Sarah Knafo, Thierry Mariani... Quand le Shift Project invite l’extrême droite à parler climat
Sarah Knafo, eurodéputée Reconquête, lors de ce "Grand oral". - Capture d’écran / Youtube
Sarah Knafo, eurodéputée Reconquête, lors de ce "Grand oral". - Capture d’écran / Youtube
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Municipales — Le 24 février, The Shift Project diffuse un « Grand oral » avec les candidats à la mairie de Paris. L’annonce de la participation de Sarah Knafo et de Thierry Mariani, figures de l’extrême droite, fait polémique.
Peut-on dissocier la transition écologique des figures qui prétendent la porter ? Mardi 24 février, à 18 heures, un « Grand oral » consacré à l’urgence climatique devait réunir six candidates et candidats à la mairie de Paris. Quinze minutes chacun, un ordre de passage tiré au sort, trois thèmes imposés — mobilité, rénovation énergétique, végétalisation — et, en ouverture, un rappel des objectifs scientifiques issus de l’Accord de Paris...
L’exercice, organisé par ICI Paris Île-de-France, The Shift Project — qui produit depuis 2010 des analyses sur la transition énergétique — et Les Shifters Paris [1], entend placer la campagne municipale sous le signe des leviers concrets pour accélérer la décarbonation et adapter la ville aux canicules.
Mais l’annonce de la participation de Sarah Knafo et de Thierry Mariani (finalement représenté par Céline Dupuis Lagarde), candidats d’extrême droite, a fait naître une vive polémique.
Sarah Knafo, eurodéputée Reconquête, compagne et ancienne directrice de campagne d’Éric Zemmour — condamné à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale —, relaie la théorie complotiste du « grand remplacement » et siège au Parlement européen au sein du groupe Europe des nations souveraines, qui comprend notamment des élus de l’AfD allemande.
Thierry Mariani, candidat du Rassemblement national, eurodéputé et ancien ministre sous la présidence de Nicolas Sarkozy, est visé par une plainte pour « provocation à la discrimination au logement », après sa promesse d’instaurer la priorité nationale. Il a par ailleurs affiché sa proximité avec Vladimir Poutine et Bachar el-Assad, relayant la propagande de ces régimes comme celle d’autres pouvoirs autoritaires.
Une conception de la société jugée incompatible avec l’écologie
Pour de nombreux acteurs du mouvement climat — universitaires, responsables associatifs, élus locaux —, qui ont exprimé leur indignation sur LinkedIn à la suite de l’annonce, ces trajectoires politiques ne constituent pas un élément périphérique du débat écologique. Elles engagent une conception de la société jugée incompatible avec une écologie fondée sur l’égalité des droits et la solidarité. Leur offrir une tribune consacrée à la transition reviendrait, selon eux, à franchir une ligne : celle de la normalisation.
Le conseiller municipal écologiste Alexandre Florentin rappelle qu’« organiser un débat public, choisir ses invités et son cadrage est un acte politique ». « On ne combat pas l’extrême droite […] en la notabilisant, en la normalisant de la sorte », écrit-il, soulignant que la lutte contre le changement climatique suppose des institutions solides, une capacité de coopération et une stabilité démocratique. La neutralité affichée, prévient-il, « peut parfois produire de la normalisation. Or la normalisation d’idées qui fragilisent les institutions n’est jamais neutre ».
Des responsables politiques coutumiers de la désinformation
Au-delà de la question des principes, certains dénoncent une faute stratégique. L’activiste écologiste Amine Messal, figure de la lutte contre l’A69, appelle à l’annulation de l’événement. Il estime qu’il n’existe pas d’« d’entre-deux face au racisme : soit vous êtes antiracistes, soit vous êtes complices, actifs ou silencieux » et accuse les organisateurs de participer, fût-ce involontairement, à un déplacement progressif de la « fenêtre d’Overton » : à force d’invitations répétées, celles et ceux qui étaient autrefois à la marge deviendraient fréquentables.
Le journaliste Thomas Wagner, fondateur du média Bon Pote, évoque également la stratégie, popularisée par Donald Trump, du flood the zone with shit — saturer l’espace public de contre-vérités afin de monopoliser l’attention — pratiquée à foison par Sarah Knafo. Dans ce contexte, il est dangereux selon lui d’offrir autant de temps de parole — et donc de poids — à des responsables politiques coutumiers de la désinformation.
« Quel degré de déconnexion faut-il pour croire que l’on peut débattre de l’écologie avec l’extrême droite ? »
Élise Naccarato, responsable campagne climat chez Oxfam France, parle d’« erreur historique » à inviter des « climato-dénialistes » à un débat écologique. On ne saurait défendre les sciences du vivant tout en crédibilisant des idées qui hiérarchisent les êtres humains, avance-t-elle.
Le climatologue Christophe Cassou, auteur principal du groupe II du sixième rapport du Giec, rappelle que réduire la transition à une approche strictement technique reviendrait à s’enfermer dans un « tunnel de vision du carbone ». « Lutter contre le changement climatique n’est pas qu’un problème physique ou technique, “d’ingénieurs”, mais un problème politique au sens de faire société », écrit-il, allant jusqu’à confier redouter davantage « l’effondrement des valeurs démocratiques que l’effondrement climatique ».
Micheline Pham, ingénieure et membre du collectif Vietnam Dioxine, évoque les menaces pesant sur des personnes non blanches et interroge : « Quel degré de déconnexion faut-il pour croire que l’on peut encore débattre de l’écologie — ou débattre tout court — avec l’extrême droite ? »
Derrière ces prises de position se dessine une divergence de fond : l’écologie peut-elle être traitée comme un champ technique à part, ou engage-t-elle nécessairement un socle démocratique et égalitaire sans lequel elle perdrait sa cohérence ?
L’argument de l’apartisanisme
Face aux critiques, Les Shifters de Paris défendent sur LinkedIn, comme le Shift Project contacté par Reporterre, leur « apartisanisme ». Toutes les têtes de liste légalement déclarées auraient été contactées. Leur neutralité, précisent-ils, est circonscrite aux enjeux énergie-climat : il s’agit d’expliciter les contraintes physiques et les leviers municipaux disponibles, non de trancher l’ensemble des débats programmatiques. « Aux partis politiques de présenter ensuite leurs mesures précises et aux électeurs de faire leur choix en étant informés », écrivent Les Shifters de Paris.
Pour leurs représentants, exclure certains candidats légalement autorisés à se présenter reviendrait à sortir de l’État de droit et risquerait d’alimenter un discours victimaire. L’objectif serait au contraire d’exposer publiquement les incohérences éventuelles, puis de publier un décryptage détaillé a posteriori. Cette ligne avait notamment prévalu lors d’un débat organisé avant les élections européennes de 2024, auquel participait un représentant du Rassemblement national, Jean-Philippe Tanguy. Le groupe de réflexion The Shift Project rappelle que son positionnement apartisan est au cœur de son efficacité : porter les enjeux climatiques le plus largement possible, y compris auprès d’électorats qui ne s’y sentent pas spontanément acquis.
« Peut-on isoler les “grammes de carbone” du reste ? »
En interne, toutefois, le débat existe. Idenn Bourokba, vice-présidente des Shifters, indique sur LinkedIn que certains membres s’interrogent : « Jusqu’où cette posture d’apartisanisme ? » Le légalisme peut trouver ses limites « lorsque l’État lui-même flanche », dit-elle, regrettant que la diversité des sensibilités internes soit peu visible à l’extérieur. Le président du Shift Project Jean-Marc Jancovici n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre.
La controverse dépasse ainsi largement la soirée du 24 février, où il sera question de tonnes de CO₂, de passoires thermiques et d’îlots de chaleur urbains. Elle interroge la manière dont le mouvement climat articule son exigence scientifique avec les combats démocratiques et antiracistes. Peut-on isoler les « grammes de carbone », comme l’écrit Amine Messal, du reste ? L’écologie se réduit-elle à un ensemble d’indicateurs physiques, ou engage-t-elle nécessairement une vision de la société, des rapports humains et de la justice ?
À l’heure où l’extrême droite progresse dans les urnes comme dans les esprits, la question dépasse le simple désaccord stratégique. Elle touche à la cohérence intime entre le monde que l’on prétend préserver et celui dans lequel on souhaite vivre.
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