Militant décolonial et écologiste, Jason Temaui Man se bat pour la Polynésie
Jason Temaui Man. - © Titwane / Reporterre
Jason Temaui Man. - © Titwane / Reporterre
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Infatigable militant pour le climat et les océans, Jason Temaui Man a fait quatre fois le tour de Tahiti à pied pour sensibiliser les habitants. En lutte permanente, il fait preuve d’un engagement total pour interpeller l’État.
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Vous lisez notre série « Les défenseurs de l’océan », publiée pour la Conférence des Nations unies sur l’océan qui se tiendra à Nice du 9 au 13 juin. |
Il marche pour sauver son pays. Le « Fenua », selon le terme tahitien. Pour ses îles et ses atolls, son océan, ses lagons et ses coraux, et toutes les populations de la Polynésie française, humaines et non humaines. Pour tout ce qui est gravement menacé par les pollutions, la surexploitation et, surtout, le changement climatique. Il marche aussi pour ne pas tomber. Parce que son combat écologiste l’obsède et dévore ses pensées.
Jason Temaui Man, Tahitien de 29 ans, s’est lancé le 28 avril dans une longue traversée à pied de Tahiti pour sensibiliser son peuple à l’urgence climatique. En amont de la Conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc), qui se tiendra à Nice du 9 au 13 juin, il veut aussi contribuer à mettre la pression sur le gouvernement polynésien et l’État français, pour qu’ils agissent enfin sérieusement pour la protection de l’océan.
Quatre fois et demie le tour de Tahiti à pied
Lorsqu’on l’appelle depuis, littéralement, l’autre bout de la planète, le 9 mai, sa voix est posée, déterminée. « Ça fait onze jours que je marche tous les jours. Mon corps est déjà épuisé, il le sera encore plus dans quelques semaines, donc je vais y aller doucement. » Il s’arrêtera finalement le 31 mai, après avoir fait quatre fois et demie le tour de l’île, à la rencontre des habitants, cumulant quelque 500 km sous les semelles.
Hors de question de lever le pied pour autant : la fin de la marche n’est justifiée que par la préparation de vidéos pour les réseaux sociaux. Depuis sept ans, Jason milite sans relâche. Avec la branche tahitienne du mouvement Colibris, à ses débuts, puis avec d’autres associations écologistes, en fondant des tiers-lieux, en organisant des marches pour le climat, et finalement en cofondant sa propre association, Te Motu, pour laquelle il est aujourd’hui chargé de plaidoyer.
« J’ai accepté que ma vie, c’était la lutte, et que ça allait être rude la plupart du temps »
Militer pour le climat est un sacerdoce, là-bas plus encore qu’ailleurs : les marches pour le climat, comme partout dans le monde, ont reflué après les premiers succès de 2018-2019. « La première, on devait être 850 sur les différentes îles, on prenait toute la rue. La dernière, la police n’a même pas eu à bloquer la rue, ils nous ont mis sur le trottoir », raconte-t-il. Loin de se résigner, il a lancé le mois dernier une pétition appelant notamment le gouvernement polynésien à instaurer à l’occasion de l’Unoc deux grandes aires marines protégées en Polynésie.
« Cette marche a été l’occasion de rencontrer des communautés qui militent pour ces aires. Du monde se bouge, mais ils ressentent une grande frustration d’être peu considérés et soutenus par leur gouvernement. Je m’attendais pas à ce qu’autant de travail ait déjà été accompli sur ces sujets, pour certains depuis dix ans déjà », raconte Jason.
Rendre visibles ses luttes au-delà de l’échelon local est pour l’instant compliqué. Qu’importe pour cet homme, habité par la mission qu’il s’est donnée. « Savoir ce que je peux faire, quelles sont les actions les plus impactantes, sont des questions qui me hantent, dit-il. Je considère que je n’ai pas du tout le choix. Un sentiment d’urgence et un grand sentiment d’injustice me mettent en mouvement. »
Quête obsessionnelle de résultats et posture sacrificielle
Forcément, il frôle régulièrement le burn-out militant. Avec le temps, il a appris à vivre avec l’anxiété, à gérer les montagnes russes émotionnelles. « Il m’arrive de finir roulé en boule pendant 2 ou 3 jours dans mon lit, confie-t-il. Mais avec l’expérience, j’ai appris à dimensionner les projets et à bien m’entourer. J’ai accepté que ma vie, c’était la lutte, et que ça allait être rude la plupart du temps. »
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Rien, dans son enfance, ne préfigurait une telle ferveur militante. Jason a grandi sans conscience écologique, dans un quartier tranquille de la commune de Faaa, à Tahiti, au sein d’une famille non politisée, qu’il positionne « entre la classe populaire et la classe moyenne ». Sa mère tient une boutique et son père a commencé comme ouvrier avant d’évoluer dans la sécurité des machines, lui permettant de dégager plus de revenus. De quoi financer des études supérieures dans l’Hexagone à Jason et son grand frère, mais pas à ses deux sœurs jumelles.
« Je suis devenu un acharné de la sobriété. Je prenais des douches froides en hiver »
L’épiphanie écologiste intervient à son arrivée à Strasbourg, en licence de physique. Son rêve, jusqu’alors, était de devenir astronome : « Être payé à regarder les étoiles, c’est ouf comme perspective... » Mais la rencontre avec le monde militant universitaire est un choc. Il découvre la cause animaliste, prend conscience des horreurs de l’élevage industriel, puis, de fil en aiguille, de « la barbarie du monde ».
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Il devient végane, mange bio et monte très vite en radicalité, avec l’obsession de réduire à néant son impact écologique. « Je suis devenu un acharné hardcore de la sobriété. Je prenais des douches froides en hiver, je n’avais plus de chauffage. »
Puis, l’illusion des petits gestes cède la place à la conscience politique. « J’ai compris que j’avais beau m’agiter dans tous les sens, l’impact serait limité, et qu’il fallait faire payer les vrais responsables. »
Mettre l’État face à ses responsabilités
À commencer par l’État français, émetteur historique de carbone et, surtout, puissance coloniale qui a ravagé une partie du territoire par ses essais nucléaires et exerce encore son autorité régalienne sur les archipels polynésiens. De quoi doubler de revendications décoloniales les demandes de justice climatique.
L’engagement acharné de Jason se trouve alors une nouvelle focale. « J’ai une envie passionnée de mettre l’État face à ses responsabilités. Je veux être proche des décideurs pour les harceler, qu’ils sentent notre présence, qu’ils comprennent qu’on ne les lâchera pas. »
La cible change, pas la méthode : le dévouement plein et entier à la cause ne laisse pas de place pour les demi-mesures. Le militant quitte sa licence en deuxième année pour se consacrer à temps plein à la lutte, d’abord à Tahiti, puis en rejoignant Paris.
« À Tahiti, pas grand-monde ne se sent légitime pour faire ce que je fais »
Y a-t-il, dans cette posture presque sacrificielle, une appétence un peu trop récurrente à endosser la responsabilité de sauver le monde, quitte à s’oublier soi-même ? « La stratégie de construire un personnage médiatique a un peu dérapé, reconnaît-il. À Tahiti, pas grand-monde ne se sent légitime pour faire ce que je fais. Et en même temps, il n’y a pas grand-monde au sein de mon peuple qui ait à la fois l’envie de faire mon taf et la connaissance des enjeux, la culture politique que j’ai acquise. »
Tenir le coup pour les innocents
Il est donc parti, il y a deux ans, porter la voix des Polynésiens à Paris. Dans la capitale française, il a dégoté une coloc végane et un cercle social militant assez riche pour tenir le coup. Même si l’anxiété n’a pas disparu. Au Fenua, où il est revenu en avril pour sa marche, la nature, l’océan ne sont jamais loin et Jason a l’habitude d’y plonger en apnée tous les jours, à 20 mètres sous la mer, pour se couper du bruit du monde.
Impossible de retrouver une telle nature protectrice à Paris. Il tente malgré tout de s’imposer une hygiène mentale pour « oublier au moins trente minutes par jour que c’est la fin du monde ».
Les contingences matérielles se sont tout de même rappelées à lui. À Tahiti, il cultive son potager et donne quelques formations de permaculture en complément pour subvenir à ses besoins. À Paris, l’autosuffisance alimentaire est inaccessible et le coût de la vie l’a contraint à s’endetter. Il compte revenir bientôt dans la capitale française, sa marche tahitienne étant achevée, mais il a besoin d’y trouver un équilibre financier. Il pousse aujourd’hui pour que le gouvernement polynésien finance une mission de plaidoyer environnemental à Paris, dont il aurait la charge.
« Il y a des jours où je me dis que je laisserai tout tomber à 40 ans »
Financer l’adaptation aux catastrophes climatiques à venir dans les îles, construire la souveraineté alimentaire, organiser une coalition ultramarine pour faire pression sur l’État… Jason Temaui Man ne manque pas d’ambitions pour la suite.
À condition que sa quête obsessionnelle de justice le fasse marcher encore longtemps sur les chemins parisiens, aux antipodes de son peuple et du monde qu’il aime. On ne s’habitue jamais totalement à la sidération face à l’écroulement du monde lorsqu’on y est sensible. Ni à être « bloqué dans sa chair par la violence que l’on voit », même si ça lui arrive « moins souvent » en vieillissant.
« Il y a des jours où je me dis que je laisserai tout tomber à 40 ans, que j’aurai assez donné. Et puis le lendemain, je sais que je n’arriverai pas à laisser tomber les gens que je veux protéger. Les non humains ou les humains pas encore nés : ceux qui seront touchés par les catastrophes et dont l’innocence est totale me donnent un terrible sentiment d’injustice. »
D’autres fois, Jason rêve de reprendre un jour ses études d’astrophysique. Pour revenir à ses premières contemplations du ciel et aux leçons qu’offre l’astronomie : « L’humilité face au monde et la conscience de la préciosité de la vie. Et de l’immense gâchis représente ce que l’on fait à la Terre. »
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