« Le mouvement écologiste doit être réellement antiraciste »
Les chercheurs Renda Belmallem et Malcom Ferdinand, en 2020, lors d'une marche antiraciste et écologiste dans le Val-d'Oise avec le mot d'ordre : « On veut respirer ». - © Amanda Jacquel/Reporterre
Les chercheurs Renda Belmallem et Malcom Ferdinand, en 2020, lors d'une marche antiraciste et écologiste dans le Val-d'Oise avec le mot d'ordre : « On veut respirer ». - © Amanda Jacquel/Reporterre
Durée de lecture : 11 minutes
Que faire pour que le mouvement écologiste « refuse de reproduire les hiérarchies héritées de la suprématie blanche » ? L’universitaire et activiste Renda Belmallem confie sa colère mais aussi son espoir d’une bascule.
Renda Belmallem est doctorante en philosophie et sociologie, iel [1] fait partie de la coordination du réseau de recherche Ejje sur la justice environnementale et siège au conseil d’administration de l’Observatoire Terre-Monde, centre d’étude sur les écologies décoloniales. Iel travaille sur la jonction entre luttes écologistes, antiracistes et des quartiers populaires en France. Militante écologiste, antiraciste et queer, iel vit à Bure, où iel milite contre le nucléaire et son monde.
Lors du festival Les Résistantes, début août en Normandie, plusieurs agressions racistes ont provoqué la colère d’une partie des participants, dont Renda Belmallem : méconnaissance des enjeux coloniaux, minimisation de la parole des personnes racisées, manque de considération de ces dernières...
Dans cet entretien, iel revient sur l’histoire blanche de l’écologie française et sur les transformations en cours : un plaidoyer pour un mouvement écologiste réellement antiraciste.
Reporterre — Que s’est-il passé, début août, au festival Les Résistantes ?
Renda Belmallem — Lors des deux éditions [au Larzac en 2023 et dans l’Orne], comme dans la plupart des événements écologistes auxquels j’ai participé en quinze ans de militantisme, se sont produites de multiples agressions racistes. Des violences qui ont touché directement les personnes ciblées, mais aussi toutes celles qui portent un engagement antiraciste.
Cette fois, ce qui a changé, c’est que nous étions suffisamment de personnes racisées pour instaurer un rapport de force et visibiliser ces enjeux. Nous avons exprimé notre colère et exigé que ces violences soient prises au sérieux.
Deux moments m’ont particulièrement marquée : le départ du collectif Coaadep [le Collectif des ouvriers agricoles empoisonnés par les pesticides], avec lequel j’intervenais lors d’une table ronde sur le colonialisme chimique, après une succession d’agressions négrophobes ; et des propos tenus lors des temps dédiés à la Palestine, où la situation actuelle a été minimisée, voire justifiée.
Parfois, je laisse glisser ces violences sur l’armure que je porte pour me préserver dans ma capacité à poursuivre la lutte dans ces espaces. Mais la présence, plus nombreuse qu’à l’accoutumée, de personnes racisées m’a donné un sentiment d’empuissantement inattendu. Je ne pouvais pas rester silencieuse.
Un espace en mixité choisie s’est organisé, débouchant sur une prise de parole lors de la plénière de clôture. Nous y avons exprimé notre épuisement, notre colère, et la nécessité de travailler à la lutte contre les racismes systémiques, notamment au sein du mouvement écologiste.
Que représente ce moment, à vos yeux, alors que vous dénoncez depuis des années la blanchité du mouvement écologiste ?
J’y vois une forme d’espoir : que cette prise de parole soit entendue et suscite enfin un véritable intérêt pour les luttes antiracistes, comme une condition nécessaire au monde plus juste que les écologistes appellent de leurs vœux.
Je sais qu’une intervention de huit minutes en fin de festival ne va pas transformer le mouvement écologiste ni abattre la suprématie blanche. Mais ce moment marque une évolution : je ne crois pas qu’il aurait été possible il y a six ans, quand j’ai commencé mes recherches. C’est un signe que le rapport de force bouge, que des perspectives antiracistes commencent à être portées et entendues.
La présence de collectifs comme l’association A4, le Collectif Vietnam Dioxine, Destins Liés ou l’Observatoire Terre-Monde, dont je fais partie, traduit aussi une croissance des espaces d’engagement concrets contre les injustices environnementales.
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Je considère ce moment comme un marqueur : nous avançons sur ces enjeux, trop lentement sans doute, mais peut-être selon un rythme nécessaire aux transformations profondes et à l’instauration de rapports de force puissants.
Pourquoi est-ce un problème que le mouvement écologiste ne soit pas aussi « divers » que la société ?
Je n’aborde pas la question sous l’angle de la « diversité ». La diversité, c’est colorer la photo de quelques personnes racisées pour paraître engagé, sans transformer les structures qui produisent les injustices. C’est une version compatible avec le capitalisme de l’antiracisme, même si cela peut parfois constituer une étape stratégique utile.
Pour moi, l’enjeu est un mouvement écologiste réellement antiraciste : un mouvement qui refuse de reproduire les hiérarchies héritées de la suprématie blanche. Ces hiérarchies, théorisées entre le XVIIᵉ et le XIXᵉ siècle, continuent aujourd’hui à inférioriser et à déshumaniser certaines personnes : des femmes parce qu’elles portent le hijab, des jeunes parce qu’ils sont assignés comme noirs ou arabes. Il s’agit de construire des rapports antiracistes basés sur un traitement égalitaire, la reconnaissance des compétences et de l’histoire de chacun, et la fin de la captation des pouvoirs, qu’il s’agisse de postes, de financements ou d’influence. De l’antiracisme assez basique.
Les mégabassines, l’A69 et le nucléaire sont des sujets qui me sont chers aussi. Mais les priorités sont toujours les mêmes, des vies comptent moins que d’autres, des sujets comptent moins que d’autres. Même si l’on ne peut pas être partout, tout le temps, et avec la même légitimité, l’attention portée sur les prochains mois au rendu juridique de l’affaire Trần Tố Nga [militante qui se bat pour que la responsabilité des fabricants de l’agent orange soit reconnue] comme sur celui de l’A69, devrait concerner l’ensemble du mouvement écologiste.
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Où sont les mobilisations massives contre le chlordécone aux Antilles, contre les conditions d’habitat indignes des gens du voyage, contre les maladies radio-induites à Mao’hi Nui [en Polynésie] ? Pourquoi la situation de l’eau à Mayotte et celle du plastique à La Réunion suscitent-elles si peu d’indignation ? Ces racismes environnementaux se déroulent sur un sol théoriquement et juridiquement français, et pourtant restent relégués aux marges. Je ne dis pas qu’il faille hiérarchiser les luttes, mais il est urgent que le mouvement écologiste intègre les conséquences environnementales du racisme dans ses priorités.
Comment expliquer, dans une France postcoloniale, que les milieux écologistes demeurent globalement blancs ?
Je vais peut-être surprendre, mais je ne trouve pas anormal qu’historiquement le mouvement écologiste français ait été blanc. Ce qui m’interroge, c’est : pourquoi le reste-t-il aujourd’hui ? Et qu’est-ce qui pourrait le transformer ?
Lorsque le mouvement s’est structuré dans les années 1960-1970, il est apparu comme une réponse occidentale aux oppressions de sa propre modernité capitaliste : intoxications chimiques et nucléaires, destruction des paysanneries européennes, exploitation des colonisés et des esclavagisés, fantasmes technoscientifiques. Cela ne se produit jamais sans opposition.
Pour les peuples colonisés, ces mêmes décennies étaient celles des luttes de libération anticoloniale. Nous combattions déjà cette modernité capitaliste — et blanche — mais sous une autre forme : pour préserver les relations ancestrales entre nos corps et nos territoires occupés, défendre nos environnements et nos modes de subsistance, lutter contre l’intoxication chimique et nucléaire de nos écosystèmes. Tout ce qui s’apparente à de « l’écologie », nous l’avons appelé anticolonialisme. Ces luttes pour la subsistance et le territoire étaient en fait antérieures à l’écologie occidentale, avec d’autres ressorts et d’autres leviers.
Aujourd’hui, la situation a changé. Les ressorts de la modernité et sa dimension toxique se reproduisent partout. La lutte ne se pose plus uniquement sous le prisme de l’anticolonialisme dont nous héritons, mais dans une hybridation des deux. Il s’agit d’investir le champ de l’écologie, mais pas de la manière dominante : à l’aune d’une écologie nourrie des résistances et des modes de vie anticoloniaux. Tendre vers un monde « pluriversel », comme le soulignent les camarades décoloniaux d’Abya Yala [le nom décolonial du continent sud-américain porté par les autochtones].
Depuis une dizaine d’années émergent des collectifs qui articulent écologie, antiracisme, féminisme et décolonialité. De quoi changer la donne ?
J’espère que oui. Ma thèse porte sur un corpus de collectifs qui travaillent sur les liens entre écologie, classisme et racisme. Je milite également dans des espaces dits « écoqueer » ou d’« écologie décoloniale ». Je nourris ce travail de ce que j’appelle les « écologies critiques » : justice environnementale, écoféminismes, écologies populaires…
bell hooks [2] montre comment les marges transforment le centre. Les luttes écologistes ne seront justes et efficaces que si les marges imposent leurs rapports de force au centre du mouvement. On le voit déjà avec les avancées des luttes queer et féministes. Le chemin est encore long sur l’antiracisme, mais il est amorcé. Ce qui s’est passé aux Résistantes constitue l’une de ces brèches qui permettent de transformer le centre.
Un point me paraît essentiel : reconnaître les personnes minoritaires comme des sujets écologistes. Par exemple, lorsque des personnes racisées prennent la parole pour dénoncer le racisme lors d’un festival écologiste, ce sont bien des écologistes — certes racisées — qui critiquent d’autres écologistes. Et non pas le « mouvement antiraciste et décolonial » qui intervient.
L’organisation des Résistantes a reconnu ses manquements et parlé d’un « cadeau » qu’a représenté votre intervention. Qu’est-ce que cela veut dire, être à la hauteur ?
Ce n’est pas à moi de le définir. J’apprécie que l’organisation ait repris ma formulation du « cadeau » et le perçoive ainsi. Mais je l’ai entendu souvent, et pourtant, nous sommes toujours loin de dispositifs minimaux ou de protocoles antiracistes pensés en amont par des personnes pleinement compétentes, en dehors de l’urgence. Inch’Allah, je serai là dans deux ans [aux prochaines Résistantes] pour voir les transformations éclore.
Le message n’était pas tant destiné à l’organisation qu’à tous les écolos présents au festival et au-delà : celles et ceux qui pensent encore que la question antiraciste n’a rien à voir avec l’écologie, qui croient que nous, les écologistes, héritons seulement de l’histoire hippie et ne voyons que les couleurs de l’arc-en-ciel. Ou celles et ceux qui, tout en reconnaissant l’importance de la question et en se disant familiers de Frantz Fanon [psychiatre et médecin martiniquais anticolonialiste], reproduisent les mêmes hiérarchies : financer et nommer leurs camarades blancs, s’approprier nos propos sans citer, nous inviter uniquement pour « colorer la photo ».
« C’est une responsabilité collective de se montrer à la hauteur du monde que nous voulons »
Malgré tout, nous ne lâcherons pas. Ces enjeux sont trop graves. Nous serons de plus en plus nombreuses à imposer des rapports de force pour être considérées avec dignité et respect. C’est une responsabilité collective de se montrer à la hauteur du monde que nous voulons voir advenir.
Quels autres thèmes sont encore sous-traités par la gauche et les écologistes selon vous ?
Deux points me semblent cruciaux. D’abord, la montée du fascisme. Je suis surpris par les personnes blanches qui parlent d’extrême droite mais ne parlent pas d’antiracisme comme une réponse à cette montée. Or le fascisme se nourrit de la question raciale : en France, ce sont les personnes racisées, précaires et musulmanes qui en sont les cibles principales. Tant que notre camp ne sera pas solide sur ces bases, nous continuerons à nourrir, malgré nous, la progression de l’extrême droite. Renforcer les perspectives antiracistes dans l’écologie et au-delà est donc central.
Ensuite, la Palestine. Ce qui s’y déroule est l’expression la plus brutale de la déshumanisation raciste : les vies ne sont pas seulement infériorisées ou exploitées ; elles doivent être exterminées. La libération de la Palestine, de la mer au Jourdain, doit être un enjeu central de nos luttes. Il est essentiel de soutenir le collectif Urgence Palestine dans l’espoir de voir un jour un pays pacifié où chacune pourra habiter, quelle que soit sa confession, et prendre soin du territoire.