interdites —, continuent d’exporter ces mêmes substances vers les pays du Sud, en particulier vers l’Amérique latine.

La France, par exemple, a beau avoir interdit dès 2022 l’exportation des pesticides qu’elle proscrit chez elle, la loi comporte une faille : elle vise les produits finis, pas les substances actives qui les composent, lesquelles peuvent toujours être exportées brutes et reformulées une fois arrivées à destination. Résultat, le Brésil reste le premier importateur de néonicotinoïdes français.

Cette asymétrie ne se limite pas aux substances autorisées ici et interdites là-bas. Elle porte aussi sur les seuils tolérés. Au Brésil, comme au Paraguay, la limite de résidus de glyphosate autorisée dans l’eau potable est 5 000 fois supérieure à celle fixée par l’Union européenne — alors que l’Organisation mondiale de la santé classe cette substance comme probablement cancérigène. Pour le malathion, autre substance classée probablement cancérigène, la limite tolérée dans les haricots blancs, aliment de base du régime brésilien, est 400 fois supérieure à celle admise en Europe.


Samedi 20 juin, les luttes pour exiger justice et réparation pour les victimes du chlordécone, en Guadeloupe et en Martinique, et celles de l’agent orange au Vietnam, au Cambodge et au Laos, manifesteront ensemble à Paris. Qu’est-ce que cela représente, pour vous, de les voir converger ?

C’est un moment important : nous nous regardons enfin les uns les autres. Depuis le Sud global, nous voyons cette même asymétrie se répéter d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, et nous commençons à comprendre que ces cas ne sont pas isolés : ils découlent d’une même logique économique mondialisée, qui organise sciemment cette inégalité d’exposition aux substances toxiques, qu’il s’agisse de pesticides épandus sur des cultures d’exportation ou d’herbicides utilisés comme armes de guerre.

Le Sud global en porte structurellement le poids le plus lourd. Voir ces luttes se reconnaître les unes dans les autres, c’est une étape nécessaire pour comprendre qu’elles affrontent le même système.


Vous racontez avoir longtemps cru qu’il existait une réglementation internationale des pesticides, que le Brésil ne respecterait simplement pas.

C’est exactement ce que je pensais au début de mes recherches. En réalité, aucune norme internationale fondée sur la science n’encadre ces seuils : chaque pays fixe seul ce qu’il tolère dans son eau ou ses aliments.

« L’Europe continue à vendre ce qu’elle s’interdit à elle-même »

Le peu de droit international qui existe — les conventions de Bâle, Rotterdam et Stockholm sur les substances toxiques — ne vise même pas spécifiquement les pesticides. La convention de Rotterdam, censée encadrer le commerce international des produits chimiques dangereux, n’interdit ni ne restreint en réalité aucune substance : elle se limite à exiger qu’un pays exportateur informe le pays importateur du caractère dangereux du produit, et obtienne son consentement explicite avant de le lui vendre. Dans les faits, ce mécanisme protège surtout l’exportateur : une fois le consentement obtenu, l’Europe est juridiquement couverte pour continuer à vendre ce qu’elle s’interdit à elle-même.

J’ai assisté à plusieurs débats au Parlement européen sur ce double standard. Un représentant de la Commission européenne a justifié cette pratique au nom du respect de la souveraineté des pays importateurs, libres d’acheter ce qu’ils veulent. J’ai trouvé cela d’un cynisme...

L’analogie historique m’est venue assez vite : pendant des siècles, l’esclavage n’a pas été pratiqué sur le sol européen, tandis que des compagnies basées en Europe organisaient la traite de millions de personnes vers les Amériques, en toute légalité, en partenariat avec les grands propriétaires terriens locaux.

Aujourd’hui, les entreprises agrochimiques, elles aussi basées en Europe, vendent à ces mêmes propriétaires des produits interdits chez elles. La structure de la relation n’a pas changé ; seule la marchandise a changé de nature.


Le 16 juin a eu lieu l’audience en cassation de la militante franco-vietnamienne Tran To Nga contre les firmes ayant produit l’agent orange. L’une des dernières chances de les voir condamnées. Que représenterait une victoire ?

Ce serait extraordinaire, comme si les masques tombaient enfin. Ce genre de procès rend visible exactement ce dont je parle. Après la guerre du Vietnam, ce dossier est resté des décennies sans qu’aucune entreprise productrice ne soit mise en cause devant la justice. Si Tran To Nga gagne, ce silence sera rompu publiquement, et avec lui une part du déni qui protège ce système depuis des décennies.


Le 22 juin, la cour d’appel de Paris doit se prononcer sur le non-lieu prononcé sur le scandale du chlordécone : après plus de quinze ans d’instruction et un empoisonnement documenté des terres, de l’eau et des corps, aucune responsabilité pénale n’a encore été reconnue. Cela vous étonne-t-il ?

Ce n’est pas étonnant, et même caractéristique de l’impunité dont bénéficient les responsables du colonialisme chimique. Mais ce qui change, dans ce dossier, c’est que le mouvement social l’impose enfin dans le débat public.

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Le cas du chlordécone est assez parlant, parce qu’il s’agit ici d’un seul et même pays appliquant deux régimes juridiques différents ! Un pour l’Hexagone, un autre pour les Antilles. On ne peut même plus relativiser en disant « c’est le Brésil face à la France » : c’est la France face à elle-même, une partie du territoire traitée selon les standards d’une puissance colonisatrice, l’autre selon ceux d’un territoire colonisé.


Y a-t-il quelque chose de spécifique aux anciennes colonies qui les rend structurellement plus exposées ?

Oui, cette relation hiérarchique continue d’organiser une hiérarchie tacite des vies : certaines comptent moins que d’autres. Ce lien n’appartient pas au passé, il continue de structurer la façon dont le capitalisme contemporain se reproduit.

« Cela prolonge presque littéralement l’histoire coloniale »

Au Brésil, c’est ce que vivent plusieurs communautés autochtones : elles ont directement subi des épandages aériens de pesticides au-dessus de leurs terres — la justice fédérale a par exemple reconnu la contamination de la communauté guarani kaiowá de Guyraroka et ordonné réparation.

Cela prolonge presque littéralement l’histoire coloniale : ces populations ont d’abord été expulsées par l’avancée des grandes cultures, et aujourd’hui cette même violence continue sous une forme chimique. Plusieurs cas documentés montrent que les substances pulvérisées sur ces communautés sont précisément des produits interdits en Europe, vendus par des entreprises qui y ont leur siège.


Votre atlas sur les pesticides au Brésil vous a valu des menaces, un cambriolage et, finalement, l’exil. Qu’est-ce que cette expérience vous a révélé sur la violence qui protège ce système ?

Tant que je présentais mes travaux au public brésilien, y compris dans des auditions publiques à Brasília sur les risques que les pesticides font peser sur les enfants, rien ne m’est arrivé. Les menaces ont commencé précisément quand mon atlas a été traduit en anglais et présenté en Europe, c’est-à-dire au moment où le sujet est devenu visible à l’échelle internationale, et non plus seulement brésilienne.

Cette violence tient au poids de l’agrobusiness en Amérique latine, qui prend racine dans une structure foncière extrêmement concentrée : au Brésil, 1 % des grands propriétaires contrôlent près de la moitié des terres arables du pays. Le Brésil compte aujourd’hui une surface de cultures de soja équivalente à celle de l’Allemagne entière, dont plus de 90 % en variétés génétiquement modifiées. Cette poignée de propriétaires ne détient pas seulement un pouvoir économique : elle pèse directement sur les décisions politiques, quel que soit le gouvernement en place, de droite comme de gauche.

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C’est ce pouvoir structurel qui a, par exemple, permis au Congrès brésilien de renverser, en mai 2024, plusieurs des vetos que Lula avait posés sur la nouvelle loi sur les pesticides au nom du principe de précaution — rendant au seul ministère de l’Agriculture le pouvoir de décision sur l’homologation de ces substances, au détriment des agences sanitaire et environnementale.


Vous coordonnez l’Ipsa, l’Alliance internationale pour les standards de pesticides. À quoi ressemblerait une réglementation mondiale réellement homogène ?

Notre horizon est l’élimination progressive de l’usage des pesticides à l’échelle mondiale. Dans l’urgence, il faut commencer par interdire les pesticides dits hautement dangereux.

« Ces écarts de seuils reviennent à traiter certains comme des populations “sous-humaines” »

À tout le moins, il faut une seule règle pour tous les pays : on ne peut pas continuer à tolérer une telle asymétrie sur les résidus, ni sur des substances comme les perturbateurs endocriniens, liées à l’infertilité et aux troubles neurologiques, autorisées dans certains pays et interdites dans d’autres. Cette norme doit se décider au niveau des Nations unies, ce que personne n’ose contester ouvertement. Mais personne, non plus, ne pousse vraiment pour la mettre en œuvre.


Pour finir, à quoi ressemblerait la justice pour les victimes de l’agent orange, pour les habitants de Guadeloupe et de Martinique, pour les paysans du Mato Grosso ?

D’abord une réglementation commune et exigeante, la même pour tous. Ces écarts de seuils tolérés reviennent à traiter certains comme des populations « sous-humaines » aux yeux des relations internationales. Ensuite des réparations : un accès aux soins, et la dépollution effective des sols, de l’eau et des corps. Ces réparations doivent venir des entreprises qui ont produit et vendu ces substances en connaissance de cause, mais aussi des États : dans le cas du chlordécone, c’est à l’État français d’assumer sa responsabilité historique.

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