La France lance un chalutier géant « fossoyeur des mers »

Durée de lecture : 6 minutes

26 septembre 2020 / Guy Pichard et Jérômine Derigny (Reporterre)



Le « Scombrus », un super chalutier, a été inauguré vendredi 25 septembre à Concarneau, sous protection policière. Des pêcheurs artisanaux sont venus de toute la France protester contre ce fleuron de la pêche industrielle qui va détruire les ressources halieutiques.

  • Concarneau (Finistère), reportage

Le port breton de Concarneau était le théâtre d’une drôle de cérémonie ce 25 septembre. D’un côté le Scombrus, chalutier-congélateur de plus de 80 mètres appartenant à France Pélagique, société qui n’a de français que le nom, puisqu’elle est une filiale du groupe hollandais Cornelis Vrolijk. De l’autre, plusieurs associations et des pêcheurs artisanaux scandalisés par ce qu’ils considèrent comme une provocation. « Le Scombrus a été fabriqué en Norvège, va vendre sa marchandise aux Pays-Bas et on ne le reverra jamais ici à Concarneau », a expliqué Gwen Pennarun, pêcheur et président des ligneurs de Bretagne, lors de la conférence de presse des opposants au super chalutier.

Le «<small class="fine d-inline"> </small>Scombrus<small class="fine d-inline"> </small>». Ce bateau peut amasser 200 tonnes de poisson en une nuit quand un bateau de moins de 12 mètres se situe autour de quelques tonnes par an

« A cette inauguration il y a des élus locaux ou encore des présidents de comités. Trois cents personnes ont fait le déplacement pour ce bateau qui est présenté comme un fleuron technologique et qui est en fait un désastre écologique. C’est très choquant qu’un buffet de 300 convives ait lieu ici. A Concarneau, nous avons rarement un buffet réunissant 35 personnes pour un bateau du coin. C’est une honte ».

L’ambiance oscillait entre la colère et la satisfaction de la naissance d’un collectif et d’une importante présence médiatique à la conférence de presse organisée dans un bar sur un quai du port. La veille, la manifestation baptisée « Jour de deuil pour la pêche artisanale – Jour de fête pour l’industrie » a été interdite par la préfecture de police, pour « risque de trouble à l’ordre public ». Aux commandes de la protestation, les associations Pleine mer, Bloom et les plates-formes Petite Pêche et Life, le tout entouré de pêcheurs artisans venus de différentes côtes de l’Hexagone. « Ce bateau est le symbole de la folie des hommes », a lancé Charles Braine, pêcheur et président de l’association Pleine mer. « Nous pouvons nous féliciter de ce rassemblement et de cette convergence des luttes entre associations environnementales, marins pêcheurs et militants des droits de l’homme. Nous demandons officiellement à Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique et Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture et de l’alimentation, de se positionner sur ce sujet : l’interdiction de la pêche industrielle partout dans le monde ».

Si la conférence de presse s’est conclue par un happening dénudé symbolisant les miettes que laissent de tels navires aux « petits » pêcheurs, c’est surtout devant l’imposant cordon de sécurité policier qu’a continué la matinée. Deux cents personnes sont en effet allées pacifiquement exprimer leur colère face à des forces de l’ordre déployées en masse pour protéger la cérémonie officielle.

Des acteurs du monde maritime et élus locaux y ont écouté les discours satisfaits de la présidente hollandaise du groupe Cornelis Vrolijk et d’Antoine Dhellemenes, ex-patron de la filière française du même groupe, France Pélagique. Bénédiction d’un prêtre, bouteille de champagne contre la coque et musique d’ambiance pour tenter d’étouffer les protestations à quelques mètres...

Les Pays-Bas dans le viseur de Bloom

Frédéric Le Manac’h : « Il y a un ennemi commun à la pêche artisanale et à la protection des ressources : les Pays-Bas. »

Si le Scombrus peut être perçu comme le fruit d’une collaboration entre la Hollande et la France, ses opposants y voient un énième signe de la domination des Pays-Bas et son modèle industriel sur la pêche européenne. « Il y a un ennemi commun à la pêche artisanale et à la protection des ressources : les Pays-Bas », dit Frédéric le Manac’h, directeur scientifique de l’association Bloom. « Ce pays européen revient systématiquement sur tous les sujets problématiques comme la pêche électrique ou les chalutiers géants... » En effet, la campagne de sensibilisation de l’opinion au sujet des ravages de la pêche électrique avait révélé la main mise de deux groupes géants hollandais sur la pêche européenne : Cornelis Vrolijk, qui possède le Scombrus, et Parlevliet & Van der Platz. En France par exemple, ces mastodontes possèdent des filiales importantes aux noms trompeurs : France Pélagique, Compagnie des Pêches de St-Malo, Compagnie française du thon océanique ou encore Euronor... « Les Pays-bas rachètent des armements partout en Europe. C’est quelque chose qui tient de la tradition hollandaise et cela va de pair avec une violence sociale », dit Frédéric le Manac’h. Pendant le confinement, des supers chalutiers hollandais avaient déjà fait parler d’eux au large des côtes françaises, avec à la clef la grogne d’une partie des pêcheurs français.

« Ce n’est pas le Scombrus qu’il faut l’appeler mais le “Scombicide” », a lancé Sandrine, pêcheure à Royan. Cette mère de quatre enfants, dont deux sont pêcheurs, insiste sur l’impact écologique désastreux de ce type de navire. Un constat que partage aussi Caroline Roose, députée européenne écologiste venue pour l’occasion soutenir la manifestation contre ce « fossoyeur de l’océan », selon ses termes. Pourtant, France Pélagique n’hésite pas à parler d’un « navire novateur doté des dernières innovations dans le domaine des techniques de pêche sélectives et respectueuses de l’environnement ».

Florian, pêcheur : « C’est annoncé comme de la pêche sélective… personnellement, j’y ai vu des remontés de requins du Groenland, une espèce découverte il y a dix ans et protégée. »

Une communication officielle que balaye d’une main Florian, pêcheur venu du Pays basque et ayant travaillé plus d’un an sur un super chalutier d’Euronor : « C’est annoncé comme de la pêche sélective... personnellement, j’y ai vu des remontés de requins du Groenland, une espèce découverte il y a dix ans et protégée. Ce type de prise n’a aucun intérêt à la pêche, ce n’est que de la chair. J’ai vu des poissons tomber dans l’huile de vidange et être mis dans la caisse avec les autres, sans les laver. Il nous est même arrivé de ne pas utiliser l’incinérateur à déchets et de tout jeter par-dessus bord. » Florian s’est aujourd’hui dirigé vers une pêche raisonnée, dégoûté de ce qu’il a pu voir.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le Scombrus est capable d’amasser 200 tonnes de poisson en une nuit quand un bateau de moins de 12 mètres se situe autour de quelques tonnes par an… Bien que l’inauguration du navire n’aura finalement été que peu chahutée (si l’on excepte un jet de poisson et un peu de peinture), la contre-cérémonie a vraisemblablement posé les premières pierres d’un mouvement plus vaste et fédérateur. « Nous nous devions d’alerter la population et on remercie le préfet d’avoir interdit ce rassemblement car il lui donne du poids. Nous n’avons pas peur, nous sommes à poil, nous n’avons plus le choix », conclut Sandrine.





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Source : Guy Pichard pour Reporterre

Photos : © Jérômine Derigny/Reporterre

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