Sortir de l’entre-soi blanc : neuf pistes pour refonder le mouvement écolo
Manifestation contre le chlordécone : cet insecticide ravage toujours la santé des Antillais. - © Calixte Bernard / Reporterre
Manifestation contre le chlordécone : cet insecticide ravage toujours la santé des Antillais. - © Calixte Bernard / Reporterre
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Les personnes racisées et leurs combats sont trop souvent écartés de l’écologie française majoritaire. Voici 9 outils pour comprendre cette « centralité blanche », et en sortir.
« Combien de fois vais-je arriver dans un meeting comme celui-là et me retrouver l’un des seuls Noirs de la salle ? » Le 24 juin 2024, lors d’une soirée organisée par Reporterre sur le thème « L’écologie contre l’extrême droite », Malcom Ferdinand a ressenti ce qu’il appelle un « malaise familier ».
Parmi les 150 personnes réunies, il était l’un des rares hommes noirs. Ce sentiment, écrit-il dans le livre collectif Terres et libertés — Manifeste antiraciste pour une écologie de la libération, lui est devenu coutumier après seize ans passés dans les milieux écologistes, politiques et universitaires : « L’écologie politique française opère au sein d’espaces structurés autour de la blanchité. »
Dans ces mouvements qui se veulent porteurs d’un monde nouveau, l’entre-soi continue de produire ses effets : invisibilisation, déni, sentiment d’illégitimité. Comment, dès lors, contrer cette « normalisation de l’exclusion des voix non blanches », selon les mots de Malcom Ferdinand ? Comment dépasser l’autocritique rituelle de ce manque pour transformer les manières mêmes de s’organiser ?
Voici neuf clés pour y parvenir. Neuf clés qui ne prétendent pas clore le débat mais visent à ouvrir des chemins pour que l’écologie embrasse la réalité du plus grand nombre.
1 — Nommer la « centralité blanche »
Nommer la « centralité blanche », c’est reconnaître un fait : les codes, visages et imaginaires de l’écologie occidentale demeurent largement façonnés par des expériences blanches. Malcom Ferdinand décrit cette réalité comme une « domination ancrée dans l’imaginaire raciste de l’Occident », plaçant les personnes blanches en position de référence dans leur rapport au monde et aux institutions.
« Contrairement au mouvement pour la justice climatique aux États-Unis, lié dès son origine aux luttes sociales et raciales, l’écologie européenne s’est souvent construite sans l’apport des personnes racisées », observe Estelle Depris, éducatrice antiraciste et autrice du livre Mécanique du privilège blanc : comment l’identifier et le déjouer ? (éd. Binge Audio, 2024). Les savoirs issus des quartiers populaires, des Sud et des diasporas restent ainsi relégués en marge. Pour elle, la centralité blanche est une forme diffuse de suprématie : celle qui détermine qui parle, qui décide.
« Le mouvement écologiste, très “carbocentré” [c’est-à-dire centré sur la lutte contre les émissions de CO2] a eu tendance à négliger nos réalités, tout en se demandant pourquoi il n’attirait pas les personnes racisées [1] », observe Sedji Gbaguidi, de l’Observatoire Terre-Monde.
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Douce Dibondo, autrice et militante, le résume autrement : « Tant que les personnes racisées doivent taire leur expérience pour ne pas gêner, il n’y a pas d’unité véritable. »
2 — Reconnaître la « charge raciale »
Sortir de la centralité blanche suppose aussi de reconnaître le poids que fait peser le racisme sur celles et ceux qui le subissent. C’est ce que Douce Dibondo appelle la « charge raciale ».
« La charge raciale désigne la peur de mourir prématurément dans une société raciste », explique l’autrice, qui lui a consacré un essai, dans un entretien à Reporterre. Elle recouvre la peur d’une mort sociale — se conformer pour accéder à une vie digne, à un logement, à des soins — autant que celle d’une mort physique : se demander si un enfant, un frère, un père pourrait être tué par la police. Jusqu’à planifier ses vacances selon les risques d’agressions racistes.
Cette charge est multiple : historique, héritée de l’esclavage et du colonialisme ; institutionnelle, présente dans le logement, le travail, la santé ; interpersonnelle enfin, dans les interactions quotidiennes.
Pour naviguer dans ce monde, « il faut effacer une part de soi », poursuit Douce Dibondo. Réfléchir avant de parler, évaluer si l’on sera entendu ou caricaturé, se préparer à l’hostilité : autant de réflexes de survie transformés en compétences. Cette adaptation forcée a un coût : stress chronique, anxiété, burn-out militant. « Militer est exigeant pour tout le monde. Quand on est racisé, il faut en plus porter cette hypervigilance et cette peur d’être instrumentalisé. »
Reconnaître la charge raciale, c’est donc refuser que le combat écologiste s’appuie sur des corps épuisés. C’est admettre que le racisme, même silencieux, structure l’expérience militante et altère la santé. Tant qu’il reste invisible, il continue d’opérer, creusant des inégalités que l’écologie ne peut prétendre combattre sans les nommer.
3 — Regarder qui occupe la place...
Regarder qui occupe la place, c’est aller au-delà des intentions inclusives pour observer la réalité des rapports de pouvoir. Qui parle lors des assemblées ? Qui décide ? Qui accomplit le travail invisible, souvent dévalorisé ? Autant de questions qui permettent de mesurer la centralité blanche autrement que par les discours.
« S’il n’y a qu’une seule personne racisée sur un panel, s’il n’existe qu’une conférence sur ces enjeux dans un évènement, toujours avec les mêmes intervenants, c’est qu’on n’ouvre pas vraiment l’espace », observe Estelle Depris. Trop souvent, les mouvements écologistes se contentent d’un affichage symbolique, sans inclure durablement les personnes racisées ou les organisations issues de communautés concernées.
Cette centralité blanche s’exprime aussi dans l’impossibilité d’aborder sereinement la question du racisme. « Quand une personne racisée soulève le sujet dans un atelier, elle se heurte souvent à des micro-agressions, à des débats interminables pour “rassurer l’ego blanc” », poursuit Estelle Depris.
4 — ... et faire (vraiment) de la place
Faire de la place, c’est savoir réparer. « Réparer, c’est dire “nous avons exclu malgré nous, et nous voulons faire autrement” », estime Douce Dibondo. La reconnaissance doit, pour elle, être publique, assumée... et surtout suivie d’effets.
Les personnes racisées doivent être intégrées dans la gouvernance, avec un véritable pouvoir décisionnel. Cela suppose un travail de fond : revoir les modes de recrutement, sécuriser les espaces, recadrer les comportements racistes, former les équipes au racisme systémique. « Inclure sans s’occuper des micro-agressions, c’est pousser les personnes à partir », rappelle Estelle Depris.
Pour l’éducatrice antiraciste, cela passe d’abord par la mise en place de chartes antiracistes réellement contraignantes : « Ces comités doivent avoir un pouvoir de décision sur les mécanismes à instaurer, et prévoir des conséquences internes quand des biais racistes ou des micro-agressions se répètent. » Sans cadre clair, dit-elle, l’antiracisme reste cosmétique. Cette responsabilité devrait même, à ses yeux, être inscrite dans les statuts mêmes des organisations : « Nommer explicitement l’antiracisme et la décolonisation dans les statuts, c’est les placer au même niveau que les autres missions. »
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Enfin, l’apprentissage antiraciste doit devenir un réflexe collectif : formations sur la blanchité, accompagnement par des personnes concernées, espaces d’auto-éducation. « En n’oubliant pas de rémunérer les formateurs, souvent précaires, qui sont trop souvent invités comme bénévoles », souligne Estelle Depris.
5 — Bannir le « gaslighting »
L’été dernier, lors du festival de lutte écologiste et sociale Les Résistantes, plusieurs remarques et micro-agressions racistes ont suscité la réaction d’une partie des participants et participantes, dont Renda Belmallem, chercheure et militante queer [2] et antinucléaire : « Comme dans la plupart des événements écologistes auxquels j’ai participé en quinze ans, des violences racistes se sont produites. Cette fois, ce qui a changé, c’est que nous étions assez nombreux pour instaurer un rapport de force et exiger qu’elles soient prises au sérieux. »
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Certains ont pourtant cherché à minimiser ces faits, à en nier la portée, à les renvoyer à des malentendus ou à des sensibilités personnelles.
Or, le racisme systémique s’entretient aussi par le doute : c’est ce qu’on appelle le gaslighting, cette manière de nier les discriminations vécues — « vous vous victimisez » —, de disqualifier la colère, de renvoyer la responsabilité à celles et ceux qui dénoncent.
Bannir le gaslighting, c’est refuser cette violence insidieuse. C’est créer des espaces où les personnes racisées n’ont plus à prouver leur expérience, où leur parole n’est plus suspecte par défaut. C’est, enfin, reconnaître que la lutte contre la suprématie blanche n’est pas un excès de sensibilité mais le cadre tacite de nos conversations — et qu’il faut la nommer pour la dissoudre.
6 — Changer les récits...
Censé représenter tout le monde, le récit dominant de l’écologie est blanc et métropolitain. Malcom Ferdinand le décrit comme une « posture universaliste » qui gomme les rapports de pouvoir : « Les enjeux écologiques sont abordés dans des termes abstraits tels que “humain” ou “planète”, masquant la pluralité politique de la Terre. » Cela reproduit, dans les mots mêmes de l’écologie, la hiérarchie coloniale.
Pourtant, dans les Antilles, à Mayotte et dans les banlieues de l’Hexagone, des communautés se battent depuis longtemps pour leur droit à respirer, à boire, à vivre dignement. Ces combats n’ont rien de secondaire : ils révèlent les angles morts d’une écologie qui se veut globale mais ignore les vécus racisés. « Pourquoi si peu de mobilisation contre le chlordécone, contre la pollution à La Réunion, ou les maladies radio-induites en Polynésie ? » interroge Renda Belmallem.
Changer les récits, c’est replacer ces combats au cœur de l’histoire écologique, comme peut l’être celle de la lutte victorieuse contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. C’est aussi aller puiser dans d’autres imaginaires et d’autres généalogies. Comme le remarque Malcom Ferdinand, « l’histoire officielle des pensées environnementales efface les contributions des peuples autochtones et des personnes racisées dans le monde des idées ». Les parcours d’un John Muir et d’un Élisée Reclus sont souvent présentés comme des précurseurs de l’écologie politique, mais on méconnait les pensées issues du continent africain — par exemple — sur le sujet. C’est comme si on répétait des logiques coloniales, comme si, encore une fois, on considérait qu’ils n’étaient pas entrés dans l’Histoire. Il existe, pourtant, des récits écologiques issus de ces territoires et de ces peuples, qui n’attendent que d’être redécouverts, portés et défendus.
7 — ... et les mots
C’est aussi interroger le vocabulaire que l’écologie emploie pour dire le monde. Certains termes — comme « espèces invasives » ou « jungle » — charrient un imaginaire racialisé. Le premier a été critiqué par plusieurs chercheurs pour ses résonances xénophobes et nativistes, héritées du XIXᵉ siècle, où la peur de l’« envahisseur » contaminait jusqu’au discours sur les plantes. Le second, « jungle », n’a aucune existence scientifique : il renvoie à une vision exotisante des forêts tropicales, réduites à un décor sauvage et indompté. Il a pourtant été utilisé dans le nom — Jungle en voie d’illumination — d’une exposition qui se tenait, du 22 novembre 2023 au 21 janvier 2024, au Jardin des Plantes de Paris.
Changer les récits, c’est donc aussi changer les mots : reconnaître que le langage de l’écologie n’est pas neutre, qu’il a lui aussi été façonné par une histoire coloniale, et qu’en le réinventant, on élargit le champ de celles et ceux qui peuvent s’y reconnaître.
8 — Nouer des alliances, d’égal à égal, avec les collectifs écolos antiracistes
Plusieurs collectifs se sont organisés, issus des quartiers populaires, des territoires ultramarins ou des diasporas — A4, Ghett’up, Génération Lumière, Vietnam Dioxine, Front de mères, Banlieues Climat... « Lutter contre la centralité blanche, c’est aussi investir dès maintenant dans des espaces autonomes, racisés, décoloniaux, intersectionnels sans attendre que la rupture soit imposée de l’extérieur », estime Estelle Depris.
Loin d’un universalisme abstrait, leurs luttes mêlent dignité, justice raciale et conditions de vie : pollution, précarité alimentaire, gentrification, extractivisme. « Notre approche est systémique, politique et radicale », affirme Souba Manoharane-Brunel, des Impactrices.
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Ces collectifs refusent d’être des cautions de diversité : ils exigent de peser dans les décisions. « Si on n’est pas à la table des décisions, c’est qu’on est au menu », résume Souba Manoharane-Brunel. Tout en tissant des alliances concrètes avec le reste du mouvement écologiste. « C’est en multipliant ces ponts que la confiance se construit », dit Douce Dibondo.
C’est aussi là que se réinvente l’écologie : dans les marges qui se relient sans se dissoudre.
9 — La finalité : trahir la centralité blanche
« Nommer une injustice sans modifier les structures qui la produisent, ce n’est pas la combattre : c’est la prolonger », estime Estelle Depris. Si les organisations écologistes s’arrêtent au constat — « nos mouvements sont trop blancs » — sans engager de transformation politique réelle, alors « elles sont complices ».
La transformation se mesure à la capacité à perdre : du confort, du pouvoir, des privilèges. « Il ne faut pas seulement être un allié, mais un traître à la suprématie blanche. » La différence entre un soutien efficace à la lutte et un « sauveur blanc » (white savior en anglais) tient à sa capacité à agir avec et non à la place, et à renoncer à la récompense, à la gratification d’avoir « aidé ». Le white savior, lui, perpétue les hiérarchies : il « colorise » les projets dans son intérêt, réveille des blessures, des expériences traumatiques, monopolise la parole... Derrière la bienveillance, il reconduit la domination.
Trahir la centralité blanche, précise-t-elle, ce n’est pas seulement constater que le mouvement écologiste « manque de diversité ». C’est refuser de continuer à l’investir comme si de rien n’était. C’est créer « un coût matériel et symbolique au maintien de l’entre-soi blanc ».
C’est prendre des risques structurels réels : « perdre des partenariats, des financements, des invitations, voire rompre avec des alliances historiques qu’elles soient institutionnelles ou militantes ». C’est prendre position publiquement, refuser de cautionner une structure qui refuse de partager le pouvoir ou d’intégrer une écologie décoloniale.
« C’est à cet endroit précis que l’on sort du performatif : quand la critique a un coût et qu’elle produit un véritable déplacement du pouvoir, ouvrant la voie à d’autres alliances, guidées par une justice sociale anticlassiste, antiraciste, écologique, décoloniale et intersectionnelle. »