Charles Braine, le petit pêcheur qui veut faire couler les lobbies
Le pêcheur Charles Braine chez lui à Plougastel-Daoulas (Finistère), le 13 mai 2025. - © Jean-Marie Heidinger / Reporterre
Le pêcheur Charles Braine chez lui à Plougastel-Daoulas (Finistère), le 13 mai 2025. - © Jean-Marie Heidinger / Reporterre
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Pêcheur et militant, avec un pied en politique : Charles Braine multiplie les casquettes. Un parcours pas banal qui fait de cette figure de la pêche artisanale un atout de taille face aux lobbies industriels.
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Vous lisez notre série « Les défenseurs de l’océan », publiée pour la Conférence des Nations unies sur l’océan qui se tiendra à Nice du 9 au 13 juin. |
Plougastel-Daoulas (Finistère), reportage
Les clichés l’auraient voulu bourru, taiseux, comme peuvent — parfois — l’être ceux qui choisissent de passer leur existence en mer. Mais non ; quand la porte s’ouvre, c’est sur un grand gaillard au sourire affable, au ton assuré et à la blague facile, pull à capuche ouvert sur un t-shirt clamant « I love shrimps » (« J’adore les crevettes »). Vite, il propose un café, relègue notre vouvoiement aux oubliettes. Le voilà donc, Charles Braine, le marin pêcheur écolo qui veut révolutionner son métier.
Âgé de 45 ans, l’ancien du WWF et de l’association de protection de la nature Bretagne vivante est l’une des principales figures de la pêche artisanale. Aussi à l’aise en costard qu’en ciré, il milite pour la transition écologique du secteur via l’association qu’il préside, Pleine mer.
De manifestation en rapport, des cales des ports de pêche aux parquets astiqués du Parlement européen, il défend inlassablement les petits face aux lobbies industriels. Lui-même pêche à l’hameçon — l’une des techniques les plus sélectives et respectueuses des fonds — sur un bateau de 6 mètres.
Le militant nous reçoit chez lui, nid de pierre aux pieds dans l’eau, fiché au creux d’une anse sauvageonne de la rade de Brest. Il l’a acheté en ruines — avant l’envolée des prix post-confinement — et retapé en grande partie lui-même. On l’atteint en dévalant une longue route noyée sous la verdure. « Faut pas avoir oublié d’acheter ses clopes », s’amuse-t-il.
Avec son étagère pleine de livres de cuisine, sa longue table en bois, son grand canapé, l’endroit a des airs d’auberge espagnolo-bretonne. Au mur pendent des horloges de marée. À chaque fenêtre, la mer scintille. « Je ne m’en lasse pas », confie-t-il en regardant l’estran, à moitié dénudé à cette heure.
Une vie « dingo »
Les déterminismes sociaux auraient pu mener sa barque vers de toutes autres rives : celles d’un bureau cossu, dans un gratte-ciel quelconque du quartier d’affaires de La Défense. Né à Caen (Calvados), Charles Braine a grandi dans les beaux quartiers de Paris avec sa mère — ancienne membre de l’équipe du premier candidat écolo à l’élection présidentielle, René Dumont — et son frère.
Sa famille était bourgeoise, « cultivée » quoique sans « thune ». De la primaire au lycée, il a étudié dans l’un des meilleurs établissements privés de la capitale, entre les dorures des Invalides et les jardins tondus à ras du Champ-de-Mars. Dans cette ambiance « fils à papa », water-polo le samedi et golf le dimanche, il détonnait : « Moi, j’étais sapé avec les fringues pourraves de mes cousins. J’étais le beauf. »
Déjà, se souvient-il, il ne parlait « que de pêche ». De l’enfance, il se souvient surtout des étés au port du Pouldu (Finistère) et des petits matins passés à débusquer les truites dans la rivière attenante à la maison de sa grand-mère normande. Au sortir de ses études d’ingénieur agronome — spécialité halieutique —, il a été chargé par un bureau d’études d’estimer l’ampleur des captures de dauphins par les pêcheurs, puis engagé, en 2007, comme responsable du programme « pêche durable » du WWF.
Le début d’une vie « assez dingo » : le jeune homme qui avait « peur de faire des exposés devant des potes » s’est retrouvé, pendant quatre ans, à enchaîner les plateaux télé, courant d’une émission de France Inter au cabinet d’un ministre. Jusqu’à ce que les sirènes du large — et du terrain — ne viennent chanter à son oreille. « J’avais 30 piges, et je me suis dit qu’un truc n’allait pas. J’avais un peu l’impression de faire la morale à la terre entière depuis le 11e arrondissement de Paris. »
Direction les bancs du lycée maritime de Paimpol, dans les Côtes-d’Armor, avec l’ambition de « passer pro » et de « fédérer la petite pêche ». Quoique plus respectueux des milieux marins, les bateaux de moins de 12 mètres pratiquant des techniques « dormantes » (ligne, filet et casier) sont très mal représentés dans les instances de la pêche, largement dominées par les acteurs industriels. Ce problème a encouragé Charles Braine à créer, avec d’autres artisans, la Plateforme petite pêche, imaginée au départ comme un syndicat du type « Confédération paysanne » des travailleurs de la mer.
C’est aussi à cette époque, au début des années 2010, qu’il a cofondé avec son ami Charles Guirriec la première Amap des produits de la mer, Poiscaille. L’idée : mieux valoriser le travail des petits pêcheurs, et permettre aux consommateurs de poisson d’acheter autre chose que du thon en boîte contaminé au mercure, du saumon d’élevage gavé de poissons sauvages africains en déclin, ou du surimi de merlans bleus chalutés par des monstres de plus de 100 mètres de long.
Tout en se frottant, en parallèle, à l’âpre réalité du métier : les réveils à 4 heures du matin, les journées de dix heures sans pause, à travailler sur une mer parfois « dégueulasse », avec le dos fatigué, les muscles meurtris, le risque omniprésent de se blesser… « Quand t’as été habitué à faire de l’ordi et à boire des mojitos, c’est sûr que ça picote, ironise-t-il en regardant ses pognes calleuses. Physiquement, c’est ultra-hardcore. On a les mains pourries. »
Rien qui ne l’ait convaincu de remiser ses bottes au placard. Cette vie est aussi tissée de moments de grâce : « Parfois, c’est insolent, quand il fait hyper beau, avec de gros nuages d’orage et des lumières complètement dingues… Quand le soleil se lève sur la rade, que je suis tout seul sur le bateau, on pourrait me donner 100 millions d’euros, je préfère être là. »
Burn out et mise à nu
Au bout de quatre ans de métier, des difficultés administratives l’ont contraint d’arrêter pour un temps la pêche. « Ça a été un enfer, raconte-t-il. J’ai perdu mon bateau, je me suis retrouvé interdit bancaire. »
Pendant un an et demi, le trentenaire a fait « tous les boulots du monde » pour rembourser ses 70 000 euros de dettes. De 5 à 12 heures, il était éboueur à Quimperlé (Finistère) ; le soir, après une sieste et une pause surf, consultant pour des associations. Une période d’angoisse, de nuits trop courtes et de tickets de caisse scrutés. « L’égo du WWF, il était bien loin. »
Les choses se sont adoucies en 2014, après l’envoi de son CV — « au bluff » — pour un poste de directeur général de Bretagne vivante. Son embauche lui a été annoncée alors qu’il faisait une pause, assis sur le marchepied de son camion-poubelle. Il est resté au sein de l’association près de trois ans, avant d’être foudroyé par un burn out « de l’espace » qui l’a mené à l’hôpital, « complètement HS ».
Un don de la Fondation Humus, qui se consacre à la biodiversité sauvage, lui a permis de rebondir en lançant Pleine mer, en 2018. « Les écolos ne comprennent pas toujours bien la pêche, et certains pêcheurs trouvent que l’écologie est un gros mot alors qu’ils la pratiquent au quotidien. On voulait que ces gens se parlent. »
En 2020, toute l’équipe s’est mise à nu — littéralement — pour protester contre l’inauguration d’un chalutier congélateur géant, le Scombrus ; l’hiver dernier, c’est en compagnie à la fois de pêcheurs artisans et de l’association Bloom qu’il a défilé contre l’Annelies Ilena, usine flottante de 145 mètres de long.
« Son parcours varié lui permet de faire un pont entre le secteur professionnel de la pêche et les associations, salue Claire Sergent, chargée de la mobilisation des pêcheurs pour Bloom. Le travail de personnalités comme la sienne est essentiel pour faire entendre une autre vision de la pêche. »
Pleine mer a également lancé une carte de la pêche locale, permettant d’acheter du poisson directement auprès des pêcheurs artisans. L’idée étant de mieux valoriser leur travail, et donc de réduire leur effort de pêche.
Prochain projet : Mer de liens, qui vise à soutenir l’installation de jeunes pratiquant une pêche durable, sur le modèle de la foncière solidaire Terre de liens. Charles Braine espère le lancer à l’automne, et contrer ainsi l’accaparement des quotas de pêche par les industriels, facteur majeur de la destruction des écosystèmes marins.
Un pied en politique
A-t-il gardé de ses mois de galère l’habitude — et peut-être le goût — de peu dormir ? Après avoir été candidat aux élections européennes de 2024, sur la liste de l’écologiste Marie Toussaint, le militant et père de deux jeunes enfants a repris la pêche en décembre dernier, en parallèle de ses activités associatives. « Je ne me sentirais pas de prendre la parole là-dessus sans y passer la moitié de l’année », explique-t-il.
Une casquette de plus sur sa tête déjà bien chapeautée. « C’est ma nature de faire plein de trucs. Et puis, il y a un raisonnement politique. La pêche, c’est un tout petit secteur : 4 000 bateaux, 15 000 emplois. Si même celui-là, on n’arrive pas à le faire bouger, on est vraiment nuls. »
Sur Paumaill, il pêche entre 10 et 20 poissons par jour. Une paille, en comparaison avec les 120 tonnes quotidiennes du Scombrus. Ses prises restreintes ne l’empêchent pas de se questionner. « Au fur et à mesure de la vie, je me dis que ce n’est pas un acte anodin, de tuer un animal. » Lui qui se dit « fasciné » par les poissons depuis l’enfance n’arrive pas à tuer une émissole, ces petits requins grisâtres constellés de points blancs : « C’est tellement beau ! » Idem pour les raies. Pour les bars, les maquereaux et les dorades, il a moins d’égard.
« Je ne suis pas dans le déni du fait que j’ôte la vie à des bestioles pour vivre, dit-il. Par contre, c’est assez cool de ne pas le faire en masse, le plus proprement possible, et avec le moins de souffrance possible. » Il dit être ouvert au débat avec les associations de défense de l’océan qui, comme Sea Shepherd, s’opposent à tous les types de pêche. « Mais d’abord, unissons-nous pour en finir avec les industriels qui font n’importe quoi », affirme-t-il.
Sur l’horloge de marée, l’aiguille a bien avancé. Lointaine voisine deux heures plus tôt, la mer impose maintenant sa gigantesque masse argentée sur le paysage. Il est 16 h 30. L’heure, pour le militant pêcheur, d’aller récupérer les enfants à l’école. Sa camionnette file bientôt à travers les arbres. En manif’, à Bruxelles ou à une conférence, on ne doute pas de le recroiser.
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