Chez les animaux aussi, on préfère les hommes déconstruits
Les tamarins font eux aussi des couvades. - © Charlotte Guichon / Reporterre
Les tamarins font eux aussi des couvades. - © Charlotte Guichon / Reporterre
Des tamarins qui font des couvades, des femelles dauphins qui refoulent les mâles agressifs, de grands oiseaux qui assurent seuls l’ensemble des soins parentaux... Ces animaux préfèrent les pères déconstruits !
[Chronique « Animaux géniaux »] On nous le serine depuis l’Antiquité : la mémoire des poissons serait courte, la cervelle des moineaux minuscule, la cruauté des ours sans pareille… Pourtant, les études scientifiques démontrant que les non-humains rivalisent d’intelligence, de sensibilité et d’ingéniosité s’accumulent. Chaque mois, Reporterre vous propose un florilège consacré à ces vivants si fascinants.
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Ouistitis et tamarins font eux aussi des couvades
Les pères humains ne sont pas les seuls à prendre un peu d’embonpoint à l’approche de la naissance de leurs enfants. Les ouistitis communs et les tamarins à crête blanche, deux petits primates d’Amérique latine, sont également sujets aux « couvades » — ces grossesses nerveuses parfois observées chez les compagnons de femmes enceintes —, apprend-on dans une étude publiée dans la revue Biology Letters, réalisée par des scientifiques de l’université du Wisconsin à Madison.
Chez les ouistitis et les tamarins, les enfants sont élevés de manière coopérative. Les mâles de ces espèces font partie des primates les plus investis. Partage de nourriture avec les jeunes tout juste sevrés, apprentissage des meilleures zones où débusquer des insectes, tours de garde pour avertir de la présence de prédateurs… Pas question de reléguer le domaine du soin aux femelles.
Ils partagent notamment avec elles le portage des nouveau-nés à travers la canopée. Lourde tâche que celle-ci, les bébés ouistitis et tamarins naissant par paire et pesant, à la naissance, 20 % du poids de leur mère — ce qui équivaudrait, pour des humains, à transporter sur leur dos des nourrissons d’environ 14 kg ! Pour se préparer à cette épreuve physique, les mâles augmentent leur poids d’en moyenne 10 % dans les semaines qui précèdent la naissance — et ce, alors que leur consommation de nourriture reste stable.
Selon l’endocrinologue Toni Ziegler (qui a contribué à cette étude), les ouistitis et tamarins parviendraient à percevoir la « cascade » de changements hormonaux à l’œuvre chez leurs compagnes enceintes, ce qui modifierait en retour les leurs. L’homme est le seul autre primate chez qui ce phénomène de prise de poids prénatale a été observé — est-il dû, en ce qui le concerne, aux hormones ou au grignotage réconfortant avant le grand saut dans la parentalité ? Le mystère reste entier !
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Les femelles dauphins évitent de se reproduire avec les mâles agressifs
Chez les dauphins aussi, on préfère les hommes déconstruits. Dans une étude publiée en juin dans la revue de l’Académie nationale des sciences des États-Unis (PNAS), une équipe de chercheurs montre que les femelles dauphins peuvent garder en tête le comportement agressif de leurs congénères, et éviter en conséquence de s’accoupler avec eux.
L’étude a été menée sur une population de grands dauphins mâles et femelles vivant dans la baie Shark, en Australie occidentale, qui est suivie par la communauté scientifique depuis plus de quarante ans. Ces grands dauphins nouent entre eux des relations riches, longues de plusieurs décennies, qui se manifestent souvent de manière positive : nage en parallèle, frottement des nageoires, parades…
Les femelles dauphins gardent en tête le comportement agressif de leurs congénères
Lorsque la période de reproduction se profile, ces contacts peuvent devenir plus « coercitifs », raconte la biologiste Stephanie King à nos confrères du Guardian. En équipes de 2 ou 3, parfois plus, certains mâles s’allient pour restreindre les mouvements des femelles durant plusieurs heures, voire semaines. Pour ce faire, ils n’hésitent pas à les poursuivre, mordre ou frapper, en produisant des vocalisations intimidantes.
Les chercheurs ont tenté de savoir si ces comportements influaient sur la manière dont les femelles perçoivent leurs pairs. Ils ont fait écouter à 17 d’entre elles les sifflements caractéristiques de 34 de leurs congénères mâles. Leurs réactions, filmées grâce à des drones, ont ensuite été analysées en s’appuyant sur des données comportementales antérieures.
Résultat : les femelles en période de reproduction ont tendance à montrer davantage de signaux d’aversion lorsqu’on leur fait écouter les signatures acoustiques des mâles qui ont été les plus agressifs envers elles dans le passé. Cela suggère, selon les auteurs de cette étude, que les femelles gardent en mémoire le comportement des mâles au fil du temps, et choisissent leur partenaire en fonction. Les femelles qui ont moins de chance d’être ciblées par les mâles — car plus âgées, ou venant tout juste de mettre bas — ne semblent pas adopter les mêmes stratégies d’évitement. Le harcèlement, ce tue-l’amour universel !
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Papa poule ? Non, papa nandou !
Vous en avez assez de gérer les courses, la cuisine, la lessive et les rendez-vous chez le pédiatre pendant que le père de vos enfants ne fait rien ? Nous avons la solution : épouser un nandou mâle (Rhea americana). Selon une étude publiée en 2003 dans la revue scientifique The Auk, ce grand oiseau d’Amérique du Sud assure seul l’ensemble des soins parentaux : il construit le nid, couve une grosse dizaine d’œufs pondus par plusieurs femelles et protège les poussins durant plusieurs mois. Pendant que les femelles, elles, repartent séduire un autre prétendant.
C’est ce qu’ont constaté les chercheurs lors d’un suivi de terrain mené entre 1993 et 1997 dans deux élevages de la province de Buenos Aires, durant lequel ils ont observé 105 nids actifs. Le mâle passe jusqu’à 97,5 % de son temps à couver, pendant les quelque 42 jours que dure l’incubation. Après l’éclosion, le papa accompagne les poussins pendant 4 à 6 mois. Il se concentre alors sur la surveillance des environs, en négligeant de se nourrir.
Les pères s’occupent seuls des œufs
puis des petits
Cette implication a un prix. Les scientifiques estiment que l’incubation représente une dépense d’environ 53 000 kilocalories, soit l’équivalent de 5 kg de graisse ou 15 à 20 % du poids d’un mâle adulte. Le caractère sacrificiel de cette paternité en rebute beaucoup, puisque moins de 20 % des mâles tentent de se reproduire au cours d’une saison.
Chez les émeus (Dromaius novaehollandiae), un cousin australien, ce sont aussi les pères qui s’occupent seuls des œufs puis des petits. Avec moins de dévotion toutefois : selon la thèse de doctorat de Julia Ryeland, soutenue en juin 2020 à la Western Sydney University, les mâles réduisent le temps passé assis sur les œufs lorsqu’ils sont moins sûrs de les avoir fécondés et donc d’en être les pères biologiques — sans jamais abandonner totalement la couvaison. D’ailleurs, ce sont les nids présentant une plus grande diversité de paternité qui affichent un meilleur taux d’éclosion !
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Albert, le chimpanzé qui a élevé deux orphelins
Chez les chimpanzés, les mâles n’assurent normalement aucun rôle parental. Ça ne rend que plus extraordinaire et touchante l’histoire d’Albert, un ado chimpanzé d’une douzaine d’années de la communauté de Sebitoli, en Ouganda, qui a adopté deux frères orphelins, Kazinga et Ivindo. La vétérinaire et primatologue Sabrina Krief la raconte dans le livre Infiniment proches — En Ouganda, dans les secrets des chimpanzés (Grasset, 2026).
La mère de Kazinga et Ivindo, Ipassa, disparaît brutalement en 2014. Kazinga est alors très jeune et souffre d’une grave blessure à la jambe provoquée par un collet métallique ; Ivindo est encore plus petit et tète toujours sa mère. Alors qu’ils se retrouvent seuls, recroquevillés l’un contre l’autre, le jeune Albert s’approche d’eux. « [Il] les a épouillés comme la mère l’aurait fait, avec soin, dans chaque recoin de leur corps, à tour de rôle », raconte Sabrina Krief. Les deux frères suivent spontanément le jeune mâle.
Pendant près de dix ans, Albert, qui a lui-même perdu sa mère, assurera ainsi auprès des deux orphelins un rôle inédit pour un mâle chimpanzé. Il leur montre les arbres nourriciers, attend Ivindo lorsqu’il peine à suivre, le protège des chercheurs et des autres chimpanzés, ferme la marche du groupe pour ne pas le laisser en arrière et passe de longues heures à épouiller les deux frères.
Las, pas de happy end. La jambe de Kazinga ne guérit jamais complètement. En juillet 2020, il est de nouveau pris dans un collet, ce qui aggrave encore son handicap. Il meurt en juillet 2023. Quelques jours plus tard, Ivindo s’évapore à son tour. Après la perte de ses deux protégés, Albert change profondément. « [Il] est devenu calme, comme absent », témoigne Sabrina Krief.
Pour la primatologue, cette histoire montre que les liens sociaux des chimpanzés dépassent largement les stéréotypes d’une société testostéronée, dominée par la compétition entre mâles. « Pourquoi s’interdire d’appeler cela de l’amour ou de l’amitié ? » interroge Sabrina Krief, avant de conclure : « Et bien sûr, ces émotions nous affectent. En cela aussi, la barrière entre notre entre nos espèces est poreuse. »