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EnquêteSanté

Bayer vend des produits cancérogènes... et des médicaments contre le cancer

Bayer vend à la fois des produits qui donnent le cancer et ceux censés le soigner.

La firme tire sa puissance d’une stratégie morbide : elle vend des pesticides susceptibles de donner le cancer et des médicaments pour le soigner. Le 25 juin, la Cour suprême des États-Unis a tranché en sa faveur en bloquant des milliers de plaintes sur le risque de cancer lié au Roundup. Enquête au cœur de son lobbying en Europe.

Bruxelles (Belgique), enquête

« Ceux qui fabriquent les pesticides fabriquent aussi des traitements contre le cancer. On tombe malade de plus en plus et quand on tombe malade, nos corps rapportent de l’argent [...] C’est un marché énorme le cancer [...], c’est un eldorado », fait remarquer à Reporterre Fleur Breteau, l’iconique porte-parole de Cancer Colère. Bayer est la multinationale qui incarne le plus ces entreprises dont le business s’autoalimente par cet effet de vases communicants.

Côté pile, la firme germanique se trouve dans le quatuor de tête des plus grands vendeurs de pesticides au monde depuis qu’elle a racheté Monsanto en 2018, qualifiée de « société la plus détestée de la planète ». L’idée ? Tenter d’effacer la réputation de Monsanto en l’englobant sous son nom, tout en profitant du fructueux commerce des pesticides, malgré un budget conséquent à consacrer à l’indemnisation de victimes de cancer.

Bayer-Monsanto est à l’origine du glyphosate, le désherbant le plus vendu de la planète, connu sous le nom commercial de Roundup. Aux États-Unis, la multinationale a hérité de 67 000 plaintes en cours d’instruction, largement liées au même type de cancer du système immunitaire, le lymphome non hodgkinien. Les victimes l’attribuent à l’usage de cet herbicide.

Mais le 25 juin, la Cour suprême des États-Unis, majoritairement conservatrice, a tranché en faveur de Bayer, qui cherche à annuler ces poursuites. Elle a estimé que le géant agrochimique n’était pas tenu d’indiquer un potentiel effet cancérigène sur les emballages de Roundup, puisque les autorités sanitaires étasuniennes ne reconnaissent pas ce risque. Or c’est ce qui est reproché à la firme dans toutes ces plaintes, qui pourraient alors ne pas aboutir, l’épargnant de verser des millions de dollars d’indemnisations. Le titre de Bayer s’est immédiatement envolé à la Bourse de Francfort.

Le glyphosate est reconnu comme cancérogène probable par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) depuis 2015, mais demeure autorisé pour les agriculteurs en Europe et aux États-Unis.

Rassemblement contre le Roundup de Bayer-Monsanto à Toulouse, le 11 avril 2026. © Alain Pitton / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Bayer fait tout pour s’assurer de décisions favorables de la part de l’administration Trump. Elle a versé 1 million de dollars pour financer les festivités d’investiture du président Donald Trump en 2025.

Côté face, Bayer figure dans le top 20 des plus grands laboratoires pharmaceutiques, essentiellement porté par la croissance des ventes du Nubeqa, son médicament star contre le cancer de la prostate. Or c’est la maladie que les victimes françaises des pesticides déclarent le plus auprès du fonds dédié. Par ailleurs, le marché du cancer est celui qui rapporte le plus dans le secteur : le nombre de personnes atteintes flambe, tout comme le prix des traitements.

Dr Jekyll et Mr Hyde

Pour autant, Bayer a construit un narratif pour se donner une image de bienfaiteur via son slogan : « La santé pour tous, la faim pour personne. » À Leverkusen (Allemagne), le 24 avril, le message est affiché en lettres en néon sur un plateau digne des plus grands shows étasuniens, illuminé de projecteurs violets, bleus et verts, aux couleurs de Bayer. Le PDG Bill Anderson le scande à de multiples reprises lors de son discours devant l’assemblée générale (AG) annuelle des actionnaires. Y sont présentés les résultats financiers de la multinationale : elle a engrangé 45,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025.

« Nous sommes investis dans les champs de la nourriture et de la santé : les fermiers comptent sur nous pour produire de quoi nous nourrir et les patients comptent sur nos traitements pour guérir », assure aussi Judith Hartmann, la toute nouvelle directrice financière, lors de l’AG. Sans les pesticides de Bayer, le monde ne serait pas capable de produire suffisamment d’aliments pour nourrir la planète, c’est le mantra de ses dirigeants… Et le cœur du business qui attire les actionnaires.

Le siège de Bayer se situe pile entre la Commission européenne et le Parlement : idéal pour influencer les plus hauts décideurs. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Certains, en costume cravate, prennent ensuite la parole pour exiger davantage de dividendes. Car à tour de rôle, ils peuvent se saisir du micro pendant dix minutes top chrono. Une occasion en or, aussi, pour les activistes devenus actionnaires de pacotille dans un seul but : interroger Bayer devant témoins sur la toxicité de ses produits.

« Bayer dit soigner les plantes, vendre des médicaments pour la végétation, privilégie le terme de produits phytopharmaceutiques… Le vocabulaire est consciencieusement choisi pour apparaître en sauveur alors qu’en réalité, ses produits provoquent des cancers », commente Hans van Scharen, chercheur au sein de Corporate Europe Observatory (CEO). Il a sauté sur l’opportunité de la tribune de l’AG lors de l’édition 2025 en prenant la parole au nom d’un regroupement d’ONG, la Coordination contre les dangers de Bayer.

Il a commencé son discours par l’histoire de son grand-père, « déporté en 1942 depuis Anvers, en Belgique, par les nazis vers Auschwitz pour effectuer des travaux forcés dans les usines d’IG Farben, une entreprise regroupant trois sociétés chimiques allemandes, dont Bayer […] qui figurait parmi les principaux acteurs industriels qui, dès le début, ont financé la montée en puissance du mouvement hitlérien ».

Plusieurs activistes sont devenus des actionnaires de pacotille afin d’interroger Bayer devant témoins sur la toxicité de ses produits. © Stéphane Dubromel / Reporterre

L’ancêtre de Bayer a aussi fourni le mortel Zyklon B à destination des chambres à gaz du camp d’extermination. Il a également fabriqué de l’agent orange, arme chimique utilisée par les États-Unis pendant la guerre du Vietnam. Bayer répond simplement à Reporterre avoir « toujours abordé son histoire avec sérieux et honnêteté et [condamner] sans réserve les crimes commis contre des populations civiles ».

Avant cela, le laboratoire a produit de l’héroïne, le nom commercial de son « médicament héroïque » tel qu’il était présenté, vendu jusqu’au début du vingtième siècle « pour soigner les toux causées par la pneumonie, la tuberculose ou encore la bronchite », est-il précisé dans le livre Multinationales — Une histoire du monde contemporain (La Découverte, 2025).

« Bayer ressemble de plus en plus au célèbre personnage de roman aux deux visages tiré du roman “Dr Jekyll et Mr Hyde” : d’un côté, la branche agrochimique, qui rend les gens et la planète malades en les empoisonnant, tandis que de l’autre, la branche pharmaceutique prétend travailler d’arrache-pied pour soigner les malades. Un esprit cynique dirait : “Ça ressemble à un modèle économique parfait !”. »

Le siège de Bayer à Bruxelles, épicentre des prises de décision en Europe. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Fabrique du doute et « écriture fantôme »

Pour défendre ce modèle économique et le maintien sur le marché de ses produits malgré leur dangerosité, la firme allemande étend sa toile d’influence dans le monde entier, à commencer par Bruxelles, épicentre des prises de décision en Europe.

Devant le siège de Bayer, une agente de sécurité demande à l’équipe de Reporterre ce qu’elle fait : « Une balade. » En cette journée caniculaire de printemps, le 28 mai, Hans van Scharen porte une chemisette à fleurs et pourrait tout à fait passer pour un vacancier. Il a concocté un circuit touristique particulier : un « lobby tour » spécial Bayer dans la capitale belge.

Devant le siège de l’European Federation of Pharmaceutical Industries and Associations (Efpia), le lobby de Big Pharma à Bruxelles, Hans van Scharen ironise : « Voici une belle brochette. » Il désigne les plaques argentées où se succède le nom d’entreprises surpuissantes aux côtés du sigle du groupe de pression : Microsoft, mais aussi Philip Morris. Le cigarettier est le maître à penser du lobbyisme en tant qu’inventeur de la fabrique du doute, appliquée à la lettre par Bayer, comme l’ont montré les « Monsanto Papers », qui ont révélé des conflits d’intérêts, des fraudes scientifiques ou encore des pressions exercées contre des scientifiques.

Quant au président de l’Efpia, Stefan Oelrich, c’est un représentant de Bayer : une habile façon de multiplier les canaux pour se faire entendre.

Hans van Scharen, du Corporate Europe Observatory, notre guide du jour. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Dernière preuve en date, en novembre 2025, une étude datant de 2000 et concluant à la sûreté du glyphosate — sur laquelle son producteur s’est largement basé pour affirmer qu’il serait sans danger —, a été rétractée par une revue scientifique qui l’avait publiée à l’époque. Des cadres de Monsanto sont soupçonnés par la revue d’avoir écrit l’article à la place des scientifiques signataires : une pratique d’« écriture fantôme » également répandue au sein des firmes pharmaceutiques et plus largement, de celles qui sèment le doute, afin de bénéficier de la caution scientifique de chercheurs de renom payés par leurs soins.

Hans van Scharen nous fait un «  lobby tour  » spécial Bayer à Bruxelles. © Stéphane Dubromel / Reporterre

« Du cynisme à l’état pur »

Pesticide Action Network (PAN) est une ONG qui lutte contre l’usage des produits de l’agrochimie. Pour se rendre à son petit bureau depuis le Parlement européen, il faut passer par la rue de la Science, qui guide l’action de ses experts. Elle est parallèle à celle de l’Industrie, qui a tendance à produire ses propres données pour retarder les mesures réglementaires d’interdiction de ses produits, donc. « Bayer est experte pour fabriquer du doute afin de prolonger le plus possible son droit à vendre le glyphosate, notamment », commente Salomé Roynel, chargée de mission en évaluation des risques liés aux pesticides du PAN.

Elle combat une prolongation de la durée d’autorisation des substances actives des produits agrochimiques sans clause de revoyure en cas de nouvelles données scientifiques sur la nocivité des produits : cela se joue en ce moment à Bruxelles à travers l’Omnibus X, ce paquet législatif sur la sécurité des aliments.

Pour Hans van Scharen, le programme du Cefic, le plus grand lobby de l’industrie chimique, «  est appliqué à la lettre par la Commission européenne  ». © Stéphane Dubromel / Reporterre

« Chaque année supplémentaire sur le marché, ce sont des bénéfices engrangés en plus », relève François Veillerette, porte-parole de Générations futures. L’association a repéré que Bayer a d’ailleurs été la plus active pour défendre cet Omnibus, selon les données du registre de la Commission européenne. Sa stratégie ? Mettre en avant le besoin de « simplification » dans le domaine, en réalité synonyme de « dérégulation ».

«  Voici le vrai gouvernement de l’Europe  », s’exclame Hans van Scharen devant l’immeuble où est domicilié Bayer. © Stéphane Dubromel / Reporterre

En 2025, Bayer a multiplié les propositions pour tenter d’interférer dans les propositions législatives de la Commission européenne, selon son registre de la transparence épluché par Reporterre. Elle a joué sur tous les tableaux. Elle a notamment porté sa voix sur le thème du « cadre pour un système alimentaire durable », sur le « plan d’action “Zéro pollution” », ou encore sur la stratégie de l’Union européenne pour « Vaincre le cancer ». Et ce, « dans l’optique d’obtenir une régulation favorable pour mettre sur le marché ses anticancéreux, voire des subventions publiques », commente Jan Pehrke, membre du comité exécutif de Coordination contre les dangers liés à Bayer.

Résultat, souligne Salomé Roynel, du PAN : « Les pesticides ne sont même pas mentionnés dans le plan “Vaincre le cancer” alors qu’au moins quinze substances actives de pesticides soupçonnées d’être cancérigènes sont toujours autorisées dans l’UE. » Parmi lesquelles, six sont commercialisées par Bayer, selon le décompte réalisé par Reporterre : l’alcolifène, le captan, le folpet, l’imazalil, le proquinazide et le quizalofop-p-tefuryl. « Le fait que Bayer vende à la fois des produits qui donnent le cancer et ceux censés le soigner est du cynisme à l’état pur », siffle la militante.

«  Démocratie  », lit-on dans les rues de Bruxelles, où pullulent les puissants lobbies. © Stéphane Dubromel / Reporterre

« Voici le vrai gouvernement de l’Europe »

Aux questions de Reporterre, Bayer répond que ses engagements « reposent sur des principes rigoureux : la sécurité des personnes, la qualité des produits, la protection de l’environnement, le dialogue et le partage de connaissance, et le respect strict des réglementations en vigueur ». Le siège de Bayer se situe pile entre la Commission européenne et le Parlement : idéal pour influencer les plus hauts décideurs.

D’ailleurs, ce même répertoire de la Commission européenne nous apprend que le groupe a dépensé entre 6 et 6,5 millions d’euros en 2025 dans cette optique. Ce qui en fait le deuxième lobby le plus puissant du secteur de la chimie présent à Bruxelles, selon l’analyse des données du registre réalisée par CEO. L’ONG a calculé que depuis 2020, le géant allemand a augmenté son budget lobbying au niveau de l’Union européenne de près de 40 %.

En bas de l’adresse du siège de Bayer, à côté de son nom apparaît aussi celui du European Chemical Industry Council (Cefic). Le plus grand lobby de l’industrie chimique en Europe figurait encore en 2025 en tête du classement des groupes de pression ayant déclaré les dépenses les plus élevées sur le Vieux continent avec 12,29 millions d’euros, selon CEO.

Derrière le Parlement se trouve une œuvre d’art faite d’autruches la tête cachée sous terre. Un symbole ironique, selon Hans van Scharen. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Bayer sait choisir ses alliés, il en est l’un des influents membres. « Voici le vrai gouvernement de l’Europe, s’exclame Hans van Scharen devant le gratte-ciel. L’industrie chimique est à l’origine de toutes les industries qui en ont besoin pour fabriquer quoi que ce soit. Le narratif du Cefic est de répéter que si son business est menacé sur le continent par une réglementation trop stricte, toute l’économie va sombrer, et cela fonctionne. L’ensemble de son programme est appliqué à la lettre par la Commission européenne, au détriment de la protection de la santé des Européens exposés aux produits chimiques. »

Devant le siège du plus puissant lobby des fabricants de pesticides, Croplife, dont Bayer fait aussi partie, un agent de sécurité demande si nous avons besoin d’aide. Puis le guide du jour tient à clore la visite du quartier européen par celle du parc Léopold, adjacent à l’Hémicycle, connu pour ses statues d’autruches la tête dans la terre. À ses yeux, elles sont une allégorie des politiques sous influence, prêts à gober les arguments de Bayer.

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